journal sentimental 6
J. a 13 ans, bientôt 14. Elle lit sur le canapé et sa main droite se noue, dénoue, à un rythme régulier. Nous lisons toutes les deux. Puis nous parlons, nous serrons l'une contre l'autre ou nous chatouillons. Depuis sa naissance, j'ai pris l'habitude de la serrer contre mon cœur, de la couvrir de baisers, et je suis payée de retour. Nous qui ne venons pas d'une lignée tactile, nous nous sommes offert des milliers de gestes de tendresse ; mèches de cheveux enroulées autour des doigts, pieds contre pieds, longues séances de dos grattés...
J'ai craint parfois que son entrée dans l'adolescence ne nous ôte ce lien-là ; il semblerait qu'il n'en soit rien. La pudeur ne nous a pas encore rendues distantes l'une envers l'autre.
Quand J. était petite, notre mère a été malade. J'habitais l'internat de mon lycée de Grenoble ; tous les mercredis, je venais la chercher et l'emmenais en ville. Elle avait peur des manèges, mais batifolait dans les parcs, s'enfonçait dans des sièges de cinéma trop larges pour elle et dévorait, babillante, des macarons trop sucrés, dans le petit salon de thé qui jouxtait la fontaine. J'étais fière de la promener au bout de mon bras ; elle était fière de me promener au bout du sien.
Quand J. est née, en entrant dans la chambre d'hôpital, j'ai serré les yeux très fort ; j'avais 13 ans, et je voulais me souvenir pour toute la vie de l'instant où je les rouvrirais sur elle. Je m'en souviens, évidemment ! comme elle était petite, et rougeaude ; je l'avais attendue fébrile durant tout un été. Poupon fripé, avorton de sœur couchée dans un berceau en plastique : c'était J.
Les années qui ont suivi ont confirmé ce premier regard : je l'aimais, et elle aussi. C'est la deuxième fois de notre vie que nous nous retrouvons seules ensemble une semaine. La première fois, il y a quelques années, j'habitais une petite maison rose à Nanterre en compagnie de M. ; J. me demandait, tous les soirs, que je lui dicte un texte coriace ; professeure sévère, je bardais de rouge la feuille à carreaux qu'elle me tendait au bout de quelques minutes.
En ce moment, J. est assise sur le canapé rouge et observe, penchée, l'écran de son téléphone. Nous venons d'enfourner un gâteau qui bientôt sera cuit. L'espace est domestique, calme ; il est ordonné et j'y occupe un rôle étrange ; ni tout à fait mère, ni tout à fait amie, je veille sur J., la nourris et ris de bon cœur avec elle.
Lire de la poésie.
Je ne lis pas assez de poésie.
Je préfère imaginer que les feuilles tombent
Et les faire, effectivement, tomber
Ou les y aider
Mais en tout cas, dans cet interstice d'imagination qui me demeure
Je fais rentrer de menus objets, je croule sous ce qui me
Sollicite, mais je ne lis pas, non, de
Poésie.
Autrefois, pressée par l'estime de quelques-un·es,
Je lisais, oui, de la
Poésie. Mais peu. Mais par grappes, ou effeuillée.
Au choix, mais jamais d'un coup ni entière. Je pense
Qu'il faut privilégier les remontées acides, ce jour
Particulier de mon cycle où le sang, débarrassé de ses
Caillots houleux, me fouette le cœur. Alors j'écris de
La poésie, mais je n'en lis pas.
A vrai dire, c'est faux : j'en lis par grappes et giboulées, remon-
-tées acides, j'en lis en grappillant, je furète, mais tu connais
Cette sensation de n'être qu'un animal perdu ?
