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le mot âme

13 Avril 2021 , Rédigé par Les miettes Publié dans #méta, #Miette

Rim Battal, une poétesse dont je possède le recueil Les Quatrains de l'all inclusive – mais pas le recueil L'eau du bain, que pourtant je lorgnais il y a deux ans sur le présentoir de la Librairie de Paris – pose une question sur son profil Facebook :

 

 

Les contacts Facebook de Rim sont, pour une bonne part, des personnes qui écrivent de la poésie en 2021 ; en 2021, le mot âme a été utilisé des dizaines de milliers de fois dans la poésie de langue française. La mémoire poétique est cumulative, et c'est cela que vient titiller Rim : cette mémoire tellement chargée, et tellement, tellement lourde, que tout poète, toute poétesse, doit composer avec.

 

Le poète, la poétesse à sa table de travail, doit prendre les mots un à un, surtout les mots les plus utilisés, et bien les secouer pour voir.

 

Dans les commentaires, on a :
- celleux qui essaient de définir le mot âme
- celleux qui expliquent qu'il est dangereux, qu'iels ont tenté de le détourner, de le laver – le mot est sale ? ; de lui associer des contrepoints ;
- celleux qui, plus radicales et radicaux, le fuient comme une maladie mortelle
- celleux qui désamorcent la question par l'humour.

 

Sur mon blog, lesmiettes, il existe une fonction de recherche pleine page, ce qui tombe bien. Elle est d'ailleurs plutôt performante ; la première recherche, sans circonflexe, m'amène ici, et ici seulement :

 

 

Fausse piste ; quelle rupture de fin de vers !, dirait mon ami R.

 

Il faut donc être précise, et par l'accent ; puis trier, car sortent des poèmes et d'autres textes, qui n'en sont pas. En 2010-2011, je semble affectionner le mot âme dans mes nouvelles ; qui sont alors, pour l'essentiel, des histoires d'amoureux·ses qui tentent de se parler, et n'y arrivent pas.

 

8 poèmes sortent, qui contiennent le mot âme.

 

Voici leur titre :
- FINAMOR seul·e parfait·e amour.
- JE.
- Poème à l'autre amie.
- Le secret des oiseaux.
- La question de la forme dans la poésie contemporaine.
- Richesses de l'œuvre.
- L'amour ?
- L'Enquête sauvage

 

La dernière entrée est, en réalité, une suite de poèmes. 3 d'entre ces 55 poèmes écrits en 57 jours à la suite de Garcia Madeiro, contiennent le mot âme. Ce qui porte le nombre de mes poèmes contenant le mot âme à 10.

 

C'est beaucoup, ou c'est peu.
C'est le moment où j'aimerais être, comme mon ami Doliprane, capable d'utiliser des algorithmes pour interroger les contextes lexicaux du mot âme dans ces 10 poèmes ; mais Doliprane utilise ses algorithmes dans de plus vastes corpus, et il me dirait peut-être, à juste titre, que je peux manuellement explorer 10 poèmes sans me noyer dans le texte.

 

Allons-y.

 

3 de ces poèmes sont des poèmes postés sur le forum des Jeunes Écrivain·es via l'hétéronyme collectif FINAMOR, qui encourageait la poésie lyrique, amoureuse, et doucement niaise – donc presque un tiers de ces poèmes ont du mot âme une utilisation premier degré, décomplexée et sentimentale.

 

En voici les extraits :

 

11/03/18
"J'aime ta petite âme qui tremble."
"Tu dansais sur la corde raide lorsque nous nous sommes reconnues ; voix sans voix, âme de lumière."

 

30/09/18
"Que manquait-il, un-e enfant
dont l'âme ensoleillée,
un-e enfant gorgé-e de
légendes..."

 

09/01/19
"L'amour ? ce n'est pas ça, me dis-tu. Ce n'est pas cette obsession. Ce n'est pas se rouler en boule et espérer. Tu es malade. Tu perds le sens et la raison. Tu remues bien des choses sous ton cœur, à la surface de ton âme. Mais ce ne sont que des choses, et qui remuent."

 

Dans ces 3 poèmes, âme est synonyme d'identité profonde ; l'âme est lumineuse sous la fille discrète ; ou ensoleillée, chez l'enfant ; ou nauséeuse, pour la personne amoureuse. Il y a une "surface" de l'âme, qu'on peut remuer, et il y a des profondeurs, lumineuses.

 

LE PANNEAU D'AFFICHAGE DES POÉSIES D'AMOUR ANONYMES, topic dévolu à la trobairitz fictive FINAMOR, a été ouvert le 1/03/18 ; le compte FINAMOR a été vandalisé, c'est-à-dire supprimé, après le dernier poème posté le 27/07/20. Presque trois ans d'existence ; j'ai largement investi ce compte pour poster des poèmes lyriques, écrits avec le cœur ; ce genre de poèmes pour lesquels le "lavage" des mots n'est pas un prérequis. Je remarquerais pourtant une chose : je n'ai utilisé le mot âme qu'au cours de la première moitié de l'existence de FINAMOR, puis plus.

 

Cela m'indique peut-être une chose : être attentive aux dates. Il y a des mouvements de fond auxquels le mot âme doit plus volontiers s'associer.

 

Entre 2010 (ouverture de mon blog) et 2018, je n'utilise le mot âme dans aucun poème ; cela va à l'encontre de mes premières suppositions, qui allaient vers l'idée qu'une première période d'écriture, adolescente et naïve, se gargarise de mots à fort coefficient de poéticité. J'avais oublié un détail : j'ai commencé à écrire de la poésie en lisant Michaux.

 

Sur un site de citations – totalement décontextualisées –, il est dit que Michaux utilisa pourtant le mot âme dans la phrase : "Qui a l'âme élevée sans être fort, sera hypocrite ou abject." Je n'ai pas la patience de faire plus de recherches. Michaux utilise le mot âme en qualité de moraliste.

 

En réalité, le poème de FINAMOR de mars 2018 ouvre les vannes : c'est le premier à contenir le mot âme ; l'hétéronyme que j'ai partagé avec tant de poéètes·ses lyriques caché·es sous le manteau a déteint sur moi.

 

La dernière utilisation que j'aie faite du mot âme ne date pas d'un an ; il s'agit de "La question de la forme dans la poésie contemporaine.", le 3/08/20, un poème où je me bats la coulpe pour m'être trop peu préoccupée, jusqu'alors, de la question de la forme dans ma poésie – que lisais-je alors ? – et qui signe l'arrêt de l'utilisation du mot âme jusqu'à aujourd'hui.

 

 

Je me demande si, tout comme le poète qui répondait à Rim sous son statut, l'utilisation du mot âme ici est contrebalancée par effet de contraste ; on se gratte la cuisse, le nez, puis on pince gracieusement les doigts, jusqu'au bout de l'âme. C'est rudimentaire, cette ruse ! ça ne dédouane de rien !

 

Retournons à 2018. Les vannes sont ouvertes, je suis devenue la discrète trobairitz sans même m'en rendre compte. L'âme lumineuse, solaire, profonde... le 21/07, dans "Le secret des oiseaux.", un poème depuis publié dans la revue Revu – adhèrent-iels à l'usage lyrique-premier-degré du mot âme dans la poésie ? –, on peut lire ceci :

 

"La musique, ou la douleur,
Sont un repos pour une âme comme la mienne."

 

(il se passe des trucs entre)

 

"Trop tourmentées par les âmes,
Comme la mienne : poreuses et granitiques."

 

Ici, mon âme est certes géologique – et c'est drôle, tellement drôle, ce petit moment où tu saisis d'où te vient un poème – ici de Rilke réécrit par Adamov – "Je suis peut-être enfoui au sein des montagnes / solitaire comme une veine de métal pur" – et donc, peut-être, unie au calcaire par ce lyrisme racheté par Collot dans Le Chant du monde, un lyrisme non plus fermé sur l'intériorité mais ouvert sur le monde – ouf, on est rachetée par une pirouette théorique.

 

Quelques mois plus tard, en novembre 2018, c'est un autre type de pirouette qu'on peut utiliser pour racheter l'usage du mot âme ; dans le poème "JE." – je triche déjà dans le titre, sujet / forum des Jeunes Écrivain·es, lol, quelle bonne blagueuse je fais.

 

 

Ici, c'est d'une éducation par le numérique qu'il s'agit ; tout l'effet de contraste se niche entre la langue châtiée, emphatique et chantournée que j'utilise, et le propos : l'arrivée au sein d'une communauté numérique donc, le truc dont les snobs en poésie trouveraient à rire. Mais ce n'est pas que ça, bien sûr ; ici, c'est le corps absent qui pose question ; que sont les présences numériques ? je trouverais, plus récemment, d'autres analogies plus pertinentes – fantômes, corps de pixels, avatars sensibles – mais l'âme, qui ne pèse rien, comme les pixels...

 

Mai 2019. "Richesses de l'œuvre" appartient à une série ("Richesses de l'œuvre.", "Tristesses de l'œuvre.", "Discrétions de l'œuvre.") qui pratique, un peu à la manière de "JE.", l'egotrip au second degré.

