La route.
J'ai rêvé d'une route que j'avais déjà vue
Au cours d'une autre nuit, une route circulaire.
On y élevait bcp de monde : vermisseaux, fourmis, guêpes.
Dans ce rêve particulier, je me suis familiarisée avec les méandres de la route.
J'ai rampé de concert avec les insectes.
Nous étions bien, ensemble, détendu·es.
Un petit moineau vibrait et fredonnait sur
Une branche que, pardon, j'ai omis d'évoquer.
C'est que dans ce premier rêve la route
Prenait place au milieu d'une forêt. Très droite,
Elle traversait des bosquets, des buissons,
Des taillis de hêtres, mais nulle clairière.
J'ai par la suite rêvé d'une route circulaire, voilà,
Celle dont j'évoque les méandres.
Faut-il préciser que les insectes, que le moineau
Avaient pris la tangente ?
À la fin, cette route a ouvert bcp de pans intérieurs. Mais bon.
Aurais-je su la parcourir avec intégrité.
Ce n’est pas dit.
Une troisième occurence de ce rêve
Serait une occasion idéale pour
Comprendre
Cette chose qui m'a échappé.
2.
Quelques chèvres m’attendent au croisement.
Leur maître est parti, elles bêlent donc.
Chèvres, vous êtes splendides sous le feuillage ;
Vous êtes patientes, vous m’attendiez.
On dit de vous que vous indiquez la direction,
Que l’automne et l’été vous voient paître,
Que les vermisseaux vous ont élues pour gardiennes.
Paisibles, idiotes, vous patientez tout l’été.
Je suis lente à venir.
Je viens vers vous rampante, dernière des
Insectes ; petit peuple des bois, à moi seule,
J’interviens dans votre vie.
Chèvres, on vous dit splendides dans le couchant
Vous a-t-on vues au croisement.
Quelques chèvres paissent sous les feuilles de hêtre
Leur maître est parti, je suis lente à venir.
3.
Dans mon rêve, bcp d’animaux forestiers ;
C’est à croire que, sylphe ou végétale, j’entretiens
Une confusion entre mon corps et le humus.
Dans mon second rêve, le tournant de la nuit ;
Quelques chèvres, des vermisseaux, un moineau.
Il faut croire dans les images sonnantes.
Dans ce rêve que je m’apprête à rêver, il n’est point
De répit. La boue creuse une ornière dans la route.
Il ne reste des buissons, des taillis, que leur ombre.
Mon poème vous raconte des histoires. Vous vous
Endormez. Vous baillez à vous en décrocher la mâchoire.
On disparaît sous la frondaison, le bosquet, l’ombre
Tournante. Vous ne me laissez pas de répit.
La petite cloche est sonnante, tristement.
Quelle image peut nous cueillir.
4.
À la fin je suis lasse. Rêver a pris bcp trop de place.
Tout se résume dans les images : chèvres, forêt,
Route, virage au croisement.
Petites cloches sonnantes, traînée des vermisseaux,
Une guêpe, des végétaux, mon corps est comme
La boue, ou comme l’humus.
Cette histoire que je te raconte brise en moi bien des places.
Le danger, je l’assume seule en ce moment. Tu ne vois rien
Que l’ombre de la feuille.
Nous nous traînons sur le chemin nocturne, à la force
Du poignet. Ami étrange aux mains fugaces,
Dis-moi ce qu’est ce rêve,
Où je m’écrase lentement.
Les fantômes.
Les fantômes des êtres aimés, en moi, hurlent.
Je n'ai pas voulu leur laisser de place. J'ai verrouillé un·es à un·es les chambres, les recoins, les souterrains de mon palais intérieur. Les fantômes n'avaient pas le pouvoir de s'y frayer un chemin et, étroitement serrés dans des caveaux, ils hurlent.
Pourtant la clef du caveau existe.
Je n'ai pas voulu m'embarrasser d'une clef. Je l'ai jetée à l'eau en même temps que les objets, souvenirs, que les petits réflexes amoureux. J'ai dévêtu les fantômes et les ai laissés ainsi, nus et tremblants, dans le caveau.
Pourtant la clef du caveau existe.
Longtemps, la clef du caveau a rouillé, s'est érodée ; le passage du temps l'a bien abîmée. C'est à peine si elle correspond encore à la forme d'une serrure, unique et verrouillée.
Mais le fantôme hurlait.
Et le fantôme se débattait, nu, tremblant, dépouillé des objets, des souvenirs, des petits réflexes amoureux. Le fantôme le sait ; la clef du caveau existe.
Cercle.
Tu n'as rien dit lorsque tu m'as vue terrée.
Au centre de l'assemblée, dans le cercle ; tous me regardaient.
Tu n'as rien dit lorsqu'ils m'ont effleurée ; de la main, du pied, lorsqu'ils m'ont écorchée.
Tu n'as rien fait lorsqu'ils m'ont dépecée ; lorsqu'ils m'ont mise en morceaux, mais tu nous regardais.
C'était pesant. La scène était plongée dans une lumière brune. La boue sous nos souliers gagnait du terrain.
