Jeter des pommes.
L'enfant tâte le beau fruit rond ; une pomme verte, acide. Elle croque dedans et le fruit cède sous la pression. La pomme est verte, acide et dure. L'enfant la met à distance et observe. Elle est acide. D'un mouvement sec, elle jette le fruit au travers de la fenêtre. La pomme tombe. L'enfant s'approche de l'encadrement de la fenêtre et pose ses deux mains sur la rambarde. En bas, on ne voit guère qu'un halo de lumière sous les lampadaires de la rue. Le fruit a disparu. L'enfant cherche et ne trouve rien. Dans le silence qui succède au léger choc de la pomme sur le goudron, on ne distingue pas le fruit. Elle se concentre. Elle se demande si les rares sources de lumière, à force d'habituation, lui révèleront la présence du fruit. Elle éteint la lumière de la cuisine, puis revient s'asseoir sur la chaise. Elle plisse les yeux, et tâte l'un après l'autre les carrés de ciel noir, les quelques fenêtres encore éclairées, les lampadaires ; elle voit le goudron noir dans les flaques de lumière. Pas de fruit. L'enfant pense au goût acide de la pomme, puis au dégoût des choses. Elle se penche doucement contre la rambarde. Elle distingue mieux, déjà, le goudron frais. Il est ça et là jonché de menus objets. Les objets sont ternes et sales : sans doute des mégots, des tickets de caisse froissés ou d'improbables jouets abandonnés par les enfants qui passent. Sur les nappes de goudron brillantes, on ne voit pas de pomme. L'enfant pense que le regard est une chose morte. Elle ne peut pas toucher les choses du regard. Elle ne se souvient pas du goût acide de la pomme qui, quelques minutes plus tôt, l'a remplie de dégoût. Les choses du monde sont frappantes et insaisissables ; c'est ce qu'elle pense. S'il reste des pommes dans la corbeille à fruits, elle ira les prendre et les jettera une à une par la fenêtre. Si cela ne suffit pas, elle videra le frigo de tout ce qu'il contient et les tiroirs de tout ce qu'ils contiennent. Elle jettera tout par la fenêtre. Si elle se penche à la fenêtre, elle ne voit rien. Le goudron est noir comme le ciel. Si le frigo est vide, si les tiroirs sont vides, elle jettera tout ce qu'il reste dans la cuisine. Les meubles, un par un. Elle plisse les yeux et tâte les carrés de ciel noir, quelques fenêtres, et les lampadaires dont la ligne claire contoure la rue. Elle jettera les chaises, les lampes, les cuillères et les fourchettes, les prospectus, les meubles et les choses. Elle plisse les yeux et ne voit rien.
journal sentimental 13
J'ai des monstres hurlants dans le ventre ne rend pas compte de mes sensations réelles, mais l'écrire me rassure. J'ai envie de monstres hurlants, de créatures, de bêtes et d'ongles fichés dans le cœur relèverait de la fiction totale. Je désire un monstre dont le pénis serait réduit en charpie sous l'action de ma main serait une sorte de rêve éveillé. Je suis baroque et sensible, ou l'inverse.
Un deuil a fini, un autre commence. Je ne suis pas très douée au jeu des douleurs : les classer. Celle-là monopolisait chacune des secondes des jours de ma vie, pendant un an. Elle devenait parfois aigüe ; elle n'était pas communicable. Celle-ci, la nouvelle, revient par vagues et me terrasse, mais le plus souvent niche dans les tréfonds des souvenirs. Cette autre était inadmissible et gluante, rapetissait toutes les sensations – elle s'est bien vite achevée. Ces douleurs n'interfèrent pas. C'est comme si plusieurs chemins de vie, en elles, se prolongeaient distincts. Les insécurités ne leur semblent même pas liées.
Si je lis à nouveau l'ensemble du journal sentimental, je me fais la réflexion que, décidément, il est difficile d'écrire à propos du bonheur. Même chose pour les joies, encore que – je me souviens des bulles musicales au chalet, des légumes épluchés pour ma sœur, du vent dans ma robe, au bord du lac. Des sensations d'ivresse aussi. Alors tout ça je l'ai écrit.