 

 

Oh, je pourrais aller plus loin ! dans ce poème, c'est l'œuvre qui est "tourmentée et poreuse", quand dans "Le secret des oiseaux.", c'était l'âme. La vérité nue, c'est que j'aime disperser dans mes poèmes de petites, de minuscules intertextualités, des clins d'œil pour bonne lectrice (c'est-à-dire, essentiellement des clins d'œil pour moi), et ça n'a pas beaucoup plus de sens que ça. Je pourrais tirer le fil, dire qu'œuvre et âme sont d'un seul tonneau, mais ça serait mentir. Conclusion : l'égotrip, c'est l'effet de contrepoint. Décidément, je suis une vieille âme ironique (dès que je sors des atours confortables de FINAMOR).

 

Je repoussais l'Enquête sauvage loin de moi, parce que c'est plus compliqué. J'ai commencé l'Enquête le 12/11/19, pour la terminer 57 jours plus tard, le 9/01/20. C'était ma participation à une aventure d'écriture collective, liée à l'univers de Bolaño, l'écrivain chilien, et à son "détective sauvage" et personnage de jeune poète, Garcia Madeiro. Je me suis renommée pour l'occasion Pasifaea, et tout ça s'appelait Traque solaire (fille du soleil, ô fille du soleil, etc.)

 

3 entrées d'âme :
- fragment 49 : "Par exemple cette fille elle nous donne accès à une strate vraiment spéciale de son âme."
- fragment 40 : "J'ai, en mon / Âme, une ville tentaculaire"
- fragment 27 : "Quand Aquae / Aura dénoué tous les fils de sa propre enquête, quand la vieille / Voiture crachottante de dartyXXXI aura rendu l'âme, quand mira"

 

Une utilisation figurée, la troisième : et un cas de conscience en moins ! une vieille voiture qui rend l'âme, dans la poésie d'une autre personne, rien à examiner. Le fragment 49 rejoint les logiques de "JE." et "Richesses de l'œuvre." : contrepoint, ou ennoblissement de l'expérience numérique, on y évoque la lecture, au jour le jour, de poèmes, sur un forum d'écriture web.

 

Le fragment 40 pose problème. Examinons de plus près ; le mot dans l'économie globale du poème (le poème dans l'économie globale de la Traque solaire ? pas le temps).

 

 

Bon. Une ville, tentaculaire, illimitée, qui habite dans l'âme sans pour autant s'y confondre. Est-ce que l'âme, quand elle est habitée par une ville-pieuvre, est encore l'âme romantique ? je ne me souviens vraiment pas ce que j'ai essayé de faire avec ce poème. Est-ce que j'ai suffisamment frotté ? hein, dis ? et juste après, dans le fragment 39 – ordre antéchronologique –, c'est le poème Sión de la poétesse fictive Cesarea Tinajero qui est cité, par capture d'écran. On y voit trois figures. Un petit rectangle, d'abord sur une ligne, puis sur une courbe, puis sur une ligne complètement brisée. Comme un bateau progressivement pris dans la tempête. Un poème formaliste, ou un poème complètement lyrique. Tout dépend du point de vue.

 

*

 

Je crois que j'ai pris la question de Rim Battal très au sérieux.


Je vais essayer de tirer un bilan de tout cela :
- je n'utilise le mot âme dans ma poésie qu'à partir de 2018 – donc, de mes 25 ans.
- je l'utilise d'abord très au premier degré, protégée par une identité de poétesse médiévale fictive
- je l'utilise ensuite, dans mes propres poèmes, en le désamorçant – égotrip ou contexte geek
- ou en lui donnant les atours d'un lyrisme contemporain
- puis, une fois, une seule, dans Traque solaire, j'en fais n'importe quoi : un monstre, mutant, citadin

 

On ne tirera rien de tout ça, bien sûr, mais relire son œuvre par la petite porte, c'est...
 

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ça raconte la poésie 9/

3 Avril 2021 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Poème

Quelle poésie peut-on écrire
Quand on est – vide et vidée
Flocon de neige ou légère re-
Sucée, d'une pensée ; quelle
Poésie peut-on écrire quand
Le temps a trop passé, vide –
Ou vidée, ce temps délié de
la Noce et ce temps du regr-
Et ; quelle poésie a-t-on le
Droit d'écrire, si c'est bien
Reformulé, au loin de la te-
Rre qu'on a dite trop brûlé-
E – tu crois ce qu'on te dit ?

Les arènes

12 Mars 2021 , Rédigé par Les miettes Publié dans #atelier, #Miette

Quand je suis retournée aux arènes, c'était la deuxième fois. Je suis venue me placer dix mètres en dessous des gradins où la première fois, je m'étais assise. Je ne me souviens pas de ce que j'ai pensé des arènes, ou des gradins, ou des arbres, la première fois. La première fois que je suis venue aux arènes, je n'étais pas seule, et je ne regardais rien autour de moi.

 

Quand je suis retournée aux arènes, j'ai marché comme dans un terrain miné, c'est-à-dire doucement. Il n'allait pas falloir que les gradins m'explosent à la figure. Je marchais dans une allée grise, et je passais en revue quelques retours sur des lieux minés ; ils n'ont jamais explosé. La salle de cinéma du Champo n'a pas explosé, et les étoiles sont restées intactes au plafond ; l'avenue Gambetta n'a pas explosé, et le goudron est resté intact sur le trottoir.

 

Donc, les arènes non plus n'ont pas explosé. Je suis revenue dans les arènes avec l'esprit curieux, ouvert et tatillon. La première fois je n'avais rien vu, alors je voulais, à défaut de les faire exploser, regarder les arènes.

 

Il y a d'abord un long couloir gris dans lequel je me suis enfoncée, en serrant mes deux mains dans mes deux poches décousues. De grosses alvéoles bordaient le chemin, sales et d'une autre nuance de gris. On débouche sur le sable jaune des arènes ; c'est une scène vide et triste. Rien ne se passe dans ce cercle. Les gens sont plutôt assis autour, sur les gradins ; ils ne sont pas nombreux parce que c'est l'hiver.

 

Je me suis assise dix mètres en dessous des premiers gradins. Je ne voulais pas salir mon manteau ou ma jupe sur la pierre sale et grise. J'ai regardé autour de moi pendant longtemps. D'abord, j'ai regardé les gens qui étaient assis par petits groupes à intervalles réguliers. Il y avait une fille qui lisait toute seule, et un couple qui mangeait de la viande froide, et deux khâgneux qui parlaient de mythologie à une khâgneuse qui riait poliment, et quelques lycéens que je n'entendais pas. Il y avait sous les fesses de chaque personne du gradin froid et sale.

 

Dans le sable, au centre, il n'y avait rien. Le sable ne s'est pas soulevé sous le souffle de l'explosion. Beaucoup d'arbres, sur les côtés des arènes, faisaient de l'ombre et perdaient des feuilles. Beaucoup de feuilles encombraient les petits chemins, et le haut des gradins.

 

Alors, de mon sac, j'ai sorti ma bouteille d'eau et j'ai bu, une eau très froide. Je ne faisais rien d'autre que boire l'eau, écouter les gens sur les gradins parler de mythologie ou ne rien dire ; le couple s'embrassait, alors j'ai pensé aux bouches pleines de viande froide, aux dents choquées les unes contre les autres. J'ai pensé, un moment, que j'étais déçue.

 

De mon retour aux arènes j'attendais le dénouement d'une histoire qui ne s'est pas dénouée. J'ai mieux vu les arènes, c'est-à-dire que j'ai vu les poubelles contre les poteaux, les bancs dans les alcôves, l'aire de jeux en contrebas. C'est-à-dire que les arènes sont devenues une chose sale et austère qu'elles n'étaient pas.

Hexagone 5 - Babel

15 Février 2021 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Miette

On peut lire mon propre Hexagone in situ ici : 

Je ne suis que l'une des 30 et quelques Bibliothécaires qui, de février à fin mars 2021, ont afflué dans la Zone lisible de la Bibliothèque de Babel. Tout est expliqué ici

 

 

De là où je viens, il n'y a rien à dire.

 

Là où j'ai grandi, il n'existait aucun livre remarquable. Pas une seule phrase, pas un seul mot, et pas de nom, sur les couvertures.

 

Mes ancêtres ont cherché pendant des siècles une relique à adorer ; toutes les Zones possèdent la leur. On dit qu'en section 45679-B, c'est une "Ode au chien fourbu", et qu'une sorte de messe a lieu à intervalles réguliers autour de ce texte abêtissant. On dit aussi que dans la Zone brune, les chiens travaillent avec les humain·es.

 

Mes ancêtres ont marqué tous les livres examinés ; mes ancêtres ont cherché des suites répétées de caractères, en vain. Ils ont cherché une symétrie dans la disposition des livres, en vain.

 

Dans l'Hexagone bleu, trois livres de rang commençaient par la lettre "P". C'est tout.

 

*

 

Je n'ai jamais lu de livre. Lorsque la Bibliothécaire m'a remis la clef du 4, j'ai été prise de tremblements.

 

*

 

Quand j'ai posé mon sac de voyage au sol, j'ai entendu deux choses : "fils de pute", et le bruit d'un corps qui tombe. C'est le voisin du 6. Il n'avait pas l'air menaçant, pourtant.

 

 

Quand j'étais petite, je pensais au premier livre que je lirais. Des livres, j'en ai ouvert quelques-uns ; on me disait qu'ils avaient tous été répertoriés, qu'aucun d'entre eux ne présentait d'intérêt.

 

Petite, quand même, j'ouvrais les livres. Je regardais les lettres.

 

Il existait une suite de caractères que j'avais apprise par cœur, avec une infinie tendresse.

