Portrait de l'écrivaine en jeune fille.
Lorsque j'avais douze ans, j'ai commencé à écrire. J'avais reçu pour mon anniversaire un ordinateur dont le bruit allumé ronronnait doucement. Les touches de son clavier s'enfonçaient sous mes deux doigts tendus, clac et clac, et quelques années plus tard, dans l'un de mes premiers poèmes, je parlerais de clavier-piano. C'était ça, bien sûr, mon instrument.
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Mon beau-père avait rangé dans un placard l'intégrale des Thorgal, je rêvais d'Aaricia en parturiente. Aaricia et Louve pouvaient bien se débrouiller sans les hommes. Alors, j'écrivais des débuts de roman dans lesquels des jeunes filles sages attendaient qu'on trouve une solution pour elles : on avait décimé leur famille, leur village, leur contrée et, bien sûr, la solution de ce problème devait venir des hommes.
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Dans ce réflexe de passivité, je veux voir une forme de douceur, quand même.
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J'aimerais pouvoir me pardonner bientôt d'avoir cru que l'on me guiderait, que l'on me désirerait, que l'on me dirait quoi faire et comment distribuer les valeurs. Je pensais qu'une main se poserait un jour sur mon épaule, que mon désarroi était temporaire et que je ne serais seule qu'un temps.
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Des pages et des pages de documents Word étaient disposées dans un même fichier, que je n'appelais pas encore Des miettes. Je ne réglais jamais la couleur des caractères ou la taille des marges. J'ai mis longtemps à comprendre l'intérêt graphique de la justification du texte.
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Ma tentative de roman la plus aboutie mettait en scène un personnage nommé Hélène. Elle découvrait une forme obscène de jouissance dans la trahison. Je ne mens pas vraiment, lorsque je dis que Genet est en moi depuis toujours.
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J'avais treize ans, je crois, quand j'ai ouvert mon premier skyblog. Il a disparu du jour au lendemain, j'en ai donc créé un autre. Puis un autre, qui faisait office de journal extime. Et d'autres encore, jusqu'à aboutir à la fiction d'Eunice. Elle perdait sa meilleure amie, et du même coup, prenait conscience de l'amour qu'elle lui avait porté. Au bord d'un puits, Eunice pleurait de honte et de désespoir. Et moi aussi.
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C'est un autre roman, tout aussi éthéré, qui m'a menée à Jeunes Écrivains.
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C'est l'histoire d'Eunice, que je retrouverais transmuée dans Le Palais de glace, qui explique le mieux le choix de mon pseudonyme.
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On peut se refaire un nom et une existence. L'ordinateur rose de mes débuts, devenu lent et peu pratique, a été remplacé par un mac blanc. J'ai crapahuté pendant des mois, puis pendant des années, sur le forum et comme Pasiphaé. J'ai fait l'expérience de l'amour hétérosexuel pour comprendre qu'il allait falloir renoncer à mes croyances dans le sauvetage.
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Je ne sais pas bien ce qui de ma condition de jeune fille a pu me contraindre dans l'écriture. Ce n'étaient sans doute pas que des fantasmes de sujétion ; en miroir, je crois désormais comprendre une autre chose, profonde et douloureuse.
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On m'a dit que je ne saurais jamais écrire. On m'a beaucoup répété que les gens comme moi devaient se cantonner aux livres subalternes. C'était dans le sang, et on ne lutte pas contre sa propre essence. On la réalise.
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Après avoir essayé de m'arracher les seins, avoir supplié Dieu de m'expliquer pourquoi il m'avait réduite à ce pauvre partage, j'ai décidé de faire mentir le destin. J'en suis encore là. Pas bien avancée, mais un peu moins contrainte par la force d'inertie qu'il nous impose.
*
J'écris encore sur un ordinateur, petit. J'écris beaucoup depuis quelques mois. Je retrouve une certaine énergie, la même que lorsque je suis arrivée sur le forum il y a dix ans.
Depuis quelques mois.
