Écrire ici
C'est la première fois que j'écris ici. Je me demande si le texte, puisqu'écrit ici, conviendra mieux à la police ronde d'overblog.
Je repensais à Oriane, qui explique dans son épisode de L'heure du thé qu'elle transpose immédiatement les poèmes qu'elle écrit dans son carnet, sur le web : le rythme visuel y devient palpable, là où les irrégularités de la graphie manuscrite voilent le poème réel.
Je suis sensible à cela ; mais pour moi qui ai délaissé depuis longtemps les carnets, les cahiers, et même les feuilles volantes, la question est légèrement différente. Ce sont les polices, les couleurs de fond, la forme des encarts de publication du web qui me laissent, dans la gorge, un goût d'amertume.
Je n'ai jamais osé dire, par exemple, que mes poèmes me semblaient laids, même vains, sur overblog, là où postés sur le Forum, je pensais leur rythme visuel achevé. La musique, au moment de lecture, s'estompait ; j'avais du sable dans la gorge, du sable entre les doigts.
À chaque fois que j'ouvre le document appelé Journal sentimental sur le bureau de mon ordinateur, je suis surprise par le titre interne, Accoucher les monstres. Cette discordance discrète – titre interne / titre du document – est le reflet exact de la manière dont ce texte, pardon, ce livre, peine à trouver, d'une couche diégétique à l'autre, sa cohérence.
C'est qu'il s'y promène des morceaux de fiction pure – le Forum et les pseudonymes fictifs –, un journal de mes sentiments, et d'autres choses, plus neutres. Et les poèmes. Qui saura ce qu'est la poésie, dans ce foutoir de livre ?
Et d'abord, quelle est la chose qui viendra lier entre elles toutes ces couches diégétiques ? quel récit... je dois avouer qu'il m'en est venu un, cette nuit. Mais j'ai peur, en racontant cette histoire, et pire, en la transformant pour les besoins du texte, d'agir en charognard. Il faudra que j'explique à l'ami que je veux piller le souvenir de la conversation que nous avons eue, une journée entière de janvier 2020.
*
Je ne veux pas tomber dans le piège qui consiste à confondre un document texte, sur un bureau d'ordinateur, avec un livre. Pourtant, le piège est bien tendu : des pages, de l'encre noire ; ce sont les feuillets d'un livre qu'on aimerait voir imprimé.
Jamais je n'ai eu la tentation de confondre mes poèmes, mes textes avec un livre : je les écrivais dans l'encadré rectangulaire du forum, disposés à côté du panneau des émoticones. C'était un espace sacré, à sa manière, mais qui n'avait rien de livresque.
Je ne veux pas disqualifier les espaces rectangulaires du Forum ou d'overblog : je l'ai dit, pour moi, ils accumulent de nombreuses strates de souvenirs : joie, espérance, anxiété, frénésie d'écriture, parfois même des larmes. Ils sont sacrés.
Dans la forêt.
J'étais petite et Christos était petit avec moi. C'était l'amoureux de ma tante ; il avait vingt ans et quelques, les cheveux longs, et passait de longues heures penché sur son skate ; il le bricolait. Il parlait avec lenteur ; il était grec.
Moi, j'étais petite, et cela me convenait. J'avais beaucoup de choses à lui apprendre : les trésors de la forêt, les sentiers sur lesquels on monte et les branchages auxquels on s'accroche pour ne pas glisser ; les écureuils, sveltes, qui se glissent très vite au sommet des sapins, et les cabanes qu'on répare tous les ans, parce qu'elles s'effondrent sur elles-mêmes.
Chris me suivait, il se faisait tout petit ; à l'époque, il était si grand qu'on aurait pu me plier trois fois sur moi-même pour atteindre le sommet de son crâne, mais dans la forêt, il me suivait. Il prenait garde, comme moi, à cramponner les jeunes troncs d'arbres, et ne glissait que rarement.
Un jour, je l'ai amené tout en haut de la montagne. C'était l'heure où le soleil commence à se coucher et baigne la vallée de trois couleurs : orange, rouge et vert. Nous nous sommes assis sur la butte, le nez dans les sapins, les fesses sur les épines ; tous les écureuils autour de nous couraient pour ne rien rater du spectacle. Je me souviens que nous riions ; de quoi pouvions-nous bien discuter ?