Alors, dans les feuilles, je me roule en boule et je patiente,
J'attends les remontées du cœur, je suis lyrique ! comme un
Animal en sang. En sangs. Bienvenue sous la frondaison du
Pommier, du cerisier, de l'abricotier, je secoue bien les branches
Et je furète. Mais à vrai dire, c'est peu de choses. C'est à peine
Réel, ça. Les fruits barbouillés de mon sang, écharpés, réduits
En charpie réelle, ça, c'est de la – poésie. Et si je m'interromps
Parfois, furieuse, devant les belles pages déchirées, évidées, poisson
De mer puant, c'est bien qu'on me l'ordonne. De l'intérieur, ça monte
Comme un feu de forêt, c'est puissant et rouge, ça sanguinole.
journal sentimental 5
M. m'appelle ; elle me demande de regarder par-dessus son épaule. Dans la nuit qui tombe, deux blaireaux fuient, énormes. Ils viennent de dépiauter des cerises dans la pente ; nous qui soupçonnions le geai ! le sol est couvert de milliers de noyaux, bien dénudés, et ce sont les blaireaux qui toutes les nuits viennent festoyer sous nos fenêtres. Pas le loup, pas le cerf, pas les quelques biches que nous apercevons parfois : les blaireaux.
J'évoque ce souvenir récent, assise au bureau de mon père. Quelques photos le meublent, des livres et des papiers, une montre blanche.
J'ai dû quitter le chalet pour trois jours, et descendre en ville. Je n'aime pas Grenoble, ou je ne l'aime plus ; pourtant, je suis réconciliée avec celui de ses aspects qui me rebute le plus : la capacité qu'a la ville à remuer tous les jours un quotidien terne, fait de moments dont l'on n'attend rien.
Quand je marche dans Grenoble, désormais, c'est au milieu de fantômes. Hier, depuis la gare, j'ai parcouru quelques larges avenues, le parc Paul mistral, et suis passée devant le petit muret où J. m'attendait, ce premier jour de février 2012. J'ai également traversé le square où, dans le vent et les feuilles qui volent, j'ai annoncé à E. ma décision de le quitter. Je suis passée devant le banc où J., pour la première fois, m'a touché la main. Tout ces souvenirs remontaient en désordre, non pas dans le clair ordonnancement des jours et des mois qui passent, mais selon le tracé des rues.
Je ne suis pas passée, cette fois-ci, sur le trottoir où le sens d'être vivante m'avait, cinq minutes, abandonnée ; ni sur la place épaisse où, de loin, j'avais aperçu la silhouette de M. tandis que mes jambes se dérobaient sous moi ; cette même place sur laquelle J*. m'avait attrapée par les poignets pour me faire tournoyer, la première fois. Je me demande s'il existe un avenir dans une ville comme celle-là ; je n'ai plus envie d'y rencontrer personne. Tout au plus accepterais-je d'y côtoyer les corps vieillis de mes chers fantômes, mais j'ai perdu la trace de la plupart d'entre eux.
J'accepte, à la rigueur, de vivre dans Paris ; au chalet. Fantômes et présent coexistent et se mêlent. Mais Grenoble n'est plus rien que de la poussière remuée par la marche. Je n'ai pas maudit trois fois cette ville, et quelques-unes de mes amies y vivent encore. E. y a mis au monde deux enfants ; D. y est revenue, après avoir parcouru de larges cercles concentriques ; P., elle, va et vient entre des pays lointains et la ville de ses parents. Je les y retrouve parfois.
Seul D., il y a quelques mois, semblait remuer la poussière. Il découvrait la ville et l'aimait. Mais c'était une autre ville.
journal sentimental 4
J'essaie d'ordonner mes pensées ; de soupeser ce qui me sépare de l'autre été. L'année a passé sur moi comme un camion fumant ; j'étais sur l'autoroute, seule et nue : les automobilistes m'ont roulé dessus sans sommation.
La montagne est si paisible que je me pense paisible à ses côtés. Je prends appui sur ses parois, je ramasse les pommes de pin et les fourre dans de grands sacs pour l'hiver. Voilà tout. Il ne faut pas faire attention aux fantômes qui lèvent depuis la cave ; la force inattendue de leurs ongles de fantômes vous ferait basculer en leur compagnie, et qui sait comment s'extirper des profondeurs d'une cave mémorielle.
J'ai souvent, cette année, dans mes textes, évoqué le tombereau d'émotions qui me roulait sur le corps. C. m'aurait conseillé la pratique du yoga yin ; M., la lecture d'Epictète. J'ai été enfantine et n'en ai fait qu'à ma tête : loin de faire barrière à ce flot mémoriel, je lui ai ouvert grand les bras et me suis noyée dedans. Est-ce terminé ? en ai-je fini avec cette détresse, ces flots de souffrance, de mélancolie et de regret ? avec la joie stricte et féroce des ongles plantés dans l'avant-bras ? avec la renaissance de mémoires enfouies ?