Je ne sais plus très bien quelles émotions je fuis ou je cherche dans la ville, en montagne, dans la forêt, au bord des canaux, sur les ponts qui enjambent les voies ferrées ; quand je marche je contourne les émotions. Je les laisse venir, refluer, comme des vagues. Depuis plusieurs mois, je marche à leur rencontre car je crois pouvoir les reconnaître si je les laisse venir à ma rencontre. Je me demande si mon corps est capable de transmuer les émotions en milliers de pas. Je me demande si mon corps profite de chacun des kilomètres que je lui fais parcourir pour dénouer les émotions. Elles viennent à reculons puis s'embrouillent entre mes deux jambes, dans une flaque de goudron. Je saute par-dessus les passages piétons. Je m'emmêle les pieds puis je contourne les rond-points. Tous les trottoirs de la ville connaissent le bruit de mes pas. Dans l'herbe mouillée des parcs je me perds en conjectures. Depuis quelques mois je débrouille mes émotions à coups de pieds sur le goudron. J'ai cassé trois paires de talons, deux lanières de sandalettes, sur le bord tranchant de mes émotions. Mes pieds ont bleui lorsque la pluie venait, au gré de mes émotions. La douleur m'a parfois empêchée d'enfiler mes chaussures. Je suis partie sans trêve à la poursuite de quelque chose de trop diffus pour que je me l'explique ou que j'aie envie d'en parler avec vous. Je ne sais plus très bien ce que je cherche dans la ville, au bord des lacs, sur les trottoirs humides, dans les parcs immenses et vides de l'hiver. Je ne comprends pas beaucoup mieux les émotions qui me traversent que je ne les ai comprises lorsqu'elles se sont jetées sur moi, il y a quelques mois. Les sauvages. Nous nous sommes entraînées si loin que nous y avons perdu beaucoup de petites choses. Les muscles de nos émotions sont durables mais ne les expliquent en rien. Nous sommes perdues. M. est fière de la manière dont mes émotions ont su me rendre à la ville, tout en ignorant leur part de responsabilité dans l'affaire, je crois. Mes émotions et moi sommes perdues et sculptées à la mesure de mois d'errances. Mes seins se sont amenuisés. Ma bouche s'est crispée sur une grimace indifférente. Il n'existe plus pour mon corps de modèle fiable, bien que les longues enjambées de mes émotions lui aient offert un tempo. Les noms des rues se succèdent, comme les sapins de la forêt, le goudron des chemins. Je n'ai plus pour boussole qu'une sourde détresse, voire une grande joie. Depuis plusieurs mois, je marche au gré d'émotions contradictoires, diffuses et violentes.
FINAMOR à la montagne.
poème écrit à la demande expresse d'une autre version de FINAMOR
1
Je glisse sur un ski et me pose des questions sur la vie
la neige est trop tendre ou trop dure ; entre deux virages
se nichent les pommes de pin. J'ai un peu peur.
2.
C'est l'heure de la fondue. Les visages sont tendres, illu-
minés. C'est joli. Une bouteille de vin blanc est posée sur
la table. C'est joli.
3.
Je me promène au milieu des congères, au milieu des flaques
neige gelée, boue et pommes de pin, remue-ménage au bord
du lac. Je me promène et je pense à ça.
4.
Il m'arrive quelquefois, secouant les bûches dans le poêle, de
m'égarer. Je suis une pensée. Les papillons sont tous morts et
nous sommes en hiver mais déjà, quelques bourgeons.
5.
Un bébé, une petite fille, une jeune fille, un jeune homme et
moi, FINAMOR, ployant sous le poids très doux de la famille.
Ce sont mes vacances à la montagne.
6.
On m'écrit des lettres tendres. Je suis touchée. Cartes de bureaux
de tabac, papier froissé des enveloppes, stylo bic : tendresse. La
neige fond dans les flaques. C'est comme ça.
7.
J'ai un peu peur sur mes deux skis. Je pense à la mort aussi.
Moi, FINAMOR, je glisse tout doucement. Les sapins ne s'é-
cartent même pas, et les enfants font des toupies.
8.