Hier soir, nous avons pris au débotté une décision, J. et moi. Un hôtel de luxe du quartier proposait une offre rigolote, en raison du couvre-feu : dîner au restaurant de l'hôtel, puis dormir sur place. Prolonger une soirée dans le même lieu, et oublier qu'on habite en bas de la rue. Les vitres même déforment si bien le boulevard qu'il semble féérique. Ces moments sont des pièges qui fonctionnent très bien sur moi : on vous vend une quinzaine d'heures de luxe, de délicatesse, de bonne chère ; un lit très douillet, la sensation de creuser dans l'espace des jours une bulle heureuse. Alors le piège s'est refermé sur nous, nos conversations, nos peaux serrées l'une contre l'autre. Et j'ai aimé ça. Je n'ai pas su prendre de recul critique, ni être ironique. Le fait que la plupart des client·es de l'hôtel soient très riches et habitué·es, semblait-il, aux services et sourires du personnel ne m'a pas beaucoup dérangée. J'ai la conscience qui s'endort.
Depuis que je connais J., j'accepte ces moments convenus. Nous n'avons jamais fêté la Saint-Valentin, car "cela ne se fait pas, quand même", parmi les nôtres, mais nous pourrions aussi bien. Le parfum au fenouil de la crème de jour de l'hôtel, les petits sachets de tisane Damman qu'on laisse infuser dans le service en porcelaine, se rouler l'un à l'autre dans des draps précieux, lavés pour nous : toutes ces choses me conviennent.
Nous sommes de retour chez nous, cinquante mètres plus bas. Le bruit de la rue n'est filtré par rien. Nos propres draps sont froissés et mal assortis. Le parquet de l'appartement est jonché de livres et d'objets ; nous n'avons pas le réflexe de les ranger au fur et à mesure, si bien que tout chez nous se prête au chaos. Je me suis tordu les doigts de pieds en marchant sur un livre ; j'écume les restes de l'alcool de la veille. Le cocktail au romarin, le verre de saumur ; un commentateur, sur tripadvisor, déplorait que la carafe à whisky fournie dans les chambres ne soit pas en cristal. C'était la seule bévue.
Je rentre par effraction dans ce monde de luxe, je ronronne et m'endors.
journal sentimental 12
Je fais des listes. Liste de personnes à qui répondre (x 7 personnes). Liste de choses à acheter (pour la maison, pour manger, pour offrir). Liste de livres à aller rendre à la bibliothèque (trois bibliothèques concernées). Listes de menus travaux à effectuer (cours à préparer, appel à communication à rédiger), liste d'obligations administratives (papiers à signer, rendez-vous médicaux à prendre).
Ces listes pèsent un poids d'angoisse qui fluctue à raison de mon cycle menstruel, de la météo et de critères plus diffus que je serais bien en peine de nommer. L'humeur, c'est le poids des choses. Jean Genet, sous la forme d'un livre de ses entretiens, est couché à mes côtés dans le grand lit d'hiver. La couette sent la lessive fraîche. Il pleut dehors, je ne sortirai que plus tard.
Les insécurités remontent en pagaille ; ces sensations de tomber dans des gouffres. Je me serre contre un corps pour ne pas dévaler la pente. La chaleur humaine, momentanément, joue le rôle de passerelle à laquelle s'agripper. Alors, tout est mis de côté ; les démons hurlants, le poids des obligations, l'insupportable certitude d'échouer encore.
Car aussitôt, ma turbine transforme les épisodes d'interactions en échecs : n'a pas été dit ce qui devait l'être, a déçu la personne, a déchu de son estime, a bougé d'une manière monstrueuse. Mon corps est inadmissible, l'ensemble de ses postures, idiotes, ma diction se confond avec les ouragans peureux, pleutres, qui ne brisent aucun arbre. Pas même les arbustes. Déchoir, décevoir, sont les litanies monstrueuses qui m'occupent complaisamment. Même écrire n'est plus possible.
Alors on baille devant l'écriture. On la recule ou l'on s'y agrippe, deux postures équivalentes. C'est d'une phrase hachée menue que l'on bouscule la page. On aura honte une autre fois. On actualise la page d'accueil Youtube dans l'espoir que s'y dessinent des visages familiers, puis l'on glisse le curseur sur ces visages, version muette d'eux-mêmes. Gestes, mouvements qui se passent bien de la trop grande parole.