Il avait trois fois mon âge, et nous étions petits sur la montagne. Les pierres de quartz qui affleurent à cet endroit devaient nous écorcher les genoux, et puis les mains. Depuis le chalet montait de la fumée. Le soleil se couchait. Je me suis relevée, puis j'ai pris Chris par la main pour l'aider à faire de même.
Mais nous étions perdus. Le sentier se divise à de multiples reprises, en montagne ; nous avions déambulé entre les troncs, parmi les écureuils ; nous avions trouvé finalement l'endroit le plus haut de la montagne, mais nous savions aussi que si nous redescendions trop, nous nous retrouverions en ville, frileusement serrés au bord d'une route, parmi les camions énormes qui franchissent la frontière ; les camions italiens, qui viennent en France, et les camions français, qui partent en Italie.
Chris et moi savions que les adultes devaient s'être rendus compte de notre disparition. Lui, il avait une plus grosse voix que la mienne ; il cria, mais personne ne répondit. Il cria de nouveau, et effraya les écureuils. Je le regardais en riant, alors il me regarda en riant aussi.
Nous avons essayé toutes les combinaisons de sentiers. Nous avons établi des repères ; le tronc portait de la mousse, ou le rocher de la bruyère.
Nous sommes passés, trois fois, devant le même rocher, et trois fois devant la même mousse. Nous ne cessions pas de rire, comme de petits bouquetins aveugles, et égarés. Le soleil tombait dru, et nos mains commençaient à se pétrifier.
Je pensais à Vitalis, qui dans Sans famille meurt gelé une nuit d'hiver, sous les yeux impuissants de Rémi. Je me demandais ce que nous ferions pour préserver la chaleur de nos corps, une fois la nuit tombée. Peut-être que les écureuils se serreraient contre nous ? peut-être que les renards nous inviteraient dans leurs terriers ? on imagine volontiers des successions de corridors sous-terrains, remplis de noisettes, et de petits animaux morts.
Ou alors, je me suis demandé qui de nous deux jouerait le rôle de Vitalis, et qui, le rôle de Rémi. Nous n'avions ni l'un ni l'autre l'air d'un vieil homme.
Je ne sais plus comment nous avons retrouvé le chalet, la chaleur du poêle, et toute la famille qui nous attendait. Que pensaient-ils de notre disparition ? je ne m'en souviens plus.
le train
Que se passe-t-il dans le train ? que se passe-t-il quand, dans l'angle, les paysages défilent ? des champs, des arbres, de l'eau éparse, quelquefois des moutons.
C'est toujours le même genre de paysages, et c'est toujours le même genre de pensées. Ces pensées concernent : mon futur, mon cheminement comme écrivaine, l'endroit où j'habite et les endroits où peut-être, un jour, j'habiterai aussi. Ces pensées sont les pensées des personnes qui, dans l'angle, voient le paysage défiler.
Une hypothèse me vient en tête, pas plus absurde qu'une autre. Je suis séparée, divisée, en partance. Le lieu 1 de ma vie, ce lieu d'habitudes et de visages aimés, laisse place au lieu 2 – autres habitudes, autres visages, autres croyances. Les deux lieux m'appartiennent, je les connais bien, je les médite et les rumine.
Dans le train, le lieu 1 se termine, et le lieu 2 se prépare. Je suis séparée, divisée, et de grandes et brusques pensées me coupent le souffle. Tout ça n'est pourtant qu'affaire d'angle, et j'imagine volontiers que mes voisin·es de wagon partagent les mêmes pensées. Simplement, elleux n'ont pas l'habitude de se saisir d'un clavier pour les noter, lorsqu'elles viennent. Cela ne les empêche sans doute pas d'atteindre divers degrés de réflexivité ; elleux aussi prennent souvent le train, et ne peuvent plus tomber dans le piège tendu pour elleux par les paysages.
Toute réflexivité étant par nature située, je pense aux pensées de train de mes camarades écrivain·es. Aux poèmes d'Orties, aussi bien qu'aux textes d'Aomphalos. Et même, aux vidéopoèmes de François Bon, et à ceux d'Aomphalos. Je pense que, dans leur angle propre, iels trouvent quelque chose qui peut s'écrire aussi. Mais ça ne s'écrit pas comme moi. Ça ne raconte pas la même histoire.