Lire Marlen Haushofer m'aura permis de mettre une image précise sur cette année ; son héroïne, dans Le mur invisible, se trouve du jour au lendemain coupée des êtres humains et de son passé par un mur transparent et infranchissable. Elle en prend son parti, laisse sa peau se tanner, et prend soin de quelques bêtes qui le lui rendent plus ou moins.
J'ai vécu avec dans ma poitrine un mur invisible, pendant de longues années. Il ne m'a pas empêchée de prendre soin des bêtes adorables qui croisaient mon chemin, ni de construire un présent auprès d'humain·es qui me le rendaient au centuple. Mais il s'est un jour brisé, très simplement, au bord d'un chemin côtier. La mer était d'un bleu troublant et comme artificiel. J'étais, à ce moment, sans artifice, posée sur les rochers. Et tout s'est fissuré. Avec lenteur au départ, oui ! les flots, pourtant, une fois qu'ils eurent repéré la fissure, travaillèrent à l'élargir, et ce faisant m'éloignèrent les côtes les unes des autres. Les flots se sont ménagé une voie royale dans mon buste, mon bassin, auprès de ma colonne, ont secoué tout l'appareil ordonné de mes entrailles et, je dois le dire, nulle pratique de méditation n'a su leur barrer le passage.
M. s'est penchée à mes côtés, sur le flot, et m'a aidé à dessiner des tuyaux, des couloirs, de larges canalisations ; auprès d'elle, ce travail de pêcheur semblait convenir. Je m'en suis faite l'obstinée défenderesse ; bien sûr ! le langage peut tout démêler. Les plans tracés au crayon fin permettent au flot des émotions de se répartir dans de belles avenues et, partant, de lui faire perdre en puissance. Tout ça fonctionnait très bien. Oh oui, très bien. L'organisation claire de ces canalisations m'aura un temps permis de renoncer à mon immaturité, à mes bras laissés ouverts et accueillants ; peut-être.
Mais dès que M. avait le dos tourné, je gommais frénétiquement les plans qu'elle m'avait aidée à tracer ; le dessin se délitait sur le papier, et ses vastes courbes prenaient des airs de grottes oubliées et monstrueuses. Ce sont les larmes qui, je crois, brouillaient le mieux le dessin clair.
Tout ça est sans doute un peu dramatique ; vu depuis ces montagnes qui s'ouvrent comme une plaie, ça l'est. Beaucoup de papillons copulent au milieu des fleurs. Amusées, la semaine dernière, M. et moi les regardions faire. Les papillons, sans doute un peu gênés, s'éloignaient quand nous restions trop longtemps immobiles à leurs côtés. J. ne s'intéresse pas assez aux papillons pour remarquer qu'il y en a plus que les années précédentes ; les papillons de mon enfance, nombreux et divers, semblent avoir déniché la fissure qui les ramènerait au présent : ils s'y engouffrent avec une joie !
J'ai filmé les fleurs du talus de ma grand-mère, sans trop connaître leurs noms. Il faut dire qu'elles ont chacune une manière personnelle d'habiter les quatre angles du cadre ; les lavandes, notamment, se laissent mal circonvenir : j'attends qu'un insecte vienne les butiner, et déplace légèrement mon téléphone de droite à gauche, en un embryon de travelling qui ferait rire les cinéastes réels. Les fleurs roses, sortes de versions 5/3 des pissenlits, sont plus simples à encadrer. Voilà. Le compagnon de ma grand-mère possédait un livre sur les fleurs de montagne ; nous l'emportions en randonnée et jouions à nommer les fleurs qui croisaient notre route. Je n'ai pas retenu, hélas, ces noms de fleurs.