Il se passe des choses, dans l'univers médiatique qui n'est décidément pas le mien ; des choses qu'on commente, annote, déplore. J'ai parfois de grands frissons dans le dos de retrouver si peu mes pensées dans celles qui se distinguent et prennent de l'ampleur. Alors je me tais.
Sirop épais.
Je me bats contre ce qui penche ; contre les fruits mûrs, écrasés.
Mûres, pêches lourdes et pommes sures ; c'est un sirop épais.
C'est de la pulpe qui s'écrase, de la pulpe par gorgées ; je me
Voue à ce qui pèse, à ce sirop épais qui coule depuis l'échelle ;
Et les fruits mûrs, par brassées ; lourde et dégouttante, la pêche
Est tombée, depuis le haut du pommier. Je m'embarrasse d'une
Brassée de pervenches ; couvertes d'un suc épais, les pervenches
Me tombent d'entre les hanches. Une à une, je me bats contre les
Tiges, la saveur rentrée des épines et le jour écrasé. C'est à même
La pierre que l'on suce, que l'on lèche la pulpe répandue ; c'est un
Sirop épais, qui goutte d'entre les branches. Le fruit mûr a penché,
Roulé. La chair est répandue.
ça raconte la poésie 6/
Soyons crue ; je vais sur le dernier jour de mes règles. Donc, j'ai envie d'écrire. Mon cerveau est à la fête, complètement solaire, et ne se fixe pas. Mais dans l'écriture, nul besoin de concentration : on s'éparpille dedans. On revient sur le texte écrit, on retape, on avance, on cherche, on continue bien malgré soi. Je suis une machine dont l'énergie circulante est liée aux hormones ; au cycle menstruel. Je crois dans la pertinence des études de genre, je crois dans le dézingage des catégories de genre, je suis wittigienne avant Wittig, mais je suis soumise ou portée par (curieux choix) mes hormones, elles-mêmes soumises ou portées par le cycle. Le sang m'est coulé d'entre les jambes, depuis l'utérus – je ne me souviens pas des différentes parties de mon corps par lesquelles mon sang est passé, avant de s'écouler – donc le sang, motif poétique, le sang des vierges qu'on sacrifie aux marées, le sang du petit chaperon rouge... le sang d'oiseaux tombés aux mains des chasseurs. Sacrifices, imaginaire guerrier, sacrifices d'innocent·es, Moïse porté par les flots, on se laisse porter par le sang ; on dit "lunes, purgations, fleurs" ; on dit qu'on a quelque chose qui coule d'entre les parois du sexe, et le brusque éclat du rire le fait jaillir, d'un coup bref ; on imagine le sperme projeté sur les parois d'un visage, étroit le visage ; mais c'est du sang. L'odeur du sperme et l'odeur du sang menstruel sont âcres. Mais je me concentre. Je ne veux pas laisser aux mains des poètes l'expression de mon sang. D'ailleurs, ça ne les intéresse pas – pas le sang de l'utérus révulsé. Les poètes, pas piqués des abeilles, vous écrivent du sang de vierge, du sang blessé qu'on répare doucement, du sang baisé puis rebaisé, du sang que l'amour apitoie, quoi – pas des caillots de sang qui se déversent d'entre les jambes, depuis l'utérus des poéètes·ses ; pas des caillots noirs, âcres et humides. Ca je peux l'écrire. Et je m'en charge. Je suis bonne et douce : donc je m'en charge. Je suis pleine de pitié pour les poètes, et de sympathie, et d'empathie ; je les connais par cœur. Je connais les tréfonds de leur cœur.
journal sentimental 11, ficelles, lutin, minéraux
Le journal sentimental est un drôle de journal, puisqu'il s'emploie à délimiter des émotions. Il les présente comme des nappes phréatiques, étalées avec langueur sur l'axe du temps ; elles s'étalent, coulent, se diluent dans les petits tunnels de la mémoire.
Les émotions ne sont pourtant pas des femmes qu'on allongerait les unes à côté des autres ou, pire, les unes sur les autres, se caressant mutuellement seins, et sexes ; poils pubiens entremêlés, fluides confondus. Je peux utiliser des métaphores sans qu'elles évoquent l'imaginaire pubère du jeune homme que je n'ai jamais été. Je suis une femme nue sous mes vêtements, comme vous, comme vous, mais avouez-le : nous n'y pensons pas souvent.