Je pense à son odeur quand je marche. C'est comme ça. Au
milieu des flaques de neige gelée, de neige fondue, au mi-
lieu des aiguilles de pommes de pin, je pense à ça.
9.
Je fais des crêpes pour la Chandeleur. Je touille les courgettes
et je coupe l'ail. Je donne sa purée à la petite fille. Je vais ache-
ter le pain en pensant, doucement, à ça.
10.
FINAMOR à la montagne, en Savoie, au bord d'un lac artificiel
s'enfonce dans une congère, dans la boue, au milieu des pom-
mes de pain, et pense à la tendresse.
Discrétions de l'œuvre.
Mon œuvre est discrète, ce soir, un peu triste. Je lui donne des adjectifs pour qu'elle ne s'ennuie pas.
Elle habite une poche, derrière un fleuve, une poche secrète où s'infiltrent des ruisseaux.
Elle se mire dans l'eau dormante, dans l'eau ruisselante ; mon œuvre est pudique et coquette.
On lui soumet quelquefois des devinettes ; alors, elle se drape dans sa fierté et nous explique ce qu'elle n'est pas.
Une œuvre ça ne devine pas. Ça ne ruisselle pas davantage. Une œuvre, c'est admirable, et ça habite, à la rigueur, des poches sous-terraines.
Une œuvre peut consoler les brebis, égarer les troupeaux, rassurer nos enfants. Elle peut longuement se mirer dans l'eau dormante.
Mais c'est tout. Ce n'est pas prétentieux, une œuvre, et pas omnipotent. Seul·e Dieu occuperait toutes ces fonctions à la fois, ça ne vous dérangerait pas.
Nourrir les oiseaux.
rien qu'un fouillis de pattes et d'ailes
l'automne c'était sur le sentier
qu'ils venaient.
Pour le millet.
Dans la mangeoire les graines grosses
les graines grasses, huile et tourne-
sol pour les sittelles, pour les
mésanges le suif.
Les oiseaux venaient.
Grosses graines au suif et lard, repas de
petits rois, des bois, qu'on posait
sur une planche, dans la
mangeoire.
Il reste peu de choses.
Des moineaux, des sittelles et des
mésanges, rien qu'un peu de
plumes, fouillis de becs,
sur le sentier.
Calloyer.
De petites géographies sont permises
Qu'on me le dise.
Qu'on me promette cartographie, qu'on m'offre
Planisphère, qu'on froisse
On croisse petites vies et ma vie, s'en
Va. On m'offre chemins et rondes, lunules
Une tache claire. Sur le bout rond de
De toutes petites explications mènent
Les enquêtes. Des cartes, des pointillés
Aussi, mènent nos vies. J'ai peur par-
Fois que l'espace se distende.
De toutes petites cartographies dans
Le vide, une île, un homme chenu : un
Phare. Si l'on m'accueille, je viens.
6666.
à lire dans son environnement d'origine, http://jeunesecrivains.superforum.fr/t20080p105-les-miettes#1058120
Au moment où je commence d'écrire ce poème, qui n'est pas une performance, mon topic de poésie affiche 6666 vues.
La plupart de ces vues sont de mon fait. Je possède mes poèmes en les lisant à intervalles réguliers.
Il est vrai que mon topic s'étoffe avec le temps, et qu'il m'arrive de ne plus relire certains poèmes pendant plusieurs mois, plusieurs années quelquefois.
J'ai dû regarder, machinalement, quel mois nous étions pour compléter le titre de mon poème.
Il existe une enveloppe temporelle de l'écriture qui, d'une certaine manière, se place en retrait de l'expérience des jours.
C'est une intuition romantique mais non moins consistante.
Lorsque je cliquerai sur "prévisualiser", première étape d'un processus de modification de mon poème, le nombre de vues de ce topic ne sera plus rond et harmonieux.
Je ne ferai pas de plaisanterie sur le nombre 6666 car aucune ne me vient à l'esprit. Mon humour n'a pas ce tour-là.
Mon topic était tout en bas de la première page de la section poésie, et c'est pour cette raison que j'ai eu envie d'écrire un poème.
