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Articles récents

Rencontre dans un lieu naturel.

19 Juillet 2026 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Miette

Mettons que ce lieu se trouve exactement entre cinq pins, en bas d'un petit sentier jonché d'épines, et qu'il ne soit devenu le centre d'un cercle que par hasard, uniquement parce que quatre enfants l'ont décidé. Mettons qu'il ne soit pas tout à fait naturel, dans la mesure exacte où de part et d'autres les obus d'une guerre ancienne ont creusé des trous. Mettons qu'en slalomant entre les trous, les quatre enfants décident de se retrouver au milieu de ce cercle de pins pour sceller beaucoup de choses : leur amitié, les vacances, la lenteur de l'été. Tout le temps dont elles disposent : des semaines et des semaines et des semaines, auxquelles il faut donner forme. Chaque enfant adossée à un pin, et l'une après l'autre au milieu du cercle pour faire venir les esprits. Un bâton de parole, d'une fois sur l'autre différent, prélevé parmi les bâtons innombrables de la forêt, sert à désigner la parleuse. Ou peut-être est-ce toujours le même bâton, d'une fois sur l'autre fidèlement encastré quelque part. J'écris au présent parce que le passé ne passe pas s'il se répète. Je nous rencontre toutes les quatre si c'est l'été, quand je décide de renouveler l'alliance et le mystère ; je descends le sentier, toujours jonché d'épines, et de pommes de pin, rongé par la bruyère si les biches ne l'empruntent pas, et le cercle au milieu duquel je deviens la parleuse est toujours un cercle. Aucune des cinq arbres ne meurt, ne penche, ne tombe ni ne casse. Personne ne se prend les pieds dans les racines, ne tombe dans le trou d'un obus, n'oublie la direction à prendre. Si nos serments d'enfant comptent toujours – et je veux qu'ils comptent – alors nous sommes toutes présentes, adossées aux troncs de nos arbres. J'ai écrit déjà à propos de ce cercle, et de nous quatre courant dans la forêt, des enfants qui croient aux esprits ou veulent que les esprits comptent, des enfants qu'enfarine le paysage, avec force senteurs de résine, cette chose entêtante qui subsiste même si la forêt brûle. Quand je suis descendue, il y a quatre jours ou cinq, j'ai posé la main sur le tronc de chacun des arbres pour y sentir le dos d'une petite fille absente, cinq fois la sensation de l'écorce un peu collante, cinq fois la sensation que les arbres brûleront bientôt, que le temps est une force, une terrible force.

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Animal totem.

16 Avril 2026 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Miette

On demandait tous les jours aux enfants de choisir, parmi dix options, leur animal totem. Quelquefois, les enfants se trompaient. Mais la plupart du temps, ils voyaient juste : ils allouaient un animal totem complètement supérieur (aigle, faucon, guépard des neiges) à la Mère supérieure, et un autre, un peu moins conséquent, à la Mère inférieure : alouette, mouette ou raton-laveur. Quant à eux, ils ne s’allouaient que rarement un animal-totem, puisqu’ils refusaient de figer leur identité dans les trois, quatre ou cinq membres d’une bête sale et malodorante. Le sentiment de leur dignité les étreignait plus souvent qu’à leur tour, ils étaient comme les vagues d’un grand océan, donc ils léchaient le sable de nombreuses plages puis se retiraient sans rien dire. Quand les enfants devaient répondre aux questions de la Mère supérieure, ils tendaient tous leurs muscles et réfléchissaient. Ils tournaient sept ou huit fois la langue dans leur bouche et ne répondaient qu’après ce rituel. Quand c’étaient des questions moindres, c’est-à-dire posées par la Mère inférieure, ils ne prenaient même pas cette peine. Ils économisaient fermement leur énergie, étaient conscients qu’on ne franchit pas deux fois le même fleuve, enfin, étaient des êtres d’une conscience tout à fait supérieure. Si l’une des Mères avait eu l’idée de les associer à un animal, une bête recroquevillée au plus profond de leurs corps, ils auraient fait mine d’acquiescer mais se seraient pour toujours refusés à incorporer l’animal – du moins le pensaient-ils. Un jour, la Mère inférieure compara Louane à une fourmi, mais ça ne portait pas à conséquence. Pas davantage quand la Mère supérieure compara Eliot à un taon. Ce fut un peu plus délicat quand elle dit d’Eléonore qu’elle était « un vrai petit faon », et les choses commencèrent à dégénérer quand Lyes fut assimilée à une tarentule. Les enfants décidèrent d’une action collective, symbolique peut-être mais néanmoins importante à leur échelle, toute petite puisqu’enfantine ; ils apprirent à danser une très ancienne tarentelle, dont le livre de prières d’une certaine Carolina Grossetti portait une notation approximative, en marge du Pater Nostrum ; il est probable qu’ils inventèrent, reconstituèrent en grande partie la chorégraphie qu’avait autrefois prise en note une notable de village lombard. Toujours est-il que cette tarentelle, frénétiquement dansée pendant trois heures, et il faut imaginer cette troupe d’enfants survoltés sautant de droite à gauche et en rond, les bras levés, ahanant et vociférant, cette tarentelle eut tout l’effet escompté.