Aujourd'hui, je suis à peu près ignare en noms de fleurs : je connais, d'une part, des noms de fleurs, de l'autre, des images de fleurs ; mais au petit jeu qui consisterait à apparier ces choses, je suis mauvaise. E., mon amie d'enfance, connaît la forme exacte des différentes feuilles d'arbre de la région, et peut retrouver, à partir d'elles, le nom des arbres : elle a retenu les cours que nous recevions en maternelle, lorsque nous suivions comme de ravissants petits canards notre instituteur montessorien. Il nous emmena un jour en classe de neige ; je me souviens seulement du bâton de pluie, des murs surchauffés de notre logement, et d'un bonheur calme et enivrant.
Mais ces souvenirs-là, que je dis, sont depuis longtemps assimilés. Il peut m'arriver quelquefois de les faire jouer entre mes doigts, de les reconvoquer afin d'écrire un poème ou de raconter une anecdote apaisante à un·e ami·e ; mais comme ils sont dociles ! ils ne provoquent jamais rien d'eux-mêmes. Je les convoque en claquant des doigts, et alors, un petit valet de conte de fées s'empresse de courir au bon tiroir pour en tirer l'image qui convienne au moment : bâton de pluie retourné, lourdes raquettes chaussées aux bottes de neige, visage brun de P., l'instituteur.
Aimes-tu écouter les personnes aimées convoquer leurs souvenirs ? Oui, sans aucun doute. Si ce sont des souvenirs canalisés, droits et clairs, cela est agréable. Lorsque ce sont de brusques poussées, que je sens les côtes de l'ami·e prêtes à rompre, je l'aime moins ; non que ces flots aient à se terrer profond dans les entrailles de la personne qui les accueille ! je sors, au contraire, mes crayons pour aider au tracé du réseau de canalisations, et nous nous attelons à la tâche. Je me trompe : c'est une tâche qui me plaît, mais pour laquelle je me sens le plus souvent mauvaise. Je me doute bien qu'une fois le dos tourné, mon ami·e s'empressera de courir un peu plus loin et de gommer, sans pitié pour son pauvre cœur, le tracé précaire des canalisations. Mais je projette sans doute ma propre attitude, enfantine et penaude, sur celle de mes ami·es.
Paysage d'oiseaux.
Les oiseaux pépient bien fort.
Suis-je capable de distinguer le geai de la mésange ; le merle de l'étourneau ; la grive, du pic-vert ?
Suis-je, où je suis bien pourtant, dans une bulle étanche ; d'où geai, mésange, merle et grive émergeraient ?
Suis-je, moi qui me ferme comme une huître, présente à cette bulle ?
Et si je ne peux distinguer le geai de l'étourneau, le merle de la mésange, mérité-je leur pépiement ;
Et s'ils chantent avec ferveur, et si la bulle épaisse me crève entre les doigts ;
Je m'en souviens, il était tard ; alors,
Tu me racontais une histoire : il y était question d'oiseaux qui, un beau matin, s'étaient pétrifiés sur les branches des arbres ;
Si bien qu'on les retrouvait, le coup de vent passé, au sol ; leurs plumes ébouriffées les maintenaient très chauds ;
Plus d'oiseau qui chante ; la bulle était comme éclatée ;
Dispersée, fracassée contre le sol dru de la saison ;
Le geai, le moineau et la mésange étaient indiscernables ; caducs ;
Petites boules de plumes fripées, quelquefois fringantes, mais muettes ;
Alors si je convoque ton histoire c'est qu'aussi bien, dans la cacophonie où je me trouve, elle me rassure ;
Je peux comprendre ce lent fracassement des oiseaux ;
Je ne comprends rien, non ; rien, à leur pépiement ; il est fou dans mon tympan ;
Et le geai, l'étourneau, le merle moqueur : parmi les pommes de pin, je sortirais mon arc, j'en tirerais des flèches ;
Effondrés, fracassés, plus pépiants, les oiseaux s'arrêteraient ;
Je les remercierais ; dans le silence, la bulle explosée ;
Je les remercierais.
journal sentimental 3
M. est partie ; je devais passer une semaine entière seule dans les quatre murs du chalet. J'imaginais le loup, qui rôde dans les bois, et dont les pas sur le sol plein d'épines m'auraient tenue en éveil loin dans la nuit.