Pourquoi, nous qui nous ressemblons, au fond, tant, racontons-nous des histoires si différentes les unes des autres ? appartenons-nous bien à la même espèce ? sommes-nous toustes les mêmes humain·es dans le wagon, et les épaules que nous appuyons au dossier de notre siège, pour mieux contempler les paysages, sont-elles toutes de la même chair ?
Avis de tempête
Parfois, je ne veux plus aller sur mon site. Je ne veux plus regarder les statistiques ; je ne veux plus entrer dans le code, et je ne veux plus payer l'hébergeur. Je ne veux plus valider les commentaires de mes tantes, qui trouvent à s'extasier devant chacun de mes poèmes, et je ne veux plus constater, froidement, qu'hors la France, mes seules visites me viennent de Russie. Je ne connais personne en Russie, et je soupçonne fort que ces visites soient liées aux spams qui surgissent à intervalles réguliers entre deux commentaires de mes tantes.
Ma première tante s'appelle Kathy. Elle a les cheveux courts et porte de vastes pulls tricotés à la main. Elle écrivait, plus jeune, des fictions érotiques qu'elle publiait sous le pseudonyme de Cyber-Kat. C'est elle qui m'a offert, la première année, un hébergement d'une durée de trois ans sur BaBa-web.
Ma deuxième tante s'appelle Donna. Elle a les cheveux roses, et ne porte que des robes à col bateau. Elle code depuis l'enfance et m'a offert des cours de Python, pensant réactiver en moi une fibre familiale.
Mes deux tantes m'ont élevée. Ma mère, leur sœur, avait choisi une autre voie. Elle a vécu vingt ans dans une communauté autogérée de lesbiennes anarchistes, puis est morte. Les lesbiennes anarchistes interdisaient qu'on élève sa progéniture sur place et, quelque part, cela a dû convenir à ma mère.
Mes deux tantes, donc, m'ont élevée. Elles m'adorent et pensent qu'un jour, je leur ressemblerai. Qu'un jour sans doute, j'écrirai moi aussi des récits dévergondés, j'irai dans des manifs en salopette rose, et que je hackerai les sites d'organisations masculinistes pour remplacer tous les mots par de petites images de clitoris.
Quand je leur ai avoué que j'écrivais de la poésie, elles m'ont, donc, incitée à ouvrir un site, et c'est vrai qu'au début leur idée me plaisait. Depuis que Francine BaBa a créé un hébergeur de sites clefs en main, conçus pour les poétesses, il est devenu facile de publier ses poèmes en ligne. J'aurais pu me contenter d'un blog vieille école, mais je n'étais pas contre deux ou trois fonctionnalités que Donna avait pensé à implémenter, quelques années après la mort de Francine BaBa – elle avait repris la direction de son entreprise de structuration du web littéraire féministe.
Je n'écris de poèmes qu'à propos de motifs lyriques éculés : la mer, les vagues, les oiseaux, et quelquefois les algues échouées sur le sable. Mon sable n'est pas fin ; en réalité, j'évoque plutôt les plages bretonnes, striées de brisures de coquillages, d'algues odorantes et de moucherons. L'odeur en est forte, et un peu repoussante.
Je n'étais donc pas étonnée, au début, de n'être visitée que par mes tantes. Kathy signe de son ancien pseudonyme, Donna d'un sobre Hack-and-Doll. Parfois, leurs commentaires défilants se promènent dans les marges de mes poèmes, et de petites images de bigorneaux apparaissent et clignotent. Je sourie. C'est vrai que depuis que j'ai emménagée à Plougastel, elles me manquent. Assister à leurs facéties numériques me donne presque l'impression que j'éprouvais, petite, quand elles s'introduisaient dans ma chambre, les matins d'hiver, avec une tasse de chocolat fumant et des croissants maison.
À la maison, on pouvait parfois avoir l'impression de déambuler dans un étrange musée, voué à la sauvegarde de toutes les technologies de micro-informatique bidouillées depuis les années 80. Tous les objets étaient en parfait état de fonctionnement, et moi, la petite fille rêveuse, j'aimais les allumer et comparer les bruits qu'ils faisaient. J'avais dans la main droite mon microphone, et de la gauche, je tripotais des boutons, des claviers, des souris.
Mes premiers poèmes étaient sonores. Je ne suis venue aux vagues qu'ensuite. Quelque part, je me suis classicisée avec le temps. Francine BaBa, qui avait tant représenté pour mes deux tantes, n'écrivait à mes yeux qu'une poésie fade et machinique. Mais passons.