Je voudrais plutôt revenir aux métaphores minérales. Je suis dure et je tranche quand j'écris. Je suis une suite quasi ininterrompue de stalactites (tombent), de stalagmites (montent), de pierres veloutées et d'accrocs pierreux ; à douze ans, je marchais sur un sentier de montagne, les yeux rivés au sol ; en quête de fossiles. J'ai trouvé un petit caillou tatoué du corps enroulé d'un mollusque ; je ne sais pas, des années durant ce caillou était posé sur l'une de mes bibliothèques, un jour il a disparu. Je crois qu'on l'a jeté. Pas moi, bien sûr ; je conserve plutôt les traces matérielles de mon passé dans de grands sacs poussiéreux ou sur les rayons vides de mes étagères. Les étagères aussi se couvrent de poussière.
A douze ans je marchais sur un sentier, et les corps dépareillés de mes pair·es marchaient autour du mien ; je me sentais vaste et légère, j'aurais pu me mettre à rouler jusqu'en bas de la pente, me laisser tomber à genoux puis rouler. Les sapins, de chaque côté du sentier, m'étaient familiers. Nous dormions ensuite dans de petits dortoirs sombres, et tout ça je m'en souviens pour les besoins de l'écriture. Je pense à nouveau au petit lutin qui s'empresse de fouiller dans d'épais tiroirs pour en tirer le souvenir adéquat : souvenir prêt à l'emploi d'écriture.
J'en ai des milliers comme ça, et vous aussi. Des milliers de souvenirs prêts à l'emploi ; prêts pour l'écriture qui, par un curieux réarrangement, les fera rutiler ; au besoin les rendra étranges, comme des bijoux. Aujourd'hui dans l'écriture, je retranche beaucoup. Trop volubile, on taille dans le vif ; les petits bijoux, on les dégage de gros lingots verdâtres.
Les lingots évoquent Picsou qui plonge dans ses dunes de pièces d'or... dans son coffre-fort. Picsou, ça m'évoque les heures de lecture des Super Picsou géant, dans le grenier d'un chalet de montagne. Il neige dehors, on y est presque : il neige dehors et les vieux exemplaires de revue sentent la poussière. En bas, H. cuisine et frotte les parquets tandis que M. regarde la télévision. Dans le chalet voisin, qui est le chalet de Savoie que j'évoquais en juillet, ma grand-mère, mes oncles et tante, mes parents, mon petit frère vivent et se déplacent. Pour rentrer au chalet, je chausserai mes lourdes bottes de neige, le museau plein de poussières et d'images ; j'embrasserai H. et M., caresserai leur chienne et m'en irai sur le petit sentier qui relie les deux chalets. Je ferai tout ça mais pour l'heure, dans l'armoire, je fouille dans les revues et j'entreprends avec Picsou le voyage vers l'Ouest ; ensuite... j'irai peut-être dans le coin des poupées... elles aussi sentent la poussière mais leurs vêtements sont tricotés à la main. Rien à voir avec mes poupées industrielles, toutes pareilles les unes aux autres, dont les vêtements rose pâle ou bleu layette ne m'inspirent qu'un vif dédain. Un landau style XIXe, une petite penderie en bois échelle poupées, le côté mansardé du mur, alimentent à grosses turbines mon imaginaire de gamine.
Pour les besoins de l'écriture, voilà, le petit lutin a fait son travail ; j'ai été dure et j'ai tranché dans le vif de l'épais dossier qu'il me ramenait. On sait tout.
2020 résolutions.
Je me résous un peu tard mais je résous de me résoudre, tout de même
A une résolution, franche et pure ; petit matin de mai, petit soir de peine
Jours de septembre ; on se résout, dans le froid, dans le vent, sous ce qui
Reste d'une année qui s'est bien écoulée, déjà ; j'ai résolu au sein d'une
Joie franche d'isoler le courant d'une lampe, soudaine et sûre ; j'ai résolu
D'aider tous les petits cailloux à retrouver le chemin de leur peine ; j'ai
Résolu d'être disponible et pleine, ne l'ai été qu'à peine ; d'être lavée par
Les pluies et ne l'ai pas été, de même ; je me résous, mais un peu tard, à
Oublier les scènes, à pardonner la longue peine, à oublier où qu'un sentier
Vous mène, ou bien que je me prenne... je n'ai pas voulu faire de peine, et
J'en ai fait, souvent, c'était... je me résous de me résoudre, je couds le fil
Écru, je couds le fil rouge, je couds le fil jaune, je couds le fil...