Femmes HD.

5 Avril 2026 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Miette

"Les femmes que j'ai connues étaient en haute définition.", écrivit en décembre 2014 Jordi292 sur le topic "les meilleurs citations de 3ploermel" (c'est-à-dire un chanteur que nous avions toustes oublié, 50 ans plus tard, mais que lui n'oublierait plus, puisqu'il était mort).

 

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Mariloudelavega avait compté, à deux reprises, le nombre de syllabes que ça faisait, parce qu'elle imaginait les vieux chanteurs particulièrement férus de métrique, elle qui n'entendait que les boum-boum des basses quand elle lançait la playlist "musik-dautrefoi" sur son téléphone. Mariloudelavega compilait un grand corpus qu'elle avait nommé, sur son logiciel de collecte, "vieuxtypes" ; le site Reddit.com lui avait été particulièrement utile.

 

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Depuis que son amie Loanne était devenue présidente, il n'était pas rare qu'on débloque des fonds pour des projets de collecte comme le sien : Loanne, dans son discours de campagne, s'était comparée à Robinson Crusoé qui, sur son île, ramasse tout ce que les vagues amènent sur la plage : de grandes caisses remplies de clous, de vieilles bibles mangées par le sel, et de biscuits rances. Des outils. Des objets que Robinson utilisait ensuite pour construire sa cabane et son gouvernement fantoche. Enfin : Robinson accumulait ce qui avait survécu au naufrage pour que sa vie évoque, de quelque manière ténue, le monde d'autrefois. La candidate adverse, Rosemonde, avait dans son discours sérieusement éraflé les prétentions de Defoe mais qu'importe, puisque Loanne, avec 67% d'électeurs, avait imposé la robinsonnade et le financement de projets anthologiques ambigus dans la fenêtre d'Overton.

 

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De loin en loin, Mariloudelavega observait le nombre à 7 chiffres que son compte bancaire affichait depuis l'élection de Loanne, puis elle haussait les épaules et continuait d'explorer Reddit, avant de l'aspirer, le sucer à la moelle comme une grande goule visqueuse.

 

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Sur son ordinateur, trois dossiers principaux absorbaient les résultats de sa collecte, dont l'un, celui qui justement accueillait le dossier "vieuxtypes", était truffé de citations hétérométriques. Elle entendait, en pensée, le son des basses.

 

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Mariloudelavega était vêtue d'un justaucorps abricot qu'elle avait chiné dans la boutique en ligne d'une vieille dame exagérément mignonne dont le pseudonyme, TROIE, n'indiquait pourtant rien qui vaille.

 

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On peut s'imaginer TROIE, à 25 ans, immobile devant la scène d'une salle de spectacle, TROIE figée devant 3ploermel et ses acolytes, TROIE absolument immobile devant quelque chose qu'elle s'empresserait d'oublier après l'avoir écouté. On peut s'imaginer le chanteur penché sur son micro, vêtu d'un marcel blanc et d'un vieux panama, scandant quelque chose comme "Les femmes que j'ai connues étaient en haute définition."