Je vois bien que je tourne autour du pot. Tout a commencé il y a deux semaines. J'avais écrit un poème, "Caresser les vagues par temps de naufrages". Il était composé de décasyllabes ; je n'ai jamais compris pourquoi ce vers était tombé en désuétude pour l'alexandrin. Ni, d'ailleurs, pourquoi l'alexandrin avait été chassé par le vers libre, il y a quelques décennies. Mais passons, je vois bien que j'essaie de gagner du temps.
Une personne est venue sur mon site, d'Espagne. Un mercredi d'abord, puis le lendemain. Pendant une semaine, cette personne est venue tous les jours. Son chemin de navigation était monotone : elle commençait par visiter les pages paires, puis les pages impaires, pour finir sur le poème "Caresser les vagues par temps de naufrages". Elle restait là un quart d'heure, parfois quelques minutes de plus, puis s'en allait pour revenir le lendemain. J'étais vaguement inquiète.
Donna, sans doute, aurait pu m'aider, mais je n'osais pas solliciter mes tantes qui, ce mois-là, étaient occupées à archiver tout le travail d'écriture d'une de leurs amies, Perséphonedu95, qui commençait à perdre la mémoire. Cette Perséphone avait été l'une des écrivaines les plus prolixes du collectif de hackeuses féministes qu'elles avaient créé trente ans plus tôt pour envahir le web avec des poèmes de Sappho. Sous ses 69 identités, elle avait réussi le prodige de créer plus de 3000 sites, pages wikipédia, profils sur des forums et chaînes youtube qui, toutes, formaient une constellation d'une cohérence et d'une beauté stupéfiantes.
Donc, je ne voulais pas déranger mes deux tantes. Elles avaient posé leurs valises dans le vaste appartement parisien où Perséphone vivait en compagnie de ses chiens, et comptaient y rester quelques temps.
Le mercredi de la semaine suivante, mon site a commencé à s'effondrer. J'aurais dû m'en douter. D'abord, c'était très doux : les coquillages se mélangeaient. Palourdes pour couteau, ormeaux pour coques... La personne qui visitait mon site depuis l'Espagne ne s'était pourtant pas manifestée. Je pense que ce comportement est déloyal ; mais je sais que mes hackeuses de tantes n'ont jamais ressenti le besoin de prévenir Amazon, Causeur ou Fdesouche avant de leur tomber dessus. "Sappho !"
Je ne comprenais pas ; quand, graduellement, les couleurs ont commencé à s'estomper, je ne comprenais toujours pas. Qui pouvait bien s'intéresser à un site modeste, rempli de poèmes dont les plus vieux n'avaient pas cinq ans ? et quel·le Espagnol·e pouvait éprouver de la jubilation à pirater des histoires de plages bretonnes, de vieux phares et de longues mouettes échouées ?
Mon site, devenu pâle et étrange, s'est tout d'un coup agité. J'ai compris que l'érosion lente des débuts n'allait pas durer ; que mon Espagnol·e avait peut-être, somme toute, souhaité me prévenir qu'une chose plus grave se préparait. Je crois que c'est quand le vers de mes poèmes, du jour au lendemain, s'est allongé de deux syllabes, que j'ai pris conscience de la malignité de mon pirate.
Manières de bouger, manières d'écrire
Il y a des choses que j'aime observer chez mes ami·es – comme tout un·e chacun·e, mais puisque c'est une chose à partir de laquelle il est agréable d'écrire, mieux vaut l'écrire.
Par exemple, j'aime particulièrement la voix de R. et sa diction, sa manière de mettre en scène, inconsciemment, la pensée ; la pensée avance par petits coups prudents, de plus en plus loin dans le noir, et j'ai l'impression d'assister à de petits miracles auxquels je peux contribuer.
Pour C., c'est la manière qu'elle a de faire les choses. Quand je suis dans ses appartements, je peux m'asseoir ; tantôt sur son lit, tantôt sur un vieux fauteuil, rarement par terre ; et je la regarde. Elle prépare du thé, ou alors elle coupe des légumes avec un gros couteau. Ses tables sont irrégulières et parfaitement habitées. Je me sens incapable de trouver les mots qui, dans l'écriture, seraient un calque des sensations que j'éprouve en regardant C. couper des légumes / préparer du thé.