Mais J. est venu, le jour du départ de M. ; il me l'a annoncé la veille. J'étais soulagée, heureuse de le revoir, un peu déçue de n'avoir pas à affronter le loup seule.
Que m'aurait fait le loup, dans la nuit ? dans les bruyères et la lavande, je l'aurais attendue, tapie ; je connais mon cœur, il bât fort. Je pense que le loup m'aurait repérée en tendant l'oreille : ti-bam, ti-bam, ti-bam.
Le chalet n'est plus le même ; à une organisation claire et structurée du temps ont succédé nos manière d'enfants brouillons ; des vêtements vite quittés jonchent désormais le sol, dont j'avais pourtant ôté les insectes morts et les résidus d'épines après le départ de M.
Cet après-midi, j'ai pris le soleil au bord du lac, et le vent soulevait ma robe ; près du petit banc de bois, couchée sur les herbes, je pensais à la mansarde qu'habite la narratrice du livre de Marlen Haushofer.
Je suis bronzée. Lorsque j'étais plus jeune, ma peau restait très pâle tard dans l'été ; désormais, elle se teinte rapidement d'un hâle étrange. Dans les miroirs, je m'échappe et ne vois que mes yeux, intenses au milieu de traits rendus flous par leur couleur. Je filme des formes de pieds, de tissus bleutés ; j'aime imaginer des vidéopoèmes curieux, où le mouvement serait comme échappé du cadre.
Il me reste trois jours en compagnie de J., ici. Nous marcherons en montagne, nous ferons des crêpes, nous lirons et, je l'espère, nous écrirons un peu.
La semaine prochaine, ma petite sœur me rejoindra. J'espère que ma présence de loir ne l'ennuiera pas trop. Elle a faim, tout le temps ; elle est grande, musculeuse et très brune. Peut-être lirons-nous ensemble sur le canapé défraîchi ; peut-être me mènera-t-elle d'un bout du village à l'autre, en quête d'improbables aventures.
Que ce même lieu soit découpé en trois présences successives, et aimées, me rend heureuse. J'observe les manières d'habiter qui s'y déploient ; quel chemin pour sortir du chalet, et à quelle fréquence ; quelle dispersion des menus objets du quotidien ; quelle distance entre les corps ; quelle ambiance sonore, et quels aliments cuisinés.
journal sentimental 2
Cette géographie curieuse donne sur les montagnes : elles s'ouvrent, depuis le balcon, comme un précipice. Nous sommes accrochées à la proue d'un navire, et si nous n'en descendons qu'à peine, c'est parce que nous y possédons l'immensité de la région. Les nuages se trouent de brusques éclaircies, et quand l'orage gronde, nous fermons les volets où des insectes fous volettent.
Depuis notre arrivée, des souvenirs se sont levés depuis la cave, depuis les bosquets de sapins, depuis la fourmilière. Des silhouettes aimées me suivent comme des fantômes dans cette promenade que je répète chaque heure ; le passé lointain, les larmes d'angoisse versées sur une petite butte, le déchirement de l'hymen, des nuits de crépitements dans les bois, les serments échangés par trois enfants solennelles, les jambes déliées par l'angoisse dans les nuits d'été, la douceur des tisanes bues au coin du feu, le corps fou d'amour après la lecture. Ces fantômes prennent corps dans ma poitrine et en reculent les parois ; des émotions intenses et fluctuantes me traversent comme un flux sur lequel je n'ai pas de prise.
M. travaille ; autour d'elle, les fiches et les livres forment une muraille apaisante, que je prolonge de mes propres fiches, de mes propres livres. A ce jeu de petit poucet, nous sommes douées ; quelques objets choisis se déplacent régulièrement d'un coin du chalet à l'autre : recueils de poèmes, gourdes pleines d'eau fraîche, théière, petites et grandes tasses, stylos. La diversité de ces agencements ne dissimule pas la plénitude que j'éprouve, qu'éprouve peut-être quelquefois M. ; elle accompagne de musique les différents moments de la journée, et forme ainsi de gracieuses bulles temporelles aux tessitures uniques : moment de la cuisine, moment du bain, moment de la tisane, moment du feu qui brûle dans le poêle. Moments tissés ensemble par la douceur et par, sous-terraines, les émotions.