 

A37loppm 78 b Ttr. 99 Uipo.Ktt tt tv olafMÔ6 . . aabt

 

Je ne l'ai jamais récitée à voix haute. La suite m'appartenait.

 

*

 

J'ai vite résolu de quitter la Zone sans texte. Je savais bien que les reliques de zones me seraient inaccessibles : elles sont gardées avec le plus grand sérieux.

 

*

 

Quand j'ai entendu la rumeur – la rumeur se propageait vite – j'ai pris mon sac à dos. Je l'ai rempli de mon nécessaire à thé, et d'un très long fil.

 

*

 

J'ai joué le rôle d'Ariane, fixant le fil au livre qui contient la suite de caractères ; c'est un livre de l'Hexagone où je suis née, et où j'ai grandi. J'ai pensé qu'un jour, peut-être, je voudrais retrouver cet Hexagone, bien que personne n'y vive désormais.

 

J'ai déployé le fil. J'ai pris du temps. J'étais effrayée.

 

*

 

Je me tourne vers la première étagère. J'essaie d'imaginer ce que j'ai envie de trouver ; je pose la main droite sur la tranche du premier livre. Le thé, fumant, m'attend au centre de l'Hexagone. Le livre et moi, nous formons un couple harmonieux, pensé-je en m'asseyant, en tailleurs, devant la théière.

 

 

Livre 1.

 

La Ravie, Marguerite de Restif, 1824


Dans La Ravie, Marguerite de Restif fait se rencontrer deux de ses obsessions ; les fleurs jaunes, en quantités indécentes, et les lesbiennes. Les lesbiennes couvrent leurs appartements de fleurs, et les fleurs copulent. La critique Maximilienne de Sarrazy avance l'hypothèse que De Restif exploite le motif du souci, lequel motif serait une resucée des soucis dépeints dix ans plus tôt par Septimea Calendula dans Les Belles équipées. On croit pouvoir établir avec le plus grand sérieux que, pourtant, De Restif n'avait jamais adhéré à l'entreprise de réforme de la littérature par les fleurs de son aînée ; les deux autrices s"étaient battues en duel à ce propos ; elles avaient pour témoins leurs amantes respectives, Renée Vivien et Salomonea Calendula. De Restif semble avoir survécu au duel, puisque la publication de La Ravie est postérieure à la date, attestée, du duel : le 16 août 1821. Maximilienne de Sarrazy résout ce qui, selon elle, n'est pas vraiment un paradoxe : le souci calendulien n'est pas une plante vénéneuse, mais une fleur des champs, relativement simple, associée aux scènes d'enfance et de guérison ; le souci restifien, quant à lui, n'intervient que dans des intérieurs cossus, étouffants et morbides, où il semble venir symboliser la quête éperdue des plaisirs saphiques.

 

Je suis un peu étourdie par cette quatrième de couverture. Je comprends qu'un livre n'est jamais seul ; La Ravie est une petite sœur, un rien boudeuse, des Belles équipées. Je rêve toute l'étagère que viendrait former l'œuvre de Septimea Calendula ; si la critique parle de scènes d'enfance et de guérison, je ne peux qu'imaginer les titres des ouvrages multiples où enfance et guérison se partagent une même fleur jaune ; tiens, imaginons : La petite chambre, Un plâtre, Convalescences estivales, Suzette et Lison. Je rêve aussi les livres écrits par Marguerite de Restif après le duel ; a-t-elle tué celle qu'elle admirait sans doute, avant de la dépasser ? dépasse-t-on nos aînées ? et la critique ? pourquoi tentait-elle si fort de réconcilier les deux autrices ? et les amantes ? quel livre racontera leur histoire ?

 

 

Je m'installe confortablement sur le tapis qui recouvre le sol de mon Hexagone, et me verse une première tasse de thé à la rose.

 

J'ouvre enfin le premier livre. La Ravie, 1824.

 

À Paris où elle grandissait, Florentine n'avait jamais rencontré de jeune homme qui lui convînt. Si les jeunes hommes ne lui inspiraient pas grand-chose, les jonquilles, en revanche, et le mimosa, lui inspiraient des bouquets facétieux qu'elle offrait à ses tantes.

 

Florentine, disaient les tantes, que tu es mignonne. As-tu un amoureux ?

 

Les tantes étaient sirupeuses, et embrassaient les joues de l'enfant ; puis les joues de l'adolescente ; puis les joues de la très jeune femme.

 

Florentine découvrit, un jour de marché, les crocus ; et, un jour de promenade, les tournesols qui font des champs immenses aux alentours de Paris. Elle jugea bon d'en cueillir de pleines brassées, qui trouvaient à s'effriter dans les calèches qu'elle louait pour se promener.

 

Florentine, suivie partout par de longues traînées de pollen ; Florentine, adonnée aux boudoirs et au miel. La jeune fille reconnaissait, dans les miroirs, son visage contrit ; elle pinçait ses joues pour leur donner de la couleur. Elle se parfumait légèrement.

 

 

Livre 2.

 

Lire par les fleurs, Maximilienne de Sarrazy, 1976

 

Ce livre est charmant. Quand on l'ouvre, des fleurs séchées s'en échappent, et je me souviens, d'un coup, que la voisine du 13 utilise ces dernières dans une délicieuse recette de gelée. Je fourre ces fleurs dans mes poches pour les lui apporter plus tard ; n'ayant aucune connaissance en botanique, je serais bien incapable de les apparier à leur nom de fleurs. Il y a des fleurs jaunes, longues et piquantes ; deux exemplaires d'une fleur mauve à pétales larges ; un seul d'une fleur blanche et duveteuse, et trois de petites fleurs bleues, vraiment minuscules. Fascinée, je passe en revue les noms de fleurs que j'ai déjà entendus : souci... rose trémière... pensée... violette... tulipe... azalée...


Si Gustave Lançon, dans son Hommes et livres : études morales et littéraires, encourage une approche simple et raisonnée de l'histoire littéraire, il semble oublier qu'en son époque, de nombreuses autrices lesbiennes firent salon, firent cénacle, burent le thé et révolutionnèrent les motifs traditionnels de la littérature masculine. Lire par les fleurs encourage une approche de ces textes respectueuse de leur démarche esthétique : à textes fleuris, lecture florale. Nous tentons, après un bref panorama de la littérature lesbienne florale de ce siècle, d'expliquer les premières bases de notre méthode de lecture, puis de les appliquer à une constellation de textes : aussi bien ceux de Septimea Calendula, que ceux de Renée Vivien, Marguerite de Restif, Salomonea Calendula, Violette Haubefrois, Colette, Lise de Garce et, pour les étrangères, Natalie Clifford Barney, Myriam Sahraoui, Wu Tsao ou Anne Lister.

 

 

Livre 3. le livre de Curt

 

Curt a laissé un livre en bas d'une étagère ; l'enfant a cru être discret, mais je l'ai vu. Je monte jusqu'à mon cœur l'ouvrage, léger...

 

Ses pages sont déchirées. Comme si de petits animaux voraces s'étaient jetés sur elles, puis les avaient, à plusieurs, déchiquetées. Je repense aux souris que Scezelivo cache dans ses poches. Le 1 et le 7 ne sont pourtant pas voisins...

 

Le livre, malgré ses déchirures, laisse deviner quelque chose :


Prologue : ....................................................................................
Il était une fois, il y a bien longte..................................................
et grand lac, dont les paroi..........................................................
l recelait un tr...............................................................................
jamais ! ........................................................................................
Ce fut un comble, bien sûr, et Y..................................................
tinuait de participer aux ch.........................................................
car................................................................................................
pourtant ?....................................................................................
.....................................................................................................
Chapitre I ....................................................................................
On voit, depuis l'an 1997,............................................................

 

Je pense au lac dont parlaient Jasmin, Liseth et Morne. Je pense à l'an 1997, au cours duquel je commençais d'apprendre la suite de caractères, et je pense aux débuts de contes qui n'ont pas de fin. Le cadeau de Curt est un beau cadeau ; il me distrait des inscriptions en morellien.

 

 

Livre 4.

 

Trop de trèfle, Sara Fidelio, 1855

 

Ce livre est étrange. Quand je le sors des rayonnages, une enveloppe tombe sur le plancher de mon Hexagone. Je ne sais pas si l'enveloppe était glissée entre ses pages, ou si l'enveloppe était dissimulée contre le mur.


Trop de trèfle... j'étouffe... c'est entre les lianes, dans la forêt, que j'étouffe. J'étais partie petite ramasser des bouquets, j'étais partie en quête des animaux. On me donnait des paniers, on me donnait des conseils, on me donnait du ruban. Pour mes cheveux, on me donnait du fil, du fil à retordre, et puis j'étouffe... les fleurs de saison, toutes les fleurs croissent entre les dalles... on dirait que les trèfles sont de l'herbe folle, on dirait que ma jupe s'enlise, on dirait bien que j'étouffe... trop de trèfle...

 

La quatrième de couverture de ce livre est étrange. Sa langue ne ressemble ni à celle, édulcorée et prévisible, de Marguerite de Restif ; ni à celle, odorante et vive, de Maximilienne de Sarrazy. Sa langue étouffe l'autrice qui en est à l'origine, comme si l'autrice s'était engluée dans le papier. J'imagine... que Sara portait des jupes longues, et des rubans à ses cheveux. Qu'on l'a piégée. Je ne pense pas que les trèfles, ou les fleurs, ou même la forêt, jouent le plus petit rôle dans ce traquenard. Je pense que Sara Fidelio était une jeune fille très sage, qu'on ne l'envoyait pas en forêt, seule, avec un panier, et qu'elle biaise. Je me demande pourquoi l'autrice biaise, pourquoi sa langue se tord et pourquoi elle ne me dit pas, tout de bon, ce qui l'étouffe.