Mais j'ai de la chance. R., deux fois par an, écrit un poème dans lequel il évoque C. ; son écriture à lui semble capable de circonscrire la manière dont C. coupe les légumes.
Pourquoi l'écriture de R. est-elle capable de ça ? pourquoi la mienne, non ?
Pourquoi l'écriture de C. ressemble à la manière dont C. habite le monde ? si je lis un texte de C., c'est un peu comme si elle me préparait un thé aux fleurs. Je la sens, dans ma lecture, installer des petites tasses en porcelaine sur les carreaux de la table. Je vois les fleurs séchées, les livres qui servent de cale à mon fauteuil, les parfums qui flottent, la lumière complexe et chatoyante.
Mais je dois inventer tout ça parce que C. me manque et que j'essaie de recréer sa présence dans l'écriture. D'ailleurs j'échoue. C'est de lire un texte de Maggie Nelson, elle parle d'écriture, de mémoire, d'invention, tout ça m'intéresse.
Quand je lis un texte de R., est-ce que c'est R. ? un peu, mais ce n'est pas pareil. Je ne vois pas R. bouger dans ses textes. Je ne vois pas non plus T. bouger dans les siens, ou O. O., peut-être que si. Nos textes ressemblent-ils à nos qualités ? sont-ils le calque de l'image forte que nous imprimons, le temps d'un thé ou d'une discussion, dans la mémoire de nos ami·es ? je n'en sais rien. Ils peuvent peut-être jouer le rôle de substitut, de fantoches, en leur absence. Mais ce n'est pas un mauvais rôle.
journal sentimental 17
On est tellement transparente, à 15 ans. On est l'eau de roche. On est une flaque translucide, éclairée par un rayon de soleil, dans une grotte. On est une image banale, trouvable dans tout texte ; on n'est pas compliquée.
À 15 ans, j'écris des romans qui sont le décalque de ma vie.
À 27 ans, je fais la même chose. Mais du décalque à la vie, il existe tant d'étapes, tant de malice ; l'image est tremblée.
À 15 ans, j'avoue dans mes romans que je suis un monstre. Je suis un monstre monstrueux, une limace putride, une fille qui se traîne à force d'amour, qui épie ; une cachée. Une dissimulée. Une invertie. Une fille dont le cœur et le foie sont mal placés. Il y a erreur sur ma marchandise. Dans mes romans, d'autres filles putrides tombent amoureuses d'autres filles splendides. L'innocence est déchue, tous les anges tombent et s'écrasent sur le sol terrestre.
À 27 ans, je ne suis plus un monstre. J'ai le cœur tranquille. Je reviens, occasionnellement, en arrière. Je contemple la fille cachée dans le repli des grottes, celle qui se lacère le cœur. Elle est antique, elle tremble, elle est une image.
À 15 ans j'espère encore changer. Je prie pour que le monstre, caché dans les replis de mon cœur, de mon foie, demeure invisible. Je ne dis jamais rien. On me questionne ? j'élude. J'ai appris, modestement, à imiter les filles splendides. Elles ont droit de cité, je ferai comme si.
À 27 ans, je sais que j'ai droit à la lumière depuis le début. Je suis une eau trouble, qu'on remue souvent, où s'agitent des organismes vivants et sensibles, ainsi que des reflets ; mais j'ai le droit quand même.
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Je pense à toutes ces choses. Je réunis ensemble des textes qui feront, peut-être, un livre. Les vieux textes sonnent comme des aveux ; je m'amuse à les remplir de blancs. De silences. D'équivoque. Des textes de 2009 voisinent des textes d'aujourd'hui, qui les troublent. À ce curieux exercice de rassemblement succède, en moi, une forme de soulagement. Je parle à la fille de 15 ans, qui n'est pas un monstre et l'ignore.
Dans L'Art de revenir à la vie, le Martin Page adulte rencontre le Martin Page adolescent. Au début de leurs rencontres, il croit pouvoir lui dispenser un enseignement qui lui permettra d'éviter les principaux écueils contre lesquels il a buté : le harcèlement, l'échec scolaire, l'insuccès amoureux, et l'insuccès amical. Peu à peu, la version adolescente de Martin Page se rebelle ; lui aussi possède un savoir, que sa version adulte oublie. Il le lui dispense. Les forces se retournent. Les deux versions de Martin Page en sortent aguerries, et heureuses.