 

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Et donc ce n'est pas rien, pensa Mariloudelavega en concluant la transaction, que j'hérite d'un vêtement si doux au toucher, et si joli, et que ce vêtement ait été une carapace. Dans le justaucorps, il reste des traces jaunes de sueur, on devine le corps qui se fige net et se glace.

 

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L'une des promesses de campagne de l'adversaire, c'est-à-dire de Rosemonde, consistait dans l'allocation de trente hectares de terres arables pour les solitaires. À chaque solitaire sa trentaine d'hectares. On devine que nombreux furent ceux qui pré-remplirent le formulaire, mais devant l'échec cuisant de la candidate, les robinsons de tout poil se reportèrent sur d'autres espaces. Ils s'étaient vus ailleurs, trop tôt.

Espace liminal.

29 Mars 2026 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Miette

Quand mon chat s'est perdu, hier, quand il s'est égaré à partir du toit qui était le point de départ de sa quête, quand il a sauté prudemment du rebord de la fenêtre sur le toit en tôles puis quelque part d'autre au loin, à l'abri de mon regard, je me suis dit que j'aimerais être le chat, son corps pris dans les feuilles qui bougent. Je serais comme ça, à ras de tôle, avec mes coussinets blessés contre le métal froid, dans les odeurs qui feraient trois ou quatre chemins distincts dans l'air – et il faudrait choisir ! – mais je serais alerte, et un peu perdue, surtout, puisque je serais quelque part et que cet endroit, je ne l'aurais exploré que trois ou quatre fois, contre les centaines de fois où je me serais faufilée dans le placard entre les tas de linge, sur le frigo, frôlant des objets fragiles et absurdes qui pour moi seraient des tas de matière inerte. Il y a un espace, quelques mètres à peine, entre le toit de tôle du local à poubelles et le toit en plastique de la terrasse des voisins, un espace qu'emprunte mon chat et qui m'est invisible ; on y voit des feuilles, des plantes, des choses vertes et grimpantes, et ces choses s'agitent quand mon chat passe d'un toit à l'autre, alors je sais qu'il est là, quelque part et perdu. Hier, nous avons appelé son nom de manière lancinante, Sido, Sido, beaucoup de fois, et la voisine d'en haut montrait le bout d'un nez qu'elle cachait ensuite derrière le rideau, oh la commère pensé-je, mais peut-être que les feuilles qui pour moi sont un mystère, depuis son point de vue, forment un espace parfaitement clair et visible, quelques mètres de mur en pierre, un vieux mur plein de lierre et qui craquèle ; Sido semblait prise au piège entre les deux toits, elle allait, puis venait, d'un toit à l'autre, incapable de descendre dans la cour, ou de remonter par la fenêtre, un peu terrifiée mais un peu distraite, aussi, par les merveilles d'odeurs dans les trois ou quatre petits courants d'air, et les mouches, le bruissement infini de l'extérieur, qui pour elle exerce une séduction veloutée, et sans doute au-dessus du toit de tôle les filets d'odeurs de poubelles remontent-ils, plein de surprises et de promesses, peut-être la happent-ils, la mettent-ils en prison, une cage attentionnelle faite de courants d'air et d'espaces invisibles, et peut-être enfermée dans les quatre coussinets de mon chat comprendrais-je, cachée entre le lierre et la pierre humide, combien est beau et rassurant l'espace invisible, combien la voix d'humaines – Sido, Sido ! – le matelasse-t-il avec bonté, et je saurais, sur mon mur, à mi-chemin entre le toit de tôle et le toit de plastique blanc, qu'il est temps de prendre une pause pour écouter, au loin, le roulis des voix humaines et pour sentir, tout près, les trois ou quatre, ou cent peut-être, effluves des poubelles.

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le commentaire.