 

 

l'enveloppe

 

L'enveloppe contient une seule feuille, et la feuille est marquée d'une seule ligne :

 

wiem wszystko. dcera heliose, a veged kozel van

 

 

Livre 5.

 

Les Belles équipées, Septimea Calendula, 1814

 

Mon cœur est serré d'avance. Comment ai-je pu croire que ma Septimea et celle de Noise formaient une seule personne ?


C'est un champ de fuite.

 

Elles sont le nom qu'on donne

 

Aux fleurs. On les appelle –
Souci, On les appelle –
Pensée.

 

Je fus l'échappée, qu'on a ex-
tirpée, ou le souci bleu

 

Qu'on a arraché.

 

La fleur – ou la pitié. Ce qu'on
Nomme,

 

 

Livre 6.

 

Cénaclières, Ito Shimaz, 2015

 

Quatrième de couverture :


Dans Cénaclières, Ito Shimaz condense son travail de thèse ; désormais professeure des universités à Johannesburg, elle enseigne l'histoire littéraire française du XIXe siècle "par son revers", a-t-elle expliqué lors d'un entretien donné à la SABC 1. Elle dit que cette idée lui est venue lorsqu'elle a rencontré, sur les quais de Seine, Jeanne de Sarrasy, la fille de la célèbre critique Maximilienne, qui dans Lire par les fleurs avait tenté une approche des textes floraux respectueuse de leur composition, florale.

Dans Cénaclières, la jeune chercheuse retrace pour nous l'histoire des autrices lesbiennes qui, au XIXe siècle, firent salon sans les hommes, et élaborèrent ensemble une science des fleurs proprement littéraire, indécidable, indécodable.

 

 

Introduction

 

Quand j'ai voyagé en France, Maman m'a dit de m'arrêter sur les quais de Seine. Elle m'a dit que je trouverais le sujet de ma thèse dans les boîtes du quai ; elle m'a dit que je ne devais pas aller dans les bibliothèques ; elle m'a dit que dans les bibliothèques dorées de France je ne trouverais que des bustes d'hommes en perruque.

 

Quand Maman avait mon âge, elle s'apprêtait à entreprendre une thèse sur l'image de la jeune fille chez les surréalistes ; elle est venue à Paris, a rencontré une jeune femme française a qui elle a plu ; qui lui a plu. Maman et la jeune femme, entre deux sessions de travail, se promenaient sur les quais. C'est comme ça que Maman a compris que les jeunes fille aussi avaient écrit des choses qui les concernaient. Maman n'était pas naïve, mais cette idée ne l'avait jamais effleurée.

 

J'ai fait comme Maman, seule toutefois. Je me suis promenée sur les quais longtemps avant de repérer une jeune femme dont les boîtes vertes dégorgeaient de vieux livres. La jeune femme ne m'a pas plu, pas plu du moins comme Maman avait plu à la sienne. Mais elle avait de beaux yeux sombres, et tristes ; comme j'étais triste, avec elle ! Je lui ai parlé de mon problème. Elle m'a demandé quel était le revers de l'histoire littéraire que je souhaitais étudier – toute histoire a son revers, m'a-t-elle dit. La réponse m'est venue tout naturellement. En master, j'avais choisi un cours sur les cénacles. J'avais étudié, avec Monsieur Kagazi, le grenier des Goncourt ; le Cénacle romantique de Hugo. Les cérémoniaux complexes mis en place rue de Rome par Mallarmé, le mardi ; les conseils compassés d'Heredia, le samedi ; et les conseils technicistes de Leconte de Lisle, boulevard des Invalides.

 

La jeune femme aux yeux sombres a tapoté quelques dos de livres – des dos de livres, oh ! très anciens, cuirassés contre la saison d'automne. Elle semblait réciter, depuis l'intérieur d'elle-même, un savoir profus mais secret. Elle m'a fixée et m'a dit cela : "Ito, revenez dans une semaine, j'aurai ce qu'il vous faut".

 

 

Il y a quelque chose, en moi, de fasciné. J'essaie de comprendre comme une jeune femme japonaise de mon époque peut, sur les conseils de sa mère, partir à l'autre bout du monde pour retrouver la trace de femmes anciennes – et oubliées. Je vois se dessiner le réseau complexe et passionnant de jeunes femmes qui étudient, qui écrivent, qui se réunissent le samedi dans de petites pièces mal aérées et servent du thé brûlant dans les tasses de leurs amies. Elles écrivent ensemble, pensent ensemble ; et naturellement, on les oublie. Mais d'autres prennent le relai, cent ans plus tard ; plus seules et secrètes encore.

 

*

 

Je me demande si l'Hexagone 5 recèle tous les livres de ces femmes : celles qui, lesbiennes, écrivaient ensemble ; celles qui, plus tard, les redécouvraient et sentaient leur âme, brusquement, s'élargir sous la pression d'une joie secrète. Je ferme les yeux, me les frotte – j'évoque les plantes tubulaires du désert de l'Ouest, couvertes d'inscription. C'était un charmant mystère, mais un mystère impuissant face à celui qu'écrivent ensemble les femmes de l'Hexagone 5.

 

 

Livre 6. suite

 

(Cénaclières, Ito Shimaz, 2015)

 

Sommaire:
Introduction p. 5

 

Partie I – le revers des cénacles p. 25
1. Tenues d'apparat p.26
1.a. Tulles et dentelles p.26
1.b. Ornements de chignons p. 32
1.c. Le coût de la dentellière p. 35

 

2. Tiers-lieux p. 43
2.a. Chambres à elles p. 45
2.b. Faubourgs, banlieues p. 58
2.c. Le fiacre ou le métro p. 62

 

3. Rituels p. 64
3.a. Du thé p. 64
3.b. Des fleurs p. 79
3.c. Causer ensemble p. 96

 

Partie II – réseaux de fleurs p. 107
1. Présence des fleurs p. 108
1.a. Tiges p. 108
1.b. Pétales p. 119
1.c. Pistils p. 132

 

2. Bouquets de livres p. 145
2.a. Publications groupées p. 145
2.b. Collections violettes p. 161
2.c. Stratégies, citations p. 178

 

3. Enrichir la fragrance p. 191
3.a. Septimea, Salomonea p. 191
3.b. Elles écrivent p. 208
3.c. Escabeaux, lierre p. 226

 

Partie III – Cénaclières, cénacliers p. 240
1. Oublier Hugo p. 241
1.a. Imaginer des fleurs p. 241
1.b. Écrire avec Sappho p. 253
1.c. Une autre histoire p. 267

 

2. Ne pas lire Vigny p. 282
2.a. Des yeux bandés p. 282
2.b. Tierces-librairies p. 286
2.c. Coffiniser, polliniser p. 307

 

3. Vivre sans Mallarmé p. 315
3.a. Inventer les fleurs p. 315
3.b. Nommer les fleurs p. 328
3.c. Faire pousser les fleurs p. 351

 

Conclusion p. 360
Remerciements p. 387
Annexes p. 400

 

 

Livre 7.

 

Ma vie sur les quais, Magdalena S., 2019

 

Je suis bouquiniste des quais, c'est-à-dire que je vends des livres qui ont déjà été vendus une fois, ou deux, ou trois. Les livres que je vends sont quelquefois abîmés ; leurs pages sont coupées, ou gondolées par le thé.

 

On vient me voir du monde entier, parce qu'on espère qu'un livre introuvable partout ailleurs existe dans ma boîte. Je dois dire que mes amies bouquinistes et moi, nous formons un réseau efficace ; si X. cherche le livre Z., je peux être sûr que la bouquiniste Y. le possèdera, et si ce n'est pas Y., c'est Z., ou c'est moi.

 

*

 

Nous avons toutes reçu nos boîtes des mains d'une riche mécène. Elle nous salarie ; elle nous a garanti salaire et boîte, après sa mort. Madame du C. est mystérieuse. Elle nous a recrutées grâce au fichier national des thèses. Elle cherche, elle cherche de jeunes chercheuses désargentées ; elle cherche, elle cherche de jeunes lectrices avides de textes écrits par d'autres femmes. Ce n'est, pour elle, pas difficile : nous sommes légions, mais les femmes que nous étudions n'intéressent personne. Aucun poste n'est prévu pour nous. Alors Madame du C. nous écrit, un jour – elle est vieille école, et se débrouille pour trouver nos adresses postales –, nous propose une boîte verte, des horaires souples et un salaire généreux.

 

Quelle jeune doctoresse pour refuser cette offre ? nous n'espérons plus de poste ; au bout de trois ou quatre ans, nous cessons d'espérer. Des postes sont ouverts pour nos jeunes collègues – ils étudient Baudelaire, Hugo ou Villon –, donc nous arrivons, un beau matin, devant la boîte verte. C'est intimidant. Nous nous sommes toutes racontées l'histoire du matin où nous avons ouvert la boîte verte pour la première fois ; nous nous sommes rendu compte que nous utilisions les mêmes mots, et cela nous a remplies de joie.

 

Je ne dis pas que la tâche est facile. Madame du C. pose quelques conditions qui, je dois le dire, conviennent très bien à son essaim de bouquinistes, mais qui ne sont pas de tout repos.