Plus sous-terraine que les autres, c'est l'angoisse, mais sourde et délicieuse, qui navigue entre mes côtes ; elle émane du savoir, fragile, que ce bonheur et ce calme se disloqueront bientôt, et ne se reproduiront plus. Que la silhouette de M., comme les autres, habitera les murs, la cave, les sapins, et qu'année après année, aussi longtemps que me sera donnée la chance d'avoir accès à ce lieu, les émotions, les souvenirs, continueront de se densifier. D'autres silhouettes, d'autres promenades, d'autres conversations s'échelonneront pour ne plus jamais quitter les nœuds du bois, la bruyère et la lavande, les éclatements de la roche.
Comment s'effondrer ?
S'effondrer prend du temps.
De plus, cela coûte –
De l'argent.
Nous sommes, menus, lents,
De tendres insectes broyés
Entre les lames du temps.
Ce qu'il nous reste, de notre Histoire,
C'est le présent. Une longue lande,
Dévastée par le vent.
Nous avons collecté, menus, patients,
Des trombones, du papier, et de
L'argent.
Des pièces rondes, lourdes, clinquantes
Seront notre mémoire, elles
Raconteront notre
Histoire. S'effondrer coûte cela,
Pour nos corps, ce lent travail
Du vent.
La promenade au bois.
Je ne me souviens plus comment tu m'avais proposé de te rejoindre au bois de Meudon. Tu m'envoies des lettres en variant les supports : parfois, tu graves des rébus sur de l'écorce sèche ; d'autres, tu coches les lettres des paragraphes impairs du journal du dimanche. Ces petits jeux m'agacent, bien sûr, puisqu'ils demandent une patience que je n'ai plus. Je te dis souvent d'aller à l'essentiel.
Mais tu joues avec moi comme une fourmi patiente. Tu prétends m'occuper. Tu me tends des pièges, tu m'envoies des puzzles découpés à la main ; ils représentent des ports de pêche.
Cette fois-là, c'était peut-être le port de Lorient. Tu avais peut-être orienté les voiles des bateaux de telle manière que je devine l'orientation du vent, et tu avais sans doute joint un message qu'à l'aide d'un alphabet inventé, translaté vers l'ouest, je devais déchiffrer. Tu ne m'épargnes pas.
Alors j'étais venue à Meudon, dans l'espoir qu'il s'agisse du bon bois, de la bonne promenade, et de l'orientation exacte des voiles du port de pêche ; j'avais pris mon vieux sac à dos en toile et l'avais bourré de sandwiches, de bouteilles d'alcool et de fruits. Tu dis que j'en fais trop, qu'à nous deux nous n'avons que deux estomacs, deux foies, peu d'appétit.
Tu ne m'épargnes pas. Je suis restée assise dans le RER sans bouger, sans ouvrir la fenêtre, le sac posé sur les genoux. Ma voisine tenait un petit chien sur les siens et le caressait, les yeux dans le vague. Il semblait y prendre beaucoup de plaisir. J'ai regardé le chien pendant quinze minutes, puis je suis descendue à la gare RER.
Tu n'étais pas sur le quai, mais ça, j'avais pu le deviner à un détail de ton puzzle ; les petits graviers disposés sur le ponton étaient blancs, comme ceux du petit Poucet. Tu me fais tourner en bourrique, mais je sais que tu aimes les histoires qu'on te raconte.
Alors j'ai suivi l'unique chemin qui menait au bois ; bien sûr c'était drôle, parce que je ne suis pas le petit Poucet et que tout est trop facile dans cette histoire.
Une fois arrivée devant l'étang, j'en ai fait le tour pour trouver le meilleur emplacement : un peu d'ombre et de lumière, pas d'enfants à proximité, le clapotis audible et quelques buissons sur le côté. J'ai posé les bouteilles dans l'eau, coincées entre des rochers, puis je t'ai attendu. Le soleil était bas dans le ciel, un drôle de soleil de printemps, coincé dans les frondaisons ; deux ou trois chiens se battaient pour de faux tandis que leur maîtresse les encourageait à plonger dans l'étang.