Sensible aux symboles, un rien superstitieuse, je n'aurais pas aimé que mon topic et tous ses poèmes soient ensevelis en page 2.
Ce n'est pas vraiment une question de lectures. Je veux dire, que ce poème soit très peu lu ou beaucoup m'importe peu.
Je peux d'avance prévoir qu'il déplaira à certain·es de mes lecteur·ices les plus fidèles / attentif·ves.
Mais je prends, depuis longtemps déjà, un malin plaisir à non pas décevoir les attentes, mais à les déjouer. Je n'écrirai plus de poème tendre et joueur, mais un jour, pour faire plaisir à un ami, j'en écrirai un quand même, sous une autre identité.
Le premier lecteur ou la première lectrice de ce poème pourra savoir combien de fois j'ai cliqué sur "prévisualiser" pour le retoucher, avec un simple calcul que j'indique là : il devra retrancher 6667 au nombre de vues qui apparaîtra lorsqu'il retournera sur la section poésie ; 6667, et pas 6666, car il devra également retrancher sa propre vue.
Ce calcul serait faussé si un·e lecteur·ice venait visiter mon topic pendant l'écriture de ce poème, mais c'est peu probable. Ce n'est pas ainsi que fonctionne la lecture de poèmes sur le forum.
Nous avons beau jeu de dire que nos processus d'archivage sont plus respectueux que ceux des TL des réseaux sociaux ; en réalité, nous nous limitons souvent aux textes les plus immédiats.
C'est parfois faux. Je ne trouve pas de contre-exemple me concernant, contre-exemple pris à un passé proche ; c'est d'autant plus inquiétant que mes pratiques de lecture devraient être modelées en partie par mon travail de recherche. Mais non, très peu.
Je viens de me rendre compte, en ouvrant un deuxième onglet "forum", que mes prévisualisations ne faisaient pas bouger le nombre de 6666. J'en suis un peu frustrée, et surtout, mes théories sur l'obtention en dix ans de présence d'un nombre tel que 6666 s'en trouvent un peu ébranlées.
Pas beaucoup non plus. De mémoire, et sans vérification, j'ai ouvert ce topic en 2011, à la demande expresse de quelques personnes (j'avais déjà un lectorat fidèle et gentil). Cela ne fait que 9 ans. Un rapide calcul indique une moyenne de 2 visites par jour depuis l'ouverture de ce topic.
C'est très peu, au regard du nombre de ces vues qui peut m'être imputé.
Le topic de poésie d'Insane comptabilise plus de 11000 vues, pour une quarantaine de pages, sur une amplitude de 9 ans tout comme moi. Mais peut-être Insane n'avait-il pas ce rapport possessif à ses propres poèmes et ne les relisait-il qu'extrêmement peu, ou sur un autre support.
Peut-être qu'Insane destinait ses poèmes à un site ou à des revues, ou même à un recueil sous forme papier.
L'un de mes poèmes a été édité sur une feuille de poésie il y a une dizaine de jours. C'est le numéro 5 de la micro-revue d'une ancienne membre du forum. Son choix était surprenant mais, j'imagine, cohérent avec sa ligne éditoriale. Je ne peux pas dire quel est ce poème car c'est FINAMOR qui l'a écrit, pas Pasiphae.
Je suis très sincèrement désolée d'écrire ce poème, de tourner ainsi autour du pot. J'ai tout à fait conscience qu'il va agacer certaines personnes !
Je suis de plus en plus sensible aux géographies du forum. Je me demande quel topic le mien côtoiera et si cela aura une influence sur les pensées de mon prochain lecteur / de ma prochaine lectrice. Mon topic ne côtoiera sans doute plus jamais celui d'Insane, puisqu'il n'a plus rien posté depuis un an. Il y a beaucoup de topics qui ne côtoieront plus jamais le mien, à moins que mes fonctions d'administratrice, qui me le permettent, me voient faire un tour de passe passe en créant, par exemple, à une heure de la nuit où personne ne serait connecté, une sous-section ultra temporaire où je déplacerai momentanément mon topic et celui d'une personne chère qui ne publie plus depuis longtemps. Je pourrais pousser le vice jusqu'à prendre une capture d'écran, rendue publique le lendemain. Certain·es artistes contemporain·es gagnent de gros cachets pour moins que ça, c'est ce qu'iels appellent des performances. Je ne me moque pas, certaines performances valent mille fois ce poème, surtout celles de Pennequin. Mais je connais mal ce milieu.