 

Nous ne vendons que des livres de femmes.

 

Nous ne vendons que des livres de femmes, qui ne sont plus édités.

 

Nous ne devons vendre ces livres qu'à de bas prix. Nous devons faire fi des cours, des collections, du capitalisme des livres. Mais cela nous convient.

 

Nous devons, bien sûr, trouver les livres ; Madame du C. nous met en relation avec d'autres femmes qui lisent des femmes ; ou avec leurs héritiers, quand elles meurent.

 

Quelquefois, je vois errer sur les quais des jeunes gens. J'espère confusément une rencontre, et cela arrive quelquefois. Lorsque je rencontre une jeune femme, je ne ménage pas mes efforts. Je contacte Y., D. et E. ; je contacte W., K. ou L. ; l'une d'entre nous, toujours, trouvera dans sa boîte des livres, qui sembleront du même coup avoir été écrits pour la jeune femme.

 

Madame du C., quelquefois, nous envoie de longues lettres armoriées, parfumées ; la même lettre pour toutes – nous avons vérifié. Elle dit que nous sommes assoiffées, mais que nous ne sommes pas les seules. Elle dit que beaucoup ont soif et l'ignorent. Elle dit qu'à grands coups de gommes nous effacerons les fondements d'une histoire dont nous sommes l'ornement le plus raffiné, certes, mais le plus inutile. Elle dit qu'il existe un revers à toute histoire, et que nous sommes nombreuses.

 

 

Livre 8.

 

Rêver de Babel, Jeannette Sou, 1850, réédition de 1950

 

Quatrième de couverture :


Personne ne sait qui fut Jeannette Sou, pourquoi elle ne publia qu'un seul ouvrage, ni même pourquoi il ne connut un semblant de renommée qu'en 1900, parmi les Cénaclières réunies à Sonniers-en-Belon. Rêver de Babel est un long poème en prose, qu'on dit inspiré des poèmes, plus brefs, de Salomonea Calendula. Jeannette Sou y imagine une Bibliothèque universelle, qui contiendrait tous les textes écrits depuis Sappho, et qui contiendrait tous les textes à venir qu'elle imagine, parfois, au détour d'une phrase – comme ces guerrières menues écorchant les oiseaux, depuis les pages d'un livre qu'elles, ou ce texte de Rhoda, ce texte de Suzanne, ce texte de Ginny, ou Mira étouffant ferme dans la haute maison, imbibée d'alcool et de nuit. Dans la rêverie de Jeannette Sou, qu'on a parfois dit trop exaltée, on n'oublierait plus les mortes et on aurait mémoire d'un grand corps oublié. Le siècle naturaliste semble lui avoir inspiré de curieuses métaphores, réseaux d'araignées courbées, fourbues, tissant ensemble, ou ce Livre des Matrices extirpé, chair engendrée de Babel. Nous avons décidé de rééditer ce texte, puisqu'il nous a semblé que Borges s'en était inspiré dans ses Fictions, lorsqu'il se plaît à imaginer une Bibliothèque de Babel qui, contrairement à celle de sa discrète devancière, ne serait, semble-t-il, et de loin en loin, meublée que de livres d'hommes ; cette réédition réjouira donc les érudits.
 

 

 

Je me suis mise à pleurer, et je me suis rendu compte que j'étais "lyrique", "lyrique à donf", dirait mon amie Pattrice. Pattrice dirait peut-être que je suis ivre, et que c'est l'état idéal pour lire de la poésie, et que c'est l'état idéal pour classer un Hexagone. Babel appelle ivresse, dirait Pattrice.

 

Depuis mon arrivée dans l'Hexagone 5, en réalité, je n'ai rien classé. Les étagères sont des mètres linéaires, mais les textes que je lis agissent en réseaux (réseaux d'araignées courbées, fourbues, tissant ensemble, dirait Jeannette Sou).

 

Je glisse ma main dans la large poche de ma jupe, parce que c'est là qu'est ma pelote. Thésée, le Minotaure, la mythologie masculine, des voix me vrillent la tête et je décide que j'attacherai des fils aux livres ; si deux livres s'évoquent, un fil. Je me demande quelle toile naîtra. Je crois que certaines de mes voisines ont vu, dans leurs Hexagones, des livres cousus. Il faudra que je leur demande...

 

 

La Ravie :


Je ne suis pas amère, chantonne Florentine en rassemblant des crocus. Au fond, je n'ai jamais été amère. On m'accuse à tort de tous les maux ! et les crocus font des bouquets. Elle en met partout dans la pièce, ouvre les fenêtres, et regarde les toits de la ville. Tout bourgeonne autour du corps de Florentine.

 

Je ferme le livre, en ouvre un autre.

 

Trop de trèfle :


Je suis étouffée. Désormais où le trèfle s'amasse, je m'amasse également ; ramassée, courbattue, j'ai couru partout. On me donne le bon dieu, on me donne des bonbons, on me rend pareille aux ruines et on m'accuse. Dieu ! j'étouffe et je suis la tortue. J'ai du trèfle dans la main, je suis tige amère parmi les tiges, et je m'enroule...

 

Je ferme le livre, j'en ouvre un autre.

 

Les Belles équipées :


Celle qu'on a nommée.
N'a pas connu la pi-
Tié.

 

Chacune est le souci qu'on porte
ou le regret.

 

J'étais première, quand je tremblais.
Et tu l'étais, quand je tremblais.
Et tu tremblais, quand je

 

tremblais.

 

Je ferme le livre. J'en ouvre un autre.

 

Celle qui hurle :


Vous m'auriez bien eue, à la longue. Vous auriez cessé de m'acheter des vêtements chauds, et ne les auriez pas remplacés ! vous ne seriez plus venus me rendre visite ! vous auriez attendu que j'en crève ! vous auriez disposé mon urne devant une fenêtre ! vous auriez attendu qu'une femme la nettoie ! tous les mois ! tous les mois, la femme aurait nettoyé l'urne ! et vous m'auriez oubliée ! vous n'auriez plus jamais évoqué mon nom ! plus rien ! le chat, en jouant, aurait brisé l'urne ! plus rien ! la femme non plus, partie ! plus de sous pour la payer ! à vous, la poussière ! à vous !

 

Je suis fatiguée. Je m'allonge au centre de mon Hexagone, le dos calé contre un miroir, et j'ai l'impression de voler, tout contre le miroir ; d'être un des fils croisés du canevas.

 

 

Livre 9.

 

Mon âme comme à la guerre, Tatiana Reinfold, 1932


Les mots ont une destination trouble, qui n'est pas ma voix. Ils n'appartiennent plus, désormais, au champ des possibles. Ils ont passé ; ils ont roulé dans l'ornière.

 

Il faut refaire les mots. Pour refaire les mots, il faut briser menu tous les mots. Déchirer les livres, et mettre le feu. Rien n'est réparable. Les mots existeront toujours ; une fois brûlés, quelqu'un s'en souviendra. On n'en pourra rien faire. Rien à débusquer, rien à extirper, rien à arracher.

 

Le feu ne sert de rien, dans ces conditions – ce sont, là, les conditions d'être juste.

 

J'ai mal quand j'y pense. Je pense qu'on ne peut pas réparer les hommes ; on ne peut pas utiliser les mots pour colmater les fissures qu'ils ont ouvertes.

 

J'ai mal quand j'y pense. Dans le lac gelé, les fissures ouvrent des failles. Quand nous marchons sur la glace, nous savons que nous allons couler ; nous nous voyons couler.

 

Je dis que nous sommes intenses ; ça ne nous sauve pas.

 

 

Livre 10.

 

La Marieuse, Célestine Vogue, 1823


Je me suis toujours dit que s'il m'était permis d'écrire un livre, je veux dire, un vrai ! un livre imprimé sur du beau papier, un livre unique mais dispersé dans son millier d'exemplaires, puis envoyé dans toutes les bonnes librairies de France – eh bien, je l'écrirais d'abord en partant d'une petite histoire.

 

Laquelle a peu d'importance. Mais c'est un pari. Je le relève donc.

 

Quand Buzz a eu trois ans, on lui a trouvé, derrière l'oreille, un grain de beauté. Sa couleur, violette, était peu commune – maman s'est inquiétée puis l'a emmené chez le médecin. Le médecin s'est inquiété et l'a adressé à un confrère. Le confrère s'est inquiété mais n'a su que faire.

 

La chaîne des inquiétudes aurait pu s'arrêter là, dans la fin étrange de Buzz. Il aurait été dévoré par le grain de beauté ; son visage, ravagé, aurait disparu sous l'assaut d'une peau nécrosée.

 

Il n'en a rien été. Le grain de beauté, au contraire, s'est résorbé avec le temps. Nous n'avons jamais rien dit à Buzz – il était si petit !

 

Bon. On m'a appris à tirer des leçons de toutes les histoires de ma vie. Mais de celle-là, je n'ai jamais su que faire.

 

 

À l'issue du RPG, Hexagone 5 est devenu Cénaclières, un projet d'écriture un peu plus ambitieux en collaboration avec Aomphalos. Je cesse donc de le poster ici, n'en étant que co-autrice !

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journal sentimental 20

10 Février 2021 , Rédigé par Les miettes Publié dans #journal

Je me demande s'il existe un événement, même infime, en mesure de clore ce journal. Le journal n'est pas un atelier de mon écriture au jour le jour, expliqué-je à J. qui m'encourageait à l'utiliser de cette manière ; le journal suit les courbes de la vie, celles des émotions, et il faut attendre que chacune de ces vagues atteigne assez d'ampleur pour fournir matière à l'écriture – donc à l'oubli.