9 Mars 2026 , Rédigé par Les miettes Publié dans #journal

Il y a dix ans, ou plus, un peu plus, j'ai commenté beaucoup de textes. Diderot, Kourouma, Mme de La Fayette, Bossuet, Rimbaud... des poèmes, des oraisons funèbres, de larges extraits de romans. Aujourd'hui que M. souhaite s'entraîner au commentaire, je lui envoie ces textes, et dans un second temps, leurs commentaires. Je retrouve les textes. Dans ce geste, je me souviens d'eux, plus intimement que de bien d'autres lus récemment ; Néron qui exulte du mal qu'il inflige à Junie, son regard perçant sur la fille couverte de larmes dans la forêt de flambeaux ; les Ophélies rimbaldiennes gisantes au milieu des eaux vertes et noires ; ces regards qui s'échangent entre le portrait martial et la très jeune femme en mal d'amour ; Philinte et Alceste, une caresse sur un nid de hérissons.

J'ai connu ces textes parfois six heures, davantage si l'on compte le temps collectif, ensuite, en classe, où l'on nous faisait voir ce que nous n'avions pas encore vu, dans les replis du texte ; un alexandrin caché entre deux phrases, des consonnes nasales ou au contraire ruisselantes comme eau de source ; une allusion biblique réservée aux vrai·es croyant·es. Comme ce petit escargot dans l'angle d'une peinture, qui attend qu'un regard plus ému, ou plus attentif, le cueille.

Joies étranges du commentaire. Connaître un texte, le déplier tout petit à petit, précautionneusement, comme si l'on craignait la casse. Exercice suivi d'un retissage : remettre le texte dans une époque, un regard, une manière de vivre et de sentir qui ne sont plus ; le remettre dans une carrière entière, dans la vie parfois intime d'une personne qui prit le temps, eut la bonté de l'écrire.

Ces textes sont en moi désormais, cousus contre mon cœur. J'ai le souvenir très net, assise dans une salle pleine de piliers, au cœur du soleil d'une matinée de printemps, de m'être dit déjà que l'Ophélie rimbaldienne me resterait vissée au corps sans doute longtemps, peut-être toujours. C'est dans mon avenir que je nous projetais, le poème et moi, ensemble tous les deux. Je travaillais patiemment à construire cette cohabitation ; c'est cette chose que j'aimais dans le commentaire, que sans doute les traducteur·ices aiment dans leur longue tâche : aller voir le texte de l'intérieur, le connaître comme un palais dont on arpente les pièces furtivement, frénétiquement, pendant quelques heures, les yeux vissés au plafond, les yeux collés au sol, aux fenêtres, aux carreaux, à toutes les pièces du mobilier intime ; en plongeant dans l'eau tiède du texte, corps flottant, jusqu'à l'ingérer.

“non pas le rêve mais le cauchemar qui se cache derrière les paupières du rêve”

8 Mars 2026 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Miette

Le rêve est une grossière boule de poils, qui déambule le long d'une terrasse plantée de cyprès. Il s'enquiert de ses cadets qui, tous, sont descendus la veille en ville pour en ramener des denrées. Mais aucun n'est revenu. C'est la raison pour laquelle le rêve déambule, vocifère et attend. Quand le rêve roule comme ça de droite à gauche, en général, il me donne le tournis, mais en ce moment je ne peux que compatir. Il y a une semaine, j'avais accompagné les cadets jusqu'en ville, où nous étions descendu·es au bar pour nous enivrer. Absinthe, rhum, bière ambrée, une quantité de liqueurs vraiment époustouflante que le tenancier versait dans nos verres d'un long geste continu, comme si nous étions des soudards, comme si nous n'avions pas déjà assez bu. Le rêve nous avait attendu, depuis la terrasse bordée de cyprès, et nous avions fini par revenir, bien sûr, avec un kilo de bananes, trois de riz et huit de chicorée – nous avions été copieusement grondé·es. Que peut-on faire avec ça ? comment nourrit-on nos troupes indociles ? je n'avais jamais vu le rêve gonfler de cette manière, poil par poil, une boule immense comme l'astre divin et qui fondait sur nous à la manière d'un rouleau à pâtisserie devenu incontrôlable.

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Nous cultivons diverses choses : des tomates, du concombre, de la menthe et d'autres herbes aromatiques dont j'ai oublié le nom, des courgettes. Les cadets s'occupent de l'arrosage, le rêve du désherbage, et moi, de la cueillette. Nous cuisinons ensemble. Certains épluchent, d'autres se cachent derrière les cyprès, et moi, je surveille depuis la lucarne qu'on ne nous attaque pas.