Tu n'as pas donné ton cœur en otage pour tous nous libérer ; de cette lumière brune, de cette boue pesante.
Et ils m'ont écorchée ; ils m'ont dépecée ; ils m'ont mise en morceaux, sous ton regard clair.
Je ne disais rien. Tu me voyais terrée, muette. La grande douleur irradiait.
Tu n'as rien dit mais tu m'as observée. Tu m'aimais.
Ce fruit.
Je t'ai aimé dans la saveur d'un fruit ; tombé au sol, mûri, le fruit n'était pas ma vie.
Tu m'as trompée comme on trompe les enfants ; comme on trompe les brebis d'un troupeau qui s'égarent.
Tu m'as faite l'ingénue puis tu m'as brûlée. Le grand bûcher ne m'a pas entièrement consumée.
Dans les flammes j'ai encore attendu.
C'était une illusion. Je suis tombée, doucement, sur le sol.
C'était une illusion tendre comme un regard.
Ce fruit n'était pas la vie.
La Caravane.
Il se peut que nous ayons été des oiseaux ; des chameaux
De doux animaux, étranges et pâles à venir.
Nous aurions guidé la Caravane, le pas traînant,
Cent petite mouettes, un maréchal et une fillette
Nous auraient suivi·es.
La gaieté est une prémisse à notre joie.
J'ai été solennelle, j'ai trop failli, il se peut que la Caravane
N'ait été qu'un mirage. Il se pourrait bien que mon cœur
M'ait finalement trahie.
Le bonheur est conséquence de notre joie.
Il se peut que nous ayons été l'alouette qui pique
Et vole, dans le ciel, l'oiseau pâle
Derrière la Caravane.
Mon cœur est lent à venir. Nous aurions guidé
La Caravane, désert après désert.
Le temps passe.
La journée, le temps, passent.
Mon impatience est mal tenue en cage.
Bête, devant la porte dorée, elle se crispe.
Ongles courts et stridents. Béance,
La joie est un sentiment strict.
Rien ne dépasse.
J'écris un poème pour faire passer le temps.
La journée, nombreuse, plurielle, m'assaille
À la gorge et aux ovaires. Le grand cirque
Ouvre ses portes un seul instant. Je crispe
Mes ongles sur le clavier.
Il ne m'arrivera rien.
La joie est rassurante, douce, et coriace.
La porte de la cage, dorée, s'ouvre
À mon cœur. Aussitôt, le peuple des cauchemars
M'assaille. J'écris un poème rassurant.
Cette journée est pareille aux gouffres.
Tristesses de l'œuvre.
Mon œuvre est diverse, chatoyante ; la nuit, mon œuvre se dilate.
Mon œuvre est un papillon de nuit. On lui arrache les ailes, elle n'en vole que mieux.
Où va le vent qui rêve, elle va rêvant. Elle saute les haies, volontiers buissonnière.
Mon œuvre capte en elle tous les rayons du soleil ; la lune lui appartient.
La brebis égarée a fait de mon œuvre son refuge ; son museau s'y frotte et s'y pique.
Consolatrice, mon œuvre accueille un chant de joie et de désespérance ; enfants, venez.
Sans doute mon œuvre mérite l'accueil que les enfants lui font ; les enfants sont petits.
Mon œuvre est généreuse, consolée, consolatrice. À son approche, les poètes tremblent.
N'ayez crainte puisqu'en mon œuvre la faune se régénère. La flore lui est soumise.
Mon œuvre est une brebis apeurée, un papillon tremblant ; elle décime la nuit et va rêvant.
Asters.
On aurait dit une éclosion, de là où nous regardions ;
De notre petit muret, du rocher où nous avions élu domicile ;
Dans le plein champ, l'herbe mouillée du soir, fidèle à la rosée ;
On aurait dit des lumières, une explosion, une grande joie ;
Tu avais ceint ton front d'une couronne de campanules et d'asters ;
Sous la rosée du soir, tu joignais tes mains sur ton genou plié ;
On aurait dit, de notre poste d'observation, une éclosion de joie ;
La rosée nous accueille ; on aurait dit, de notre promontoire, un phare ;
La nuit nous enserre, ton genou tremble, ta robe est mouillée ;
On aurait dit, au loin, une explosion, un troupeau de lumières ;
Une nuit trouée de joie. Sur ton jeune front, une couronne d'asters ;
On aurait dit, au loin, une éclosion, un phare, une grande joie.
Merci.
Nos écritures ont mûri avec lenteur.
Fruits, verts encore, elles nagent dans une lumière
Particulière. Précise et brune. Dans le souvenir
De ce qui fut pour nous le refuge et la grotte.
Nous l'envoyons aux fées, pour leur butin de joie.
Elles se repaissent de nos émotions, les fées.
Je les envisage encore. Du fond de mon refuge,
Mon visage est grave ou placide. J'ai le dos droit.
Car en réalité nous sommes pleins de confiance.
Nous mûrissons encore, ne pensons qu'avec peine
Et rarement, à nos morts. Nous sommes précis,
Le dos bien droit. Personne n'a le droit
De nous le dire Merci.