 

Je pose la question de l'événement parce que C. a mis un mot très précis, un mot issu de la science des âmes, sur ce qui avait été à l'origine du journal. Ce mot était un diagnostic – la dissociation – autant qu'une explication rationnelle à deux années de déprise totale ; il faisait rentrer neuf ans de vie émotionnelle dans l'ordre paradoxal de la maladie.

 

L'esprit, quelquefois, ou l'âme, face à un événement qui le dépasse, préfère se couper en deux. La mémoire des choses demeure, quand la mémoire des émotions est enfouie sous plusieurs nappes de silence. Mes émotions s'étaient tues, sept ans, puis devant la mer, devant C., les émotions avaient commencé à fissurer lentement le cocon ouaté dans lequel elles s'étaient tenues sages, sept années durant.

 

Si je brise un miroir, je me condamne à sept ans de malheur ; si je brise mon âme en deux, je me préserve sept années durant d'émotions trop intenses pour qu'elle les supporte. Sans doute les émotions attendaient-elles de moi que je devienne une femme, plus forte et mieux lotie, pour s'extirper de leurs caves mémorielles. L'être scindé se réassocie à elle-même, et ce faisant, est bouleversée.

 

*

 

La sculptrice Louise Bourgeois, rapporte Deborah Levy, sculpte parce que ses émotions sont plus grandes qu'elle ; c'est une chose passée de mode. J'imagine qu'elle exprime par là son besoin de donner forme à ces émotions, pour échapper à la folie.

 

*

 

Si les petites fées m'avaient dit, il y a trois ans encore, qu'un jour les émotions me guideraient par le bout du nez ; que la maladie de l'âme, ça n'était pas uniquement la mélancolie ; qu'on peut être évidée de soi par autre chose que la drogue ; je ne les aurais pas crues. C., à Nice, la semaine passée, m'a dit une chose tandis que nous traversions la place : elle m'a dit qu'elle faisait l'effort d'imaginer que notre moi passé, celui qui existait trois ans plus tôt, était tout d'un coup projeté dans ce présent. Les passant·es portent des masques, les chaises en plastique sont rangées depuis longtemps. Qu'aurions-nous compris à cela ?

 

*

 

Le long des falaises de l'Esterel, la mer est coupée, elle aussi. La falaise, rouge, la tranche finement ; elle forme d'obscures criques où nous sommes descendues. Debout devant les vagues, j'ai regardé C. nager dans l'eau froide du mois de janvier, puis j'ai pensé à toutes les fois où j'avais nagé avec C. autrefois. J'ai nagé avec C. dans la piscine municipale, quand la professeure nous donnait des cours de natation ; dans le chlore encore, j'ai nagé avec C. dans la piscine de la résidence où nous habitions toutes deux, enfants. J'ai pensé que j'avais plus souvent gravi des montagnes avec C., que nagé ; que j'avais plus souvent déboulé sur les pentes de montagne avec C., que nagé.

 

Les émotions sont-elles des chenilles ? elles forment des cocons, et muent pendant sept ans. J'imagine le papillon étrange qui sortirait de cette mue monstrueuse. Sorti de caves mémorielles, le papillon me bousculerait ; c'est pour cette raison, pensé-je, que son départ me laisse tremblante et décalée. La statue, dirait Louise Bourgeois, est mieux assurée depuis un socle solide. Mais Louise Bourgeois sculptait d'immenses insectes, postés sur des pattes fines et précaires. Des araignées que le vent balance, et d'horribles cocons d'où s'échappent des corps humains.

La chair.

8 Février 2021 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Poème

Vous n'étiez que des chairs, d'abord,
Que l'on tire, comme du verbe, velues, vous

 

N'étiez que du corps.

 

Le bras et la queue, qu'on retire du corps, vous
N'existiez pas encore. Le cul,

 

Posé sur le cimetière, vous n'étiez encore que
Des chairs.

 

*

 

On vous tirait, on vous poussait, on vous pre-
Nait. Vous n'étiez alors
Qu'un seul et très grand

 

Corps

 

Poussé d'une marmite, ou qu'un seul oiseau
Qu'on bute. On vous aura retiré des
Entrailles, la chair.

Le billig et le wok.

7 Février 2021 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Miette

L'été de l'année 2015, ma grand-mère entassait des cartons de livres dans le coffre de sa voiture ; nous partions toutes deux à l'aurore sur des routes de campagne, puis nous nous garions le long d'immenses prairies transformées en parkings : c'étaient jours de brocante.

 

Il fallait d'abord trouver l'emplacement ; déplier les tables en plastique ; transporter les cartons de livres. J'avais inventé une disposition pour donner cohérence à l'ensemble : des bacs de vieux classiques de poche ; des bacs de science-fiction, reconnaissable aux couvertures grises et bleues ; des bacs de romances et bluettes, celles que ma grand-mère avait dû lire sur la plage, les étés précédents.

 

Il faisait chaud. Je portais des lunettes de soleil. Lentement, des gens passaient entre les tables, regardaient les objets. Les livres sont des objets qu'on touche ; pour voir les livres, on doit se pencher sur le carton, puis soulever chacun des livres, lire la couverture, peut-être se repérer aux couleurs. Je me souviens d'un homme d'une cinquantaine d'années qui, sans un mot, a choisi une vingtaine d'ouvrages et, sans un mot, les a réglés. Plus tard, mon oncle expliquerait à ma grand-mère qu'elle avait vendu des éditions collector vingt fois au-dessous du prix du marché ; l'homme était un connaisseur.

 

Nos voisins vendaient, eux, des objets : le genre d'objets qu'on entasse dans le garage pendant des années, et qu'on vend un jour lors d'une brocante. La plupart de ces objets ont mal vieilli ; ils sont humides et gondolés. Les gens passent, lentement, et n'ont pas ce regard du connaisseur ; sauf moi, bien sûr. J'avais vu le beau wok électrique que le vieux couple vendait, et je le voulais pour cuisiner.

 

Mon beau-père détenait, jusqu'alors, le monopole de la réalisation de la fondue chinoise. Il possédait un wok, tout pareil, un wok électrique qu'on pose au milieu de la table, qu'on remplit de lait de coco et d'épices, dans lequel on plonge des nouilles, des légumes et du poisson.

 

*

 

Dans le domaine culinaire, je me contente d'imiter les mien·nes. Je réalise la lotte à l'armoricaine d'une grand-mère, la soupe aux légumes de l'autre, la fondue de mon beau-père, le gratin dauphinois de ma mère. Je réalise la sauce de salade de mon père, les crêpes de la mère de J., et le poulet au curry de ma tante. Je réalise le poulet au gingembre de D., le gâteau au chocolat de mon enfance, le tiramisu de ma grand-mère, et son crumble aussi. Je réalise les cookies au matcha de C., la soupe au butternut de l'autre C., et la tarte au poireau de R. Je réalise la bolognaise de mon oncle et, comme mon beau-père, j'assaisonne tout au gingembre, que je tranche, comme lui, en fines lanières.

 

Ce jour-là, après avoir été dépouillée des livres de science-fiction que lui avait laissé mon oncle en déménageant, ma grand-mère m'a offert le wok électrique. Ses voisin·es le lui ont, en réalité, cédé à un prix très modeste ; on développe de grandes solidarités, lors des brocantes. On se donne quelques conseils sur la disposition des tables, sur le prix du livre à l'unité, et on commente, ensemble, la chaleur montante, inusitée dans ces villages de Bretagne.

 

Le wok électrique ne rentrait pas dans ma valise ; il a fallu ruser pour le ramener à Paris. La première fois que j'ai utilisé le wok, j'ai raté la fondue. Elle était insipide ; j'avais pourtant dosé le satay, le lait de coco et le nuoc mam dans les proportions exactes que m'avait décrites mon beau-père, au téléphone. Devant mes invités, ce jour-là comme toujours, polis et menteurs, j'ai songé avec dépit que les proportions exactes n'étaient jamais celles qu'on déclare.

 

Si votre grand-mère vous explique qu'il ne faut qu'une gousse d'ail dans le poêlon de la fondue, c'est qu'il en faut au moins deux ; si Hélène vous explique qu'elle met peu de beurre dans la poêle au moment de cuire la crêpe, c'est qu'il faut trancher large dans la motte ; si votre tante vous assure qu'elle ne met qu'une dizaine de cacahuètes broyées dans son poulet, c'est qu'il en faut le triple.

 

Mon beau-père, pensé-je devant mes invités – qui tous mangeaient sans savoir quel succédané honteux c'était là – mon beau-père ne sait pas qu'il a la main leste, quand il saupoudre le bouillon de satay ; il ne sait pas tout le nuoc mam qu'il verse, il ne sait pas qu'il met moins d'eau que de lait de coco, il ne sait pas non plus que la sauce soja est dispensée avec générosité. Il a noté dans le recoin de sa tête une recette idéale qu'il n'a jamais mise à exécution, qu'il outrepasse toujours, et qu'il m'a transmise car, n'est-ce-pas, c'est la recette que l'on transmet, et non l'exécution.