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"Vie d'assiégé·es", soupirait le rêve hier encore tandis que nous faisions la vaisselle. J'avais les mains pleines de mousse, et je me suis mise à méditer plus fort : assiégée, je ne le suis que trop depuis que j'ai rejoint l'ermitage du rêve et de ses acolytes. Assiégée derrière la porte de ma cellule, assiégée dans mes pensées solitaires, assiégée parce que nous sommes menacé·es par les cauchemars qui poussent entre les racines de cyprès.

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Nous avons consolidé le muret qui nous sépare des cyprès, de leurs racines et des cauchemars. Les cadets sont rentrés, un peu en retard mais pas de quoi en faire un fromage, selon le plus jeune d'entre tous, Nuage. Cette fois-ci, les denrées sont un peu plus cuisinables : une vingtaine d'œufs, quatre kilos de pommes vertes, cinq de farine de seigle, huit de riz. Nuage ouvre des mains poisseuses, au creux desquelles une coquille d'œuf brisée en mille scintille. Je ne veux pas savoir ce qu'aura le rêve à en dire, alors je monte me cacher.

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Je n'ai pas bien décrit le rêve : derrière les poils, on aperçoit trois grands yeux concaves surplombés de cils ondulés, puis de paupières qu'il a toujours fermées. C'est dans leur creux qu'on devine que les yeux se perdent au fond des orbites du rêve.

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Je suis descendue seule en ville, avec un grand chariot creux, en rêvant à toutes les denrées qui pourraient s'y lover : des radis, du gros sel, des pousses de soja, du beurre de baratte, de la brioche parfumée de fleur d'oranger... je pourrais ramener aussi quelques litres de whisky. Nuage, au dernier moment, est resté avec ses frères, planté devant le chantier de consolidation du muret, les pieds englués dans une substance étrange.

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Les cauchemars. Je n'ai compris que trop tard, une fois arrivée devant l'étal de la marchande de sel et poivres, que cette substance étrange, noirâtre, tendrement enlacée aux pieds de mon aïeul n'était autre qu'un agglomérat de tout petits cauchemars.

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"Ils aiment se nicher dans les trous", m'avait expliqué le rêve. Tout ce qui est creux : une carriole, une carafe, une main serrée en poing, une poche de veste, et même des orbites. Tant de choses sont creuses, pour notre plus grand malheur, nous qui nous sommes renfermé·es dans l'ermitage d'en haut. Alors j'ai couru, couru, couru en priant, lâché le chariot et tout son contenu, imaginez ce poivre qui dégringole, ce beurre de baratte visqueux, j'ai couru, j'ai espéré aussi, je transmuais dans le corps sphérique de poils du rêve, enchantement moi-même plutôt que lui, j'ai couru jusqu'à la bordure de cyprès pour le voir de mes yeux : ne restait de toute chose que le rêve, plus imposant que jamais, paupières ourlées de cauchemars, lui qui nous avait tant aimé·es et tant protégé·es. J'ai trébuché contre le muret inachevé, je suis tombée devant lui et l'ai serré contre mon cœur.

Choses qui penchent.

8 Février 2026 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Miette

La plupart des gens, là-bas, penchent, à la recherche de l'angle idéal entre le corps, le sol et le ciel. Une fillette dont les poches sont gonflées de billes penche aussi, et les billes s'écoulent par petites grappes, et lorsqu'elles tombent, l'herbe les absorbe. Je n'ai rien dit. Un homme terriblement barbu penche, lui aussi, et toute cette courbe plisse le tissu de son tee-shirt, la peau de son cou, et sans doute même les poils de sa barbe penchent-ils. Un groupe de religieuses, bien droites, passe au loin, entre la tour et moi, à égale distance, vêtues de blanc et de marron. Je consacre toujours quelques secondes à décrire mentalement l'habit des religieuses qui passent. Celles -là sont vraiment très droites, sans doute jeunes. Dans le pays, les vocations subsistent.