Je suis en train de lire Argent de Christophe Hanna, c'est la raison pour laquelle je peux penser en termes de cachet et surtout, d'argent. Il ne m'est encore jamais venu à l'esprit de monnayer mon travail d'écriture ou mon travail numérique sur le forum, mais il me faudra bien me poser ces questions à l'issue de mon contrat doctoral, dont la durée, trois ans, me semblait énorme au tout début, dérisoire aujourd'hui que l'échéance est écoulée de moitié.
Dans Argent, Hanna parle de la poétesse Laura V. qui a utilisé sa bourse doctorale pour écrire. Sur le site consacré aux thèses françaises, la sienne est encore recensée ; elle ne sera a priori jamais soutenue. Je n'ai pas le cran de cette poétesse dont, par ailleurs, j'estime et apprécie beaucoup le travail. C'est-à-dire que loin de considérer que l'État me donne des sous dont je peux user comme je l'entends, y compris pour écrire, je m'astreins à lire en réalité quelques ouvrages théoriques et à les ficher, à écrire des articles, à participer à quelques manifestations scientifiques (ateliers, colloques, séminaires), à contribuer à des projets collectifs en me rendant à toutes les réunions et en faisant quelques menus travaux pour ces projets. Tout cela sur le papier sonne clinquant, mais en réalité, ce n'est pas si chronophage. Je passe le plus clair de mon temps à culpabiliser, bouquiner pour le plaisir, voir des ami·es, traîner sur le web et dépenser l'argent de mon allocation. Laura V. devait faire toutes ces choses, la culpabilité en moins.
Mon écriture a muté depuis le début de ma thèse. Je ne subis plus l'extrême fatigue nerveuse de mes deux années d'enseignement, ainsi que la pression et l'infantilisation inhérentes à mon année de stage dans la fonction publique. Alerte et disponible, je me nourris de théorie et de lectures, et me nourris de l'émulation créatrice qui frappe le forum comme un beau sort, depuis trois ou quatre ans. Une fée très généreuse doit s'être penchée sur son sort, ou, plus probablement, les membres y ont-iels investi une énergie qu'iels y investissaient autrement autrefois.
Cela ne veut plus rien dire, et jamais je n'aurai posté de texte si long en section poésie. Je me demande si la classification générique retenue sera contestée, par qui et en quels termes. Je me sens déjà prête pour un débat sur la question, bien que je n'aie pas encore fourbi d'éléments rhétoriques. Je vais mettre ce texte en spoiler pour qu'il prenne moins de place.
Liquide.
Je prépare l'après Traque solaire pour n'être assaillie à aucun moment par la mélancolie, et parce que j'ai compris quelque chose, qui est que l'écriture prend de l'ampleur et me surplombe entière à condition d'être englobée dans une tâche, à condition de posséder un horizon, à condition aussi que les micro-structures et les macro-structures agissent ensemble pour donner liant et cohérence à ce qui, sinon, ne produit que de petits bijoux discrets – les poèmes. Et je n'ai rien contre les poèmes, mais j'ai envie d'autre chose !
Dans ce fil, on explorera les fragments d'une aventure ancienne. Il en reste peu, et c'est dans les trous qu'on explorera le mieux.
On a retrouvé la version manuscrite d'un recueil écrit en 1992 – elle diffère étrangement de sa version publiée. Étrangement parce qu'on ne sait plus très bien qui parle.
Tu entends une musique, au loin, un clapot – le vieux port
– mais tu n'en diras rien.
De ce clapot, de ce vieux port, au loin, ne reste qu'une image
– ton père, mais tu n'en diras rien.
Ta peau est blanche, elle est
tatouée de cette image
– la resucée d'un monde.