 

*

 

L'été de l'année 2015, quelques mois après la mort de mon grand-père, ma grand-mère m'a offert le wok de nos voisins de brocante ; elle a aussi vendu, pour vingt euros, le billig de sa belle-mère, à un couple de jeunes marié·es parisien·nes fraichement installé dans la région. J'ai pensé, en regardant le jeune couple s'éloigner avec le billig, à mon arrière-grand-mère qui possédait le tour de main que seules les vraies bretonnes possèdent, le tour de main de la crêpe : ni trop lent – la crêpe serait épaisse – ni trop rapide – elle serait trouée. J'ai pensé que ma grand-mère, née dans les Pyrénées, n'avait jamais réussi à attraper le tour de main. Elle utilisait une poêle toute simple pour faire des crêpes. Le billig avait été remisé dans le garage pendant une dizaine d'années, depuis la mort de la belle-mère jusqu'à celle de l'époux.

La vitrine de la librairie

2 Février 2021 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Miette

Dans la vitrine de la librairie, on aperçoit les couvertures de plusieurs livres de poésie. Je les reconnais à leur couleur :

 

- le rose est le livre écrit par Sofia Odiva, lorsqu'elle est partie, pendant deux mois, dans la forêt. Elle avait pris avec elle des boîtes de nourriture lyophilisée et un petit carnet rose ; elle a chassé quelques insectes, essentiellement de l'espèce des rongeurs de bois, puis les a enduits de résine pour les conserver. Le livre rose, page par page, forme une lente procession d'insectes immobiles. Sophie utilise une prose caoutchouteuse, épaisse ; à l'image des trous de verdure où, sans doute, elle plantait sa tente dans la forêt.

 

- le vert est le livre de Marie-Jeanne Riquier. J'ai rencontré Marie-Jeanne lors d'une lecture, à la Maison de la poésie. Elle semblait anxieuse, et avait collé son long corps contre le mur du fond. Elle ne semblait pas écouter le jeune poète venu du Mexique, qui lisait, puis expliquait, puis lisait encore, les pages photocopiées qu'il tenait à la main. Dans le livre vert, je crois que Marie-Jeanne a produit le long récit, en alexandrins, de son adolescence ingrate. C'est très étonnant, m'a dit le libraire, très étonnant. L'alexandrin semblait passé de mode, de même que les longs récits poétiques en vers, de même que l'adolescence. C'est très étonnant.

 

- le livre bleuté, posé contre le livre rose, porte en caractères diffus un titre que je ne peux pas déchiffrer. Cela n'a toutefois pas d'importance : je sais qu'il a été écrit par Louise et Célimène il y a quelques mois, tandis qu'elles tiraient les cartes pour le compte de clients très riches. Elles ont assemblé leurs prédictions en livre, puis ont ajouté des notes de bas de page qui forment la biographie des hommes d'affaire qui, ce soir-là, avaient sollicité leurs talents de devineresses. Le contraste entre les prédictions et les notes de bas de page, m'a dit le libraire, est saisissant : on croirait la rencontre entre Amour, gloire et beauté et la notice wikipédia du CAC 40.

 

- le livre rayé de jaune et de noir est un peu spécial. C'est le dernier livre de Zohra-Panda30. Le libraire m'a dit, en souriant légèrement, qu'il était un peu spécial, mais qu'il préférait que j'en fasse la découverte tout seul. Le libraire m'a dit que Zohra-Panda30 avait écrit une poésie spéciale. Je ne sais pas ce qu'il a voulu dire.

 

- le livre de Querelle G. est rayé rose et blanc. C'est de la poésie érotique, bien sûr ; le libraire m'a dit que les illustrations, fournies par Jean Cacatoès, étaient des plus explicites, et qu'il avait hésité à positionner le livre en vitrine. La poésie érotique de Querelle G. est traversée par des courants contraires. Quelquefois, de longs versets s'élancent, portant à bout de bras le torse tatoué de beaux jeunes hommes ; d'autres fois, des vers plus courts, et friables, évoquent la silhouette dégradée de vieillards enveloppés dans des pelisses. La rencontre entre les deux produit une étonnante dissymétrie rythmique.

 

- mon propre livre, édité l'an dernier, est encore en vitrine. Il ressemble à un accordéon. Ma poésie fonctionne comme un soufflet qu'on rabat sur lui-même. Le libraire, quelquefois, mime des deux bras, qu'il ouvre puis referme d'un mouvement comique, le fonctionnement de ma poésie. Il m'a une fois permis de venir lire les treize sonnets qui ouvrent le livre ; un livre noir, très simple.

 

- le livre de Blaise Bernard est très épais, massif. Le libraire m'a confié son prix, un prix indécent pour les jeunes poéètes·ses qui, quelquefois, entrent dans la librairie et achètent des livres de poésie. La plupart des pages en sont vides ; d'autres sont encrées, tachées ; on dit que l'imprimeur a confié à ses enfants le soin de renverser des petits tubes d'encre entre les pages du livre, tiré à une centaine d'exemplaires. Le libraire ne m'a pas dit si le livre contenait du texte.

 

- le livre de Jade38 est, quant à lui, très petit. C'est à peine une plaquette de poésie. Il contient les titres de tous les articles de son blog ; elle les a disposés pour qu'ils forment des haïkus, ce qui explique la finesse du livre. Attention, m'a dit le libraire, attention : ce ne sont pas des haïkus à la française ; Jade38 a scrupuleusement suivi les règles de versification japonaises, si bien qu'elle a coupé à vif les titres des articles de son blog.

 

- le livre de Parsifal ressemble au livre de Jade38 : même format, mais sa couverture, au lieu d'arborer une belle teinte saumon, est blanche. Personne ne sait encore ce qu'a écrit Parsifal dans ce livre, puisque l'éditeur l'a livré entouré d'une fine couche de plastique. Le libraire m'a expliqué, l'air confus, qu'il n'avait pas osé sortir les livres de cet emballage : le titre, Nommer les oiseaux, est directement imprimé dessus.

 

- le livre du libraire est caché derrière les autres. Si je ne savais pas que le libraire écrivait aussi de la poésie, je l'aurais sans doute raté. C'est un livre assez ordinaire : couverture beige entourée d'un liséré rouge. Je l'ai feuilleté dans une autre libraire, pour que le libraire n'observe pas les mimiques de mon visage – au demeurant, j'aurais pu éviter cette précaution ; la poésie contenue dans ce livre est de très bonne facture. C'est du vers libre, bien découpé, sans cesse relancé. Chacun des poèmes commence par l'évocation d'un objet carré, puis le déporte sur le plan idéel.

 

- enfin, le livre de Noémie Melson, avec sa belle couleur dorée. J'attends sa parution depuis le mois d'août. Noémie Melson publie d'ordinaire un nouveau livre tous les mois d'août, mais j'imagine que le rythme ponctuel de la parution de ses journaux poétiques a dû être perturbé par le contexte sanitaire. J'imagine, oui, volontiers que Noémie ne s'est pas réfugiée, comme tous les étés, dans la maison de ses parents pour achever les corrections de son journal, préférant rester chez elle pour s'occuper des plantes, ou toute autre chose semblable et futile.

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Maîtrise des incendies.

31 Janvier 2021 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Miette

Mon ami, R., est entré en conflit frontal avec moi hier soir.

 

J'étais dans le train, et le train, lui, était immobilisé en pleine voie. Les arbres, autour, poussaient ; les haut-parleurs, eux, nous racontaient une histoire. C'est l'histoire de trois départs de feu, et d'un incendie qui ravage, plus loin, une gare.

 

Mon ami, R., m'écrivait ; il me demandait des nouvelles du voyage. Je lui ai parlé des couchers de soleil de Nice et, mal inspirée, des haut-parleurs ; des départs d'incendie ; des feux qu'on ne maîtrise pas.

 

R. estime que toute occasion est bonne pour écrire. On peut écrire, dit-il, sur les couchers de soleil, et sur les départs d'incendie ; mais aussi, dit-il, sur les incendies qu'on ne maîtrise pas.

 

R., l'an passé, a écrit beaucoup de textes : il a d'abord écrit un texte à propos du tome 3 des œuvres complètes de l'écrivain chilien Roberto Bolaño ; c'était retour de librairie. Il a écrit une série de textes à propos des copies de ses élèves ; retour de DS. Il a écrit pour clasher l'année 2019, puis la décade 2010, puis le coronavirus. Il a écrit pour écrire puisque, estime-t-il, tout est prétexte à l'écriture.

 

Désemparée, dans le train, je lui ai écrit, moi aussi, pour lui expliquer que je ne pouvais rien dire des incendies. D'abord, si poétiques fussent-ils, les incendies avaient lieu à plusieurs dizaines de kilomètres de la voie. Ils avaient certes endommagé un câble – et certes, deux des trois feux étaient, désormais, maîtrisés – mais je me sentais incapable de rien écrire à leur propos.

 

R. m'a demandé d'inventer quelque chose ; ou de dire la vérité. Il estime que tout événement, si lointain soit-il, produit un centre autour duquel graviter dans l'écriture. Je lui ai répondu que je n'étais pas un objet qui gravite. Je lui ai répondu que le train qui me portait vers l'incendie roulait en ligne droite, au bord de la mer, avec les arbres autour. "Ce n'est pas, R., de quoi beaucoup graviter !"

 

R. estime que la mer est un objet d'écriture : les vagues formulent le rythme, et les oiseaux, les algues et le soleil, de discrets motifs. On peut, dit R., former des séries à partir du varech qu'on aperçoit à travers les fenêtres du train : varech 1 / varech 2 / varech 3 etc.