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Les petites billes sont dans l'herbe : l'enfant tressée les cherche, à quatre pattes, bien droite sur ses appuis. Elle retrouve une bille rouge, une agate, en réalité plus transparente que rouge, la saisit et la regarde, perplexe et je sais qu'elle pense que cette bille a moins de valeur que les autres, qu'elle ne retrouve pas. D'autres personnes se mettent à pencher, et c'est fait exprès : un groupe de quatre adolescents très grands, qui rient et se bousculent un peu pour être sur la photo, une mère avec de grosses lunettes de soleil, qui tient son bébé et sourit pour être sur la photo, le bébé penche dans les bras de la mère et pleure un peu, on dirait qu'il veut qu'elle se redresse.

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Le soleil a fait trois fois le tour du monde, et les religieuses passent en sens inverse, très droites, plus hautes que la tour, plus bigarrées aussi dans leurs habits bicolores, moins engoncées dans le jus de l'histoire.

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J'ai passé la journée sur la grande pelouse, sans bouger, tantôt allongée, tantôt assise, tantôt debout, un peu penchée parfois. J'ai pris des notes, j'ai mangé un sandwich, j'ai bu plusieurs fois le contenu de ma gourde, j'ai pris sept photos, j'ai beaucoup regardé tous ceux qui penchent, beaucoup regardé les enfants qui penchent, les adultes, les vieilles dames et les adolescents qui penchent, tous venus prendre une photo de leur corps qui penche, certains vacillent mais personne n'est tombé dans l'herbe molle, et seule la fillette semble avoir perdu quelque chose.

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Je fais souvent des listes : plus jeune, je faisais des listes de prénoms, puis je me spécialisai dans les prénoms de l'Antiquité grecque ; en grandissant, les listes étaient devenues le réconfort de mes jours. Je faisais des listes de tous les livres écrits par des femmes, de tous les livres lus dans l'année, de toutes les villes du monde que j'avais visitées. Dans la grande pelouse parmi les choses penchées, j'ai fait la liste : des choses perdues (les billes de la fillette), des photos que j'avais prises (le ciel à trois reprises, la tour deux fois, la grande pelouse avec tout le monde dessus deux fois aussi), du nombre de gens d'église (douze religieuses, trois prêtres, huit moines), du nombre de fois que la pensée d'abandon m'était venue (dix-huit).

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Ce n'est pas une performance : mon ami m'avait demandé de venir puis de raconter ce que j'avais vu. Il vivait très loin d'ici, ne viendrait jamais (dit-il), et se satisfaisait peu des photos glanées sur internet. "Ce n'est pas pareil", m'écrivit-il, "que si tu me racontais ce que c'est que d'y être". Je sais qu'on ne raconte pas bien une expérience que l'on a peu vécue, comme en passant, alors je suis venue pour la journée sur la grande pelouse (même si c'est trop tard).

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Et les choses se sont mises à pencher dangereusement, à tant pencher que j'ai cru devoir les soutenir, cru devoir faire de mon corps un rempart contre leur effondrement. Mais je ne suis pas très forte, et même un peu maladroite, alors les choses penchées se sont blotties sur mes oreilles / cou / épaules en ronronnant, les choses penchées faisaient le bruit d'une couvée de chats satisfaits, le bruit d'une machine à laver lancée à plein régime, et je me suis écroulée sous leur poids.

enterrer des trucs pour des périodes plus propices.