Tu es blême, tachée. En toi, c'est un matin qu'est né
un trouble. On te reconnaissait.
Ton nom trop vite donné, tu t'abstiens désormais –
– gestes limités, peu de bruit
la resucée.
Ta parole, désormais, est comme un vide
au centre des veillées.
Je me souviens d'une histoire que l'on m'a racontée.
C'est une histoire usée, roulée dans les vagues ; c'est une histoire si friable qu'on la chuchote pour ne pas vous effrayer.
On ne dit rien.
On dort.
C'est une histoire abrasée, écrasée, c'est une histoire poncée. On m'a demandé de ne pas vous la raconter.
Je ne dis rien.
Écrire est un drôle de travail qu'on fait en penchant la tête, pour faire remonter des souvenirs. Si j'avais su qu'une fois entre mes mains, cette aventure deviendrait friable et morcelée, aurais-je seulement accepté d'en être la dépositaire ?
C'est une drôle de vieille femme qui me l'a apportée. Elle tenait à bout de bras un carton. Elle devait être allergique à la poussière, puisqu'elle a éternué trois fois avant de me le tendre. Toujours à bout de bras. Je l'ai pris, et puis elle est partie, et puis, elle n'est jamais revenue.
Je ne me souviens ni de son visage, ni des vêtements qu'elle portait. La journée était brumeuse et j'ai sans doute mal vu. Marchant au milieu des lueurs, elle était venue.
J'étais curieuse du contenu du carton mais, allez savoir pourquoi, j'ai attendu longtemps avant de l'ouvrir. Dix jours qui étaient un siècle ou davantage.
Je me suis inventé un rituel avant d'ouvrir le carton ; ainsi, s'il était vide ou rempli de choses banales, je ne serais pas vraiment déçue.
Liquide est un état où je me trouve quand je
Reçois des présages. Quand je bégaie, c'est
Un mirage. Rien que le vent, ou que le phare
C’est un message
La petite messagère, c'est la petite messagère aux brindilles.
Il reste d'elle une seule ombre, portée.
Cette lettre est la première d'un petit paquet d'enveloppes, déposées sur le haut du contenu du carton.
Je voudrais vous parler d'une chose simple.
C'est un monde cristallin que l'on t'a confié.
Tu le portes sur ton dos : c'est une carapace.
Tu es une tortue et tu brilles doucement, avec
Ce monde sur ton dos. Tes côtes tremblent
Sous ce poids de tendresse.
Beaucoup d'herbes penchent et tanguent, c'est
Bientôt la saison douce. On découpe les fenêtres
On se prépare aux migrations. Les graines sous
La terre, on le devine, tremblent elles aussi. On
Est mal maintenue.
Ce n'est ni la hâte, ni le maintien de l'injustice ;
Ce dont je parle est bien trop doux. Cela vous
Caresse les côtes et vous étrangle ; oh, comme
C'est léger. Ni surprise dans le ciel ni surprise
Sous la terre ; cela tremble dans la nuit.
clash 2019
2019 !
année bizarre
(déso pas déso)
d'abord ce lent travail du deuil, noir, gluant, le deuil
la perte, la souffrance longue et répugnante pour celui,
P., trop aimé ; année commencée dans sa voix,
fausse, au téléphone, fausse et faussée, joies simulées
rien à fêter, année commencée dans la douceur pourtant
ami·es, maison, alcool.
année de l'alcool pour oublier, l'alcool et la violence,
l'alcool et le clash, une obsession du clash, 2019 je te
clasherai dans l'alcool et le sang (mais ça ne marche
pas, hein, je vous le dis pour vous éviter ces déboires)
année de la lente pente douce, dessillement discret,
comme une vitre embuée contre quoi le front heurte
puis heurte, puis heurte, un discret toc toc temporel
un passé lointain anachronique, toc, toc, qui revient
avec cette même douleur douce et cette détresse
les douleurs vous rattrapent et les joies sont des
sentiments bien stricts. bord de mer, chemin côtier
conversation longue et profonde, un plongeur avec
son pic, puis écriture, au bord de l'Ariège, terrasse,
soleil, solitude. conditions nécessaires, et toc, et toc,
la vitre est brisée. la joie est compliquée, néanmoins
nécessaire. il y a des choses sur lesquelles on ne peut
pas écrire car elles brisent le cœur. cette année est pa-
reille à un gouffre. on ne sait pas s'en venger, clasher
briser, tortiller l'ultime morceau d'une année triste, on
oublie peut-être trop vite la détresse elle vous rattrape.