 

J'ai répondu à R. qu'il me semblait évident que, lancé à toute allure, le train m'empêchait, depuis ses fenêtres, d'apercevoir le varech. Je ne vois pas, ai-je écrit à R., le varech, et je ne vois pas non plus les mouettes, et je ne vois pas non plus les voiliers.

 

Et tu ne vois pas, dit R., non plus les incendies. Ça n'empêche rien.

 

À ce stade de la dispute, j'ai soupiré. J'ai refermé mon ordinateur ; j'ai sorti une bouteille d'eau de mon sac, et j'ai bu. J'ai pensé aux incendies, à l'écriture et à R. J'avais la nette sensation de tourner en rond.

 

Lorsque j'ai fini par rouvrir mon ordinateur, R. m'avait écrit une série de longs messages. Dans ces longs messages, il formulait une critique étrange et vindicative à propos de ma démarche d'écriture. J'écrivais, disait R., en documentariste ; j'étais factuelle, aride, et naïve ! L'imagination, m'écrivait R., n'est pas ce que tu crois. L'imagination n'est pas maîtrise de l'expérience ; l'imagination c'est, m'écrivait R., quand tu mélanges l'incendie de 2007 aux vagues, aux arbres et à la mer. Tu MÉLANGES les flammes, tu mélanges les vagues, tu mélanges tout et tu écris. C'est tout. Tu n'as pas à mentir. Tu n'as pas à leurrer. Cerne les flammes, cours et saute, sois légère comme un petit voilier balloté sur la mer, et tout ira bien.

 

En définitive, ai-je pensé hier soir, tandis que le haut-parleur annonçait un retard de deux heures en gare de Marseille, en définitive, je ferais mieux de bloquer R.

 

Mais je n'ai pas bloqué R. J'ai continué, à intervalles réguliers, à lui répondre ; j'ai disposé, côte à côte, toutes les idées qui me venaient à propos d'incendies qu'on ne maîtrise pas. Je lui ai dit combien je trouvais notre conversation puérile. J'ai contemplé les nœuds du bois, dans les arbres, et leurs feuilles dans le vent. J'ai pensé qu'il me faudrait connaître le nom de cette espèce d'arbres pour écrire quoi que ce soit qui en vaille la peine à leur propos. Je l'ai dit à R., qui m'a répondu qu'il me suffisait de parler du vent dans les feuilles des arbres ; je lui ai répondu qu'il n'y avait rien à dire du vent non plus. Les fenêtres du train étaient scellées.

 

Quand je suis arrivée en gare de Lyon, R. avait tant écrit, et j'avais tant écrit, que, calculé-je, nous avions écrit assez de mots pour former un livre. Un petit livre : un recueil de poèmes un peu épais, ou bien une grosse nouvelle, ou, pensé-je, un très court roman de poche. Si, pensé-je, R. écrit à propos de notre conversation, il aura de quoi signer un contrat d'édition bientôt. Cela m'a rassurée.

journal sentimental 18, la pensée magique

28 Janvier 2021 , Rédigé par Les miettes Publié dans #journal

"Je pense à ça chaque seconde de chaque minute de chaque heure" est une phrase qui me vient souvent en tête. Je pense à ça, et c'est comme un événement qui ne concerne que moi – c'est que, personne ne sait que ça existe.

 

Cet événement ressemble au deuil, avec toutes ses phases ; mais le deuil est un processus enclenché par un décès, une séparation ou une rupture. Le deuil n'est pas, pensé-je, ce qui doit t'arriver quand tu marches le long d'un chemin côtier et évoques des souvenirs, par la parole, auprès d'une amie.

 

J'ai compris : ce deuil impossible ne concerne que moi. Je n'ai pas le droit de penser que la violence de mes émotions est en mesure de rejaillir si fort dans le réel qu'elle le torde : c'est de la pensée magique.

 

Joan Didion, dans le livre qu'elle consacre au deuil de son mari, parle de cette année de "pensée magique" ; pendant un an, elle a agi en femme superstitieuse. On ne doit pas donner les chemises, cela empêcherait le défunt de revenir. Et peut-être que si, en repensant très fort aux instants qui précèdent la mort, on transforme le souvenir, la mort s'en ira, vaincue.

 

Je n'ai aucune complaisance – Joan Didion non plus – pour mes pensées magiques. "Si je pense très fort à ça, l'histoire se terminera différemment" est aussitôt annulé par un brusque revirement de pensée ; je m'apitoie peu, et jamais longtemps, dans la pensée magique.

 

*

 

Je suis dans le train pour Nice. Il y a presque deux ans, à Nice, quelque chose s'est brisé en moi, et le travail du deuil a commencé, à rebours. C'était un deuil inacceptable, auquel le nom de "deuil" n'a été donné par commodité qu'ensuite, pour expliquer.

 

Nous admettons facilement les deuils lorsqu'ils semblent inévitables : un·e proche meurt, déménage à l'autre bout du monde, ou nous signifie un congé définitif. Il est normal de souffrir, d'être envahi·e par des flots d'émotions contradictoires et violentes ; il est normal de devenir un être fragilisé et friable. Toutes ces choses sont acceptables puisqu'elles ont été provoquées par une cause ! mais les deuils imprévus, en retard de plusieurs années ?

 

*

 

Le deuil m'aura menée très loin. J'ai, dans des vagues successives d'énergie et d'abattement, puisé de quoi beaucoup écrire ; de quoi tourner des vidéos ; de quoi lire, puis de quoi parler de mes lectures.

 

*

 

Annie Ernaux aura été ma compagne ; dans Mémoire de fille, elle explique comment le deuil lui a – c'est la pensée magique, ou ce sont les vagues d'énergie – permis, l'espace d'une année, de donner les bouchées doubles. J'ai donné les bouchées doubles, comme elle, perdue dans la pensée magique, ou perdue dans les émotions, fuyant le long des trottoirs de ma ville.

 

On ne choisit pas le moment du souvenir, ni le moment du deuil. L'émotion t'accapare et te décentre. Je n'ai pas été, depuis deux ans, très maîtresse de mes pensées. J'aurais fait, sans le vouloir, cet apprentissage : qu'on ne choisit pas toujours quel centre surgit en nous.

 

*

 

Joan Didion a compulsé des ouvrages scientifiques sur le deuil : psychiatrie, psychanalyse, philosophie, médecines diverses. Elle a appris que le deuil était une maladie ; que seul son caractère inéluctable – la plupart des êtres humains sont amené·es à souffrir, plusieurs fois au cours de leur vie, de cette maladie-là – empêche une prise en charge du deuil comme maladie.

 

Au sein-même du deuil, il existe un état dit normal, et un état dit pathologique – je chuchote en moi, une maladie dans la maladie. Je suis malade de ma propre maladie. Et je suis triplement malade, puisque je n'aurais pas dû... – on en revient sans cesse à la légitimité, ou à l'illégitimité, des émotions.

 

Je m'inquiète, à propos de temporalités : dans les livres de deuil, les tombeaux, les journaux de deuil, la phase maladive du deuil dure un an. Le mien aura bientôt deux ans, et s'il se calme par endroits, demeure souvent béant. Je m'inquiète de cette triple maladie des émotions, que je ne soigne aucunement.

 

*

 

Ou plutôt, si : j'ai pris quelques cachets pour contrer la douleur, au début, surtout. Je me suis administré quelques "arrêts de travail" sans en notifier personne. J'ai pris à partie mon amoureux, qui a fait pour moi beaucoup des choses matérielles que je ne parvenais plus à prendre en charge. Il a préparé des centaines de tisanes ; il a fait chauffer l'eau de beaucoup de bouillottes. Il m'a offert beaucoup de livres, qu'il ramenait d'excursions : et notamment ce livre de Joan Didion, L'Année de la pensée magique, mais aussi un livre de Goliarda Sapienza, qui cultive la joie, et un autre de Carl Rakosi, dont les poèmes parlent encore d'écriture.

 

J'ai eu besoin de beaucoup parler d'écriture, pendant le deuil. D'écrire une à une, toutes ses phases, dans le journal sentimental. J'ai caché dans le journal la lente compréhension de ce qu'est un deuil, et des manières dont il vous transforme – j'allais dire, vous écrit, puis j'ai eu peur de le dire.

 

*

 

Depuis le deuil, les écrivain·es deviennent d'importants compagnons de voyage.

 

C'est arrivé, il y a bien des années, quand un ami est mort ; Proust était le compagnon de ce premier deuil.

 

Ça arrive encore. Je ne comprends pas toujours pourquoi cet·te écrivain·e, et dans ses livres, cette phrase ; j'ai révisé la manière un rien désincarnée dont j'appréciais les textes. Dans le deuil, des textes que j'aurais trouvés objectivement médiocres devenaient compagnons de route. J'ai appris qu'il existait beaucoup d'approches des textes, que j'ignorais encore. J'ai compris pourquoi Joan Didion avait lu autant de livres qu'elle n'aurait jamais pensé à ouvrir, avant la survenue du deuil.

 

*

 

J'écris beaucoup, comme s'il y avait, dans ce mois passé après la dernière entrée du journal sentimental, beaucoup de choses qui, faute d'avoir été écrites, se pressaient désormais en moi. C'est vrai, quelque part – combien de fois ai-je ouvert le topic du journal, depuis décembre dernier ? les choses se pressent en moi, et demandent leur tour de parole – qu'elles n'auront pas, puisque le coche est manqué...

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