1 Février 2026 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Miette

Dans Chroniques du pays des mères, Lisbeï découvre, plongés sous la terre, une grande quantité de livres, de tableaux et d'artefacts. Dans le monde dans lequel elle vit, un roman comme La Princesse de Clèves est doublement difficile d'accès : d'abord parce que la langue dans laquelle il est écrit est étrange, archaïque, une langue dans laquelle les « énumérations se [font] en sens inverse, le masculin en premier, comme les accords », une sorte de très vieux frangleï comparable, pour nous, à une version du latin dont nous aurions totalement perdu la trace (est-ce possible ?). Ensuite parce qu'une femme qui hésite entre deux hommes, dans le monde de Lisbeï, est une situation impossible : les hommes y sont trop rares (deux hommes se croisent rarement en présence d'une femme), et peu désirables pour les femmes. Le groupe de personnes qui ont enseveli La Princesse de Clèves ignoraient qu'un jour, une femme de haut rang déchirée entre la passion et son honneur d'épouse et de chrétienne, deviendrait une figure illisible. Quand un groupe humain confronté à sa disparition prochaine, à sa disparition imminente, décide d'enfouir profondément des choses qui constitueront, pour d'autres humains, mais plus tard, un trésor, mesure-t-il le risque que le message en route se disloque ? les Bouddhistes du XIIe siècle qui enterrèrent une centaine de statues du Bouddha étaient convaincues qu'elles seraient exhumées en terre bouddhiste, en quoi ils n'eurent pas tort : le roi hindouiste qui persécuta les moines, fort de sa puissance temporelle, ignorait qu'en terre d'Angkor ses dieux finiraient par disparaître. Ces Bouddhistes sûrs d'eux-mêmes, et dans le même temps, persécutés, réduits à protéger leurs plus chers trésors sous une épaisse couche de terre meuble, ces Bouddhistes eurent plus de chance que n'en eurent ceux qui enfouirent La Princesse de Clèves. Je pense à ce groupe de chercheurs, missioné par le gouvernement américain pour trouver une solution à un épineux problème éthique : comment faire pour que Yucca mountains, le site d'enfouissement de déchets nucléaires situé au nord de Las Vegas, soit marqué pour très longtemps de signaux lisibles par les êtres humains, des signaux qui continueront de les prévenir qu'ici, gît le danger ? ces chercheurs ont exploré la voie des pictogrammes, celle du marquage sonore, parfois celle des statues ; parce que, quelquefois, désenfouir, creuser, exhumer, expose à un péril mortel. Je m'imagine humaine, dans 3000 ans peut-être, une humaine se trouvant pour la première fois devant cette laide petite montagne, une humaine descendue de sa monture (l'animale ressemble à une ânesse), je m'imagine devant cette statue moussue recréant dans la pierre le visage du Cri de Munch, et devant toutes ces petites traces gravées sur le socle, et je crois que dans mon monde, comme dans celui de Lisbeï, la curiosité triompherait du reste, alors je désenfouirais le mal-enfoui, le mortel artefact, et sans doute j'en mourrais, irradiée peu à peu jusqu'à la moelle. Ce que j'enterre, je l'espère, pourtant, déterré, ce que j'enterre mais peu profondément, dans le web, dans le code, quelques poèmes, quelques figures d'amour, de colère et de nostalgie qui, probablement, déterrées par Lisbeï deviendront ces figures d'un autrefois devenu illisible, rongé, humble et sans triomphe.

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Le chariot.

24 Janvier 2026 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Miette

Je me souviens d'une honte, puisque j'avais abandonné mon frère. J'étais devant la caisse du supermarché : toutes ces choses, ce grand chariot, coûtaient 300 euros, ou presque. J'ai senti de la stupeur, puis une honte. C'était une honte incomplète, entravée par le sens d'une sorte de devoir filial : parce que lorsque j'ai tendu la carte bleue de ma mère, lorsque j'ai tapé son code, je me représentais mon petit frère ouvrant un placard plein.

Notre mère, depuis plusieurs mois, tombait dans quelque chose d'informe, une boue épaisse, anesthésiante. Elle se levait peu, ne cuisinait plus. Des choses moisissaient dans les casseroles et imprégnaient l'atmosphère de l'appartement, dont les stores n'étaient plus jamais levés. J'avais déserté le navire un an plus tôt, j'habitais très loin et ne rentrais plus que pour les vacances. Ma sœur, petite encore, vivait désormais presque uniquement chez son père, à quelques centaines de mètres de l'appartement ; et mon frère, qui longtemps n'avait rien dit, rien dit de la queue au drive du macdonalds tous les soirs (ou presque), rien dit de l'odeur aigre qui envahissait l'appartement, rien dit de cette chose informe à quoi notre mère était engluée, mon frère était seul et petit au milieu de la catastrophe. Je l'avais abandonné.

Les courses : graine de couscous parfumée, boîtes de conserves, paquets de pâtes de toutes les formes, steaks hachés surgelés et soupes en boîte. Toutes choses qu'un lycéen, me semblait-il, pouvait ouvrir, pouvait cuire, pouvait manger seul. Peut-on endiguer la solitude d'un adolescent avec des pâtes, de la soupe et du maïs en boîte ? a-t-on le droit d'oublier, jusqu'aux prochaines vacances, la catastrophe en cours ?