2019 c'est qu'un cerveau mal monté ce n'est pas
seulement un humour mal chevillé, et pourtant,
qu'on a ri, rigolé, des humours mal parallèles, des
frictions du sentiment, qu'on a ri, mais ce n'est pas que
ça car un jour ça explose et vous n'identifiez plus une
seule émotion. il faut de la force pour faire récit, reprendre
en main les rênes, pouvoir dire "voici, je l'ai vécu, je pose
les mains sur mes épaules, et dis, voici mon année", car non
tout est à l'envers, le temps, les histoires, les positions, une
relation, la force de détresse des émotions
mais puisqu'il faut clasher, clashons ! 2019 tu es une bien
étrange année, tu ne te laisses ni décrire ni circonscrire
on tente de te mettre en récit, en poèmes, en bavardages
mais ça ne rend rien, c'est juste une vieille peinture impre-
ssionniste mal entreposée, ayant rouillé, pfffff
une année d'égoïsme et de ratages, de tentatives de comm-
uniquer ratées, de tentatives d'aveux, de tentatives d'écrire
ratées, mais 2019, fort heureusement, longue et longuette, tu
es passée. on peut te marcher sur le corps sans problème,
même te concéder quelques joies fortes, une longue marche
sans cesse recommencée, paris mieux connue d'être traversée
les ami·es la douceur les chansons et l'alcool, de l'amour et de
l'humour et de jolis poèmes écrits et lus, beaucoup de joie à
vous lire, retour d'écritures anciennes trop aimées, poèmes
du corps, poèmes récits de l'amour et de l'amitié, finamor en
fumée, écrire avec vous adhérer un peu mieux aux charmes de
l'année
2019 je te fais trop de concessions tu es passée, sale année ra-
tée, les injustices me rongent le corps et le cœur trop politisée
impuissante à tenir le rang m'étant assigné, dire bonjour au re-
voir et même accueillir écrire des mails tenir position me ronge
le cœur et le corps, ça n'est pas encore fini ? terminé
2019 a trop broyé celleux que j'aimais, trop posé ses pieds sales
sur la joie simple et les contentements. à mon tour je veux broyer
2019, bulldozer passage du temps, on y va, ça ira. ça ira mieux.
on fait ces promesses de joies futures et on y croit. on a un peu la
foi.
2019 je ne tiens pas trop rigueur puisque dans les pires détresses
tu m'as envoyé quelques messagers, doux, dociles, aimants. ça
je ne l'ai pas mérité ! mais ça ira, on ira, on a un peu la foi. 2019
s'ouvrait sur un décès, se ferme sur une naissance. dans le gouffre
de l'été, j'ai été broyée, malaxée, la plaie ne s'est pas refermée.
2019 ça chante vers l'arrière, en haut, en bas, ça chante et ça cahote
les meilleures secousses vous étaient réservées, vous riiez quand vous
saigniez, tous les jours, tous les jours de ces mois de la fin de l'année
puis la colère, dans le rouge et le sang, la colère bouillonnant, taurine
et pourpre, le dos n'est pas brisé. clash de l'année !
Réticule.
Deux moineaux paraphent une longue lettre : détresse.
Pattes, réticule, élégance, tout pend.
En ces deux moineaux, coule ma détresse.
Dans un sac minuscule, toute petite lettre : détresse.
Quel moineau, quel des deux porte la nouvelle
Atroce et misérable ?
J'ai vu loin dans l'élégance. Plus profond qu'en rêve.
Coule une détresse, le réticule est bien profond.
C'est atroce et misérable.
Parfois. J'imagine le porteur d'une nouvelle, en
Ces deux moineaux, coule une détresse.