Je ne connaissais pas l'étang. Je pensais qu'il serait doté de roseaux, de têtards amassés en grappes et de quelques nénuphars ; j'avais même pris un flacon de citronnelle pour éloigner les moustiques. Bien entendu, il n'y avait rien de tout ça.
J'ai lu quelques pages de ta traduction de Blake, en prenant des notes lorsque je la sentais fragile ; ta prédilection pour les inversions me semble un peu archaïsante, de même que ton amour pour certains adjectifs : diaphane, oblong, ineffable, ce genre de choses. En réalité, je pense que tu ferais un meilleur traducteur si tu lisais autre chose que ton Blake. De mon côté, j'écoute de la mauvaise variété, alors ce n'est pas beaucoup mieux.
Au fond, je ne connais de toi que les énigmes que tu m'adresses et ta propension à vider les bouteilles. Je ne sais pas bien pourquoi je te parle alors que tu n'arrives pas. La surface de l'eau se ride, tiens. On dirait qu'un gros poisson remonte ; oui, il nargue les pêcheurs alignés à ma droite. Trois pêcheurs vêtus du même ciré jaune, dotés de la même canne et des mêmes appâts.
Les poissons rident à tour de rôle la surface de l'étang et font des cercles autour des pêcheurs. C'est drôle. Je me demande si tu vas venir. L'épagneul a plongé seul dans l'eau et nage en direction des pêcheurs, tandis que ses deux camarades le regardent depuis la berge. Je m'endors, le soleil est haut et j'ai bu un peu de vin.
L'épagneul me lèche le visage ; il me réveille parce qu'il a senti la bonne odeur des sandwiches. Je partage avec lui le sandwich au pâté.
Tu me poses une main sur l'épaule, j'entends ton grand rire. Tu inventes des raisons farfelues à ton retard ; il me semble plus vraisemblable que l'énorme gâteau que tu viens de poser entre nous deux l'explique. Tu aimes pâtisser des gâteaux qu'on dirait tout droits sortis d'un magazine : grandes pièces montées multicolores, étagées, avec à leur sommet des figurines un peu absurdes. Cette fois-ci, elles représentent un pêcheur vêtu d'un ciré jaune et un gros poisson bleu.
Tu me noies dans le sucre ; tu es si jeune. Je me demande parfois si réellement, tu prends du plaisir à partager du temps avec une vieille dame comme moi. Je sais bien de quoi notre relation a l'air : une mère, son fils resté célibataire, tous deux pique-niquant le week-end dans les coins de nature qui entourent la capitale. Nous les choisissons facilement accessibles, et je t'attends toujours en ouvrant une bouteille. Quand tu arrives, je suis joyeuse, un peu ivre déjà.
Pourtant je ne suis pas ta mère ; la tienne est bien vivante, et je bois le café chez elle tous les dimanches. Nous discutons de nos fils ; le mien, qu'elle a peu connu, le sien, qui m'envoie de drôles de lettres découpées dans le journal.
Nous discutons de ta traduction, tandis que les trois pêcheurs rangent leurs affaires en nous scrutant. Tu soutiens que les bonnes traductions doivent évoquer l'époque du texte original, son charme suranné. Je ne suis pas d'accord mais je mords dans la pâte et manque m'étouffer avec une cerise confite. Les colorants que tu utilises t'ont marqué le pourtour des lèvres d'une auréole multicolore. Tu me souries.
Je me lève pour chercher la dernière bouteille de rosé, dissimulée entre deux gros cailloux ; elle dégouline et déjà, il fait un peu plus frais. Je reste à genoux devant l'étang et regarde les poissons sans les voir. Tu approches et t'agenouilles à mes côtés, puis tu me poses une question que je n'entends pas ; une question dérisoire sur une histoire d'adjectif, de nombre de syllabes. Je croise ton regard et nous rions, puisque tu ne m'épargnes rien.
Tous les mardis, je reçois une missive étrange que je prends la semaine à décoder ; tous les samedis, tu me gaves de sucre et me fais découvrir de jolis coins de nature auxquels je ne prête qu'une attention distraite. Le dimanche, je bois le café chez ta mère et le reste du temps, je m'occupe comme je peux.