Ce sentiment de honte particulier, cette honte mêlée de devoir, cette conscience de l'absurdité du prix d'un tel chariot, cet espoir mélangé, l'idée vague que tout irait mieux grâce à la plénitude des placards, que l'odeur rance disparaîtrait, que mon frère serait moins seul (mais pourquoi ?), ce sentiment de honte me revient par vagues, une à deux fois par an. Les 300 euros, eux, sont oubliés depuis longtemps. Personne n'a su, je crois, une fois les comptes soldés, la maladie de ma mère diagnostiquée, soignée, l'appartement récuré, le père de ma sœur revenu, personne n'a su que j'avais tant dépensé pour un chariot inutile, et que toutes les soupes périmées avaient fini dans le local à poubelles de l'immeuble (avec les pâtes, les boîtes de conserve et la viande surgelée).

Ma vie est un pois perdu parmi des milliers d'autres pois.

18 Janvier 2026 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Miette

citation de l'artiste Yayoi Kusama

Parmi les grandes courges, on trouvait des poules, et ces poules picoraient l'air de rien, de temps en temps, le regard perdu dans les légumes (à ce qu'il me semblait). Mais je ne connaissais rien au monde des poules, et Marie, la petite bretonne rousse qui vivait là, mon amie en somme, du haut de son mètre trente, entretenait avec ce monde des liens puissants : elle parlait aux poules, les aimait, en somme, jouait le rôle de passeuse entre le monde des poules et le mien (appauvri semblait-il). L'une des poules, rousse comme elle, était sa favorite, alors quand nous longions le chemin de cailloux, elle me la montrait et me disait des choses étranges comme "Aujourd'hui elle est triste" ou comme "Elle est très intelligente, tu sais". Marie, sur une photo que je conserve, a le visage rond et une coupe au bol, une robe verte à grand col Claudine. Je pensais qu'elle serait pour toute la vie dans ma vie mais les choses de l'enfance s'effilochent. Aussi, quand je vois des courges pousser dans le jardin des gens (je n'en vois pas souvent mais, quelquefois, la vie m'amène dans un jardin), tout remonte : Marie, la coupe au bol et le monde complexe et merveilleux des poules. Hier, dans le covoiturage, j'ai confié à une jeune retraitée que je venais de rencontrer mon rêve d'un jardin ; un petit coin de terre où faire pousser des choses. Peut-être des haricots, des petits pois, des mûres et des kakis. Et des fleurs, beaucoup de fleurs dont je ne connais pas encore le nom exact, parce qu'il existe tant de fleurs dans le monde, me suis-je dit en feuilletant, il y a quelques jours, le catalogue d'une jardinerie. Dans le catalogue, un cerisier nain occupait la place centrale grâce à tout un attirail de gros titres et de réductions, un tout petit cerisier qu'un jour peut-être je pourrai planter dans mon jardin, à côté des courges, et des petits pois, et des poules avec leur monde complexe et merveilleux. Dans le jardin d'une arrière-grand-mère, un jardin de montagne où l'herbe poussait drue, quelques mûriers buissonnaient dans le fond : enfant, j'y plongeais des mains que je relevais bleues, violettes, noircies. Dans le jardin d'une autre arrière-grand-mère, bretonne celle-là, ce sont les groseilles et les cassis que je ramassais dans un panier, pour les confitures. Je me tiens au croisement exact de ces deux jardins villageois, tout entiers consacrés au rendement de fruits, de merveilles, de lapins dans leurs clapiers, voisins des poules et de Marie. Un à un, les jardins de ma vie s'effritent (un peu comme le font toutes les choses de l'enfance, si durables aient-elles semblé), on leur arrache leurs arbres fruitiers pour y couler du béton, les ronces y dévorent les buissons, les poules y meurent de vieillesse. Dans chaque jardin de France il y a de la terre envahie par les racines, de l'herbe, quelques murs ou quelques haies et parfois, un monde complexe et merveilleux.

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