La fille de 15 ans, occupée à se lacérer le cœur, à traquer en elle les limaces, la boue, et l'ombre ; la fille de 15 ans peut-elle me dispenser une forme de savoir ? ce qu'elle sait ressemble à la douleur. Je ne peux pas me souvenir d'elle sans ressentir angoisse, et horreur. Elle se mortifie dans les livres qu'elle lit ; dans Mishima, elle souffre. Dans Proust, elle a peur. Partout où qu'elle lise, elle voit confirmation de son état. Elle est enceinte d'un monstre.
L'aurait-on forcée ? lui aurait-on, des profondeurs des Enfers, inspiré une chose horrible ? Hadès, ricanant, aurait-il fomenté une conspiration à son encontre ? elle se demande, au moment d'accoucher, ce qui sortira de ses entrailles. Un monstre qui lui ressemble à moitié.
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J'essaie d'expliquer, subtilement, le choix de mon pseudonyme, en 2010. J'ai eu le temps de méditer toutes ces histoires. Tu es la fille qui se lacère le cœur, qu'on a engrossée, malgré elle, d'un monstre. Tu es hideuse quand tu forniques avec les animaux. De tout cela, que sortira-t-il ; que fait-on de cette douleur ; tu écriras.
Je ne suis plus très subtile. Je cherchais dans la mythologie grecque le modèle de mon ignominie. Aujourd'hui, je sais que Pasiphaé aimait son fils, le Minotaure. Elle ne le considérait plus comme un monstre. Elle le flattait, dans l'encolure, et l'embrassait goulument. Leurs jeux, dans les faubourgs de Cnossos, les emmenaient jusqu'à l'heure de dîner ; alors Pasiphaé rentrait dans ses quartiers de reine. Dans la nuit, jusqu'au fond de ses rêves, elle rêvait à son fils. Elle ne le considérait pas comme un monstre.
Des regards.
écrit dans le cadre de la quatrième enquête des Îles numériques sur le site de l'Air nu
Je me souviens d'un court-métrage, dans lequel S. avoue ne plus s'ennuyer, jamais. Le temps de l'ennui, c'est du temps de batterie faible ; ou du temps, encore, passé dans l'eau. Du temps passé nu·e, par exemple, ou du temps passé dans la forêt.
Je m'étais dit, face au visage de S., que c'était là sans doute une expérience commune. Si je marche dans la ville, c'est téléphone en main ; je gère le bon déroulement de la playlist musicale. Je capte le regard d'hommes âgés, de femmes âgées : iels me désapprouvent ; je devine leur pensée.
J'ai appris à lutter contre le regard désapprobateur et constant des personnes âgées qui croisent ma route. Je scrolle d'un doigt ; et du regard, je déambule le long des façades des immeubles, ou le long de la Seine, ou même, parfois, le long des lampadaires.
Je peux avoir Paris, et le reste en prime ; les derniers poèmes sur le forum, les notifications sur twitter, les mails. La musique, et Paris. Je suis une marcheuse qui rêve, et dont l'aliment, dans le rêve, est en partie numérique. Ça n'a pas d'importance. Ça n'est sans doute pas compatible avec ce qu'on dit des marches citadines ; ça n'est sans doute pas compatible avec ce qu'on dit de l'addiction aux outils numériques. Il existe une dramaturgie du téléphone portable qui interdit qu'on le mêle, comme acteur, aux marches citadines.
*
Quelquefois, au café, je suis assise en face d'A. Sur les tables en bois, dans le bruit du café qui chauffe, nos deux ordinateurs sont ouverts. Je navigue. Je repense souvent au titre de l'essai de Kenneth Goldsmith, Wasting time on the Internet, et plus encore, je pense aux premières pages de cet essai. Il écrit une session de navigation ; il clique sur des liens bleutés, suit une intuition de page en page, éprouve beaucoup d'excitation, et un peu de tristesse. Je ne saurais pas comme lui écrire ce que je vis dans le café, assise en face d'A. ; et pourtant, je découvre des idées, des pensées, des choses minuscules qui feront l'aliment de ma thèse. J'imagine volontiers qu'A., elle aussi, navigue, et peut-être nos deux navigations parallèles se rencontrent-elles parfois.
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Il y a aussi les navigations du soir. Elles ne sont pas liées au travail ; elles ne sont pas légères et intermittentes, comme celles des longues marches. On est dans le bureau, parmi les livres et la lumière douce. On écrit, on lit, on commente. On tape sur le clavier, avec abondance. On s'implique, beaucoup ; on n'est plus lurkeuse. On répond, puis on initie – on gère même des conflits. Il existe tout un nuancier subtil qui va du simple scroll / like à la rédaction d'articles de blog, j'imagine.
Quelquefois, j'observe mes cousines et ma sœur ; elles sont adolescentes. Elles possèdent des téléphones, mais pas d'ordinateur. En réalité, elle n'utilisent l'ordinateur familial que lorsqu'elles ont un exposé à réaliser pour l'école. Elles sont captives, me dis-je, d'applications propriétaires ; connaissent-elles les joies du web ? tous les gestes qu'elles accomplissent sont formatés.
Je suis prise à mon propre piège, évidemment. L'adolescente que j'étais passait quelquefois une heure entière à fabriquer une libellule en dégradé de couleurs, sur son blog, à l'aide de signes typographiques répétitifs – il fallait suivre un tutoriel. L'adolescente que j'étais ne percevait pas les hauts murs qui encadraient MSN, et la retenaient tous les jours, de 17 à 19 heures, captive ; cette même adolescente répétait quotidiennement le même chemin sur deezer, playlist A, puis B, puis C. Les joies de la dérive ne sont venues qu'ensuite.
Mais pourquoi ?
MP de Brunœ à Parsifal, le 7/04/20.
Objet : mais pourquoi ?
Bonjour Parsifal.
J'ai deux choses à te dire.
D'abord, j'aimerais que tu changes mon pseudo pour : TrèsHaute. Merci.
Ensuite, je crois que je t'ai vue. Je crois que j'ai deviné depuis longtemps que tu es Criquet, que tu es *louve*, que tu es Quoitesse aussi.
Parfois, tard la nuit, je lis des poèmes sur le Forum. Et je vois : toutes les nuits, un pseudo unique est connecté – si l'on ne compte pas le mien. Il varie : tour à tour Parsifal, Criquet, *louve* ou Quoitesse.
J'ai ouvert un tableur pour ne rien laisser au hasard. J'ai maintenant des données objectives à l'appui de mes impressions : jamais ces quatre comptes ne se sont connectés simultanément.
C'est toi qui as écrit les Outils, mais aussi les Insectes ; je le sentais confusément, il y avait un ton, une forme de maladresse touchante, quelques images... bien sûr, tu distilles le doute. Les grillons de Criquet stridulent, et ceux de *louve* croassent. Les poèmes de Quoitesse n'utilisent jamais qu'un vers impair et non rimé, et pour *louve*, c'est l'inverse.
C'est facile. Il suffit de partager son écriture en autant de tranches. Une tranche de poésie légère et lyrique ; une tranche de lourde poésie objectiviste. Une tranche de choses expérimentales, avec dedans, des mots inventés. Et une tranche de traduction de poésie italienne. Tu compartimentes ; mais c'est là le travail d'une fille sérieuse, et quelque peu rigide. Oxymores, couples d'oppositions : dans le poème A, l'oiseau est noir, et dans le poème B, la fourmi blanche. Avec tel compte, tu n'utilises que des fleurs de montagne, avec tel autre, ce sont des fleurs qu'on ne trouve qu'au bord de la mer.
Moi, tu vois, je suis honnête. Je vis dans l'ombre de pirate, mais je suis une seule poétesse à la fois. Je n'écris jamais qu'avec pirate et Quoitesse dans nos « Pirateries d'eau douce ». Je n'égare pas les lecteur·ices. Ma poésie est clouée aux quatre coins de l'écran. Je ne chipe d'images qu'à pirate, lorsqu'elles me plaisent.
Bien sûr, pirate est blonde et bien sûr, je ne suis pas blonde. Nous sommes deux filles à part, et rigides, à notre manière.
Je repensais à ton poème, celui sur les taureaux. On y voit d'énormes animaux transpercer les murs d'une chambre. Je me suis demandée ce que tu avais voulu dire. J'ai été prise de panique. J'ai envisagé une à une des options qui, toutes, étaient terribles. Tu compares le malaise engendré à « une buée » : on dirait que tu veux noyer le poisson.
Mais je ne sais pas pourquoi je te dis tout ça. J'aime le Forum, j'aime tes poèmes, et j'aime plus encore écrire des poèmes de vers libres qui me ressemblent.
Je t'embrasse,
Brunœ