journal sentimental 10
Il pleut. L'air est humide, froid, vous prend par les poils et vous tord le ventre. Une étrange tristesse subsiste, logée dans les crevasses de l'air ; tristesse et fatigue qui persistent depuis quelques semaines. On prend des cachets. Un cachet de magnésium, rond et blanc, un cachet d'arkalion orange ; tous les matins deux cachets dont on espère qu'ils nous tirent de cette léthargie. L'été a passé trop vite sur mon corps ; les émotions qui me dévastaient se sont terrées au fond de mes chaussettes.
Je suis partie... à Metz, à Strasbourg, à Aix-les-Bains. J'ai vu successivement les visages d'un homme qui m'a terrorisée, d'un ami, de ma grand-mère. J'ai essayé de leur parler, à chacun·e d'entre elleux ; cela n'a fonctionné qu'avec ma grand-mère. Elle est douce et m'aime.
J'ai vu les visages masqués de mes étudiant·es. Je voyais leurs sourires à travers leurs visages masqués ; le sourire de cette étudiante qui, restée à la fin du cours, m'a parlé de sa dyslexie et de la honte qu'elle produisait en elle, des erreurs qu'elle lui faisait commettre dans le bon usage de la langue. J'ai souri depuis mon masque et je pense qu'elle a vu mon sourire, elle aussi.
J'ai pensé à toutes les occasions où j'ai manqué, de peu, le bien. De faire le bien, parce que j'avais parlé trop vite, ou manqué, à l'inverse, de repartie. J'ai pensé à ce jour de juillet où C., mon élève, m'avait demandé de lui offrir le livre de contes tziganes dont parfois, à l'heure de la sieste, je lisais quelques pages à la classe. J'ai refusé ; le coup est parti trop vite. J'ai mal évalué l'importance de laisser un cadeau à C., une trace matérielle de ce que nous avions vécu ensemble ; C. me demandait parfois de lea genrer au féminin ; je le faisais. C. avait, un jour, glissé une fleur dans ses cheveux, et m'avait demandé avec ce très doux visage de l'espoir s'iel était beau ; iel l'était. J'ai longtemps regretté que C. n'ait pas pu emporter le gros livre de contes où iel aurait peut-être pu puiser le soutien d'une interrogation sur son identité de genre. Un gros livre pour faire bloc contre les assignations douloureuses. Mais je lui ai refusé ce livre ; j'ai cru qu'il ne témoignait que de mon enfance. Aujourd'hui, j'ai trop de regrets dans le cœur pour oser seulement toucher au coin d'étagère où le livre est posé.
Il y a aussi toutes les personnes qui mendient et à qui je n'ai pas donné les pièces que j'avais dans mes poches. Elles ont peut-être eu faim. Il y a tous les compliments qu'il m'aurait été si facile de faire, et que je n'ai pas faits ; toutes les piques d'amertume mal dissimulées, flèches enfouies dans les chairs d'êtres que j'ai aimés. Comme le bien se manque de peu, souvent. C'est un mauvais réflexe qui nous échappe ; un regret presqu'immédiat. Il n'est pas vrai que la morale soit toujours précédée de longs débats intérieurs ; le plus souvent, le mal est fait d'un coup sec et le vase, depuis longtemps brisé, se brise une nouvelle fois. J'ai vu les fonds de l'Enfer dans la chair blessée de C., dans les mains restées vides des mendiant·es ; j'ai vu les fonds de l'Enfer dans mon cœur insensible.
Ce matin, je suis allée acheter des viennoiseries dans la rue, et J. m'a fait un café latte. Nous avons petit-déjeuné en discutant de choses douces ; de ce que c'était, par exemple, d'avoir découvert l'érotisme à travers la littérature plutôt qu'avec des vidéos pornographiques ; avec Zola plutôt qu'avec youporn. Ce que ça avait produit dans nos imaginaires respectifs, ces récits d'érotisme. Je pensais que, peut-être, nous étions sensibles à l'érotisme voilé de Portrait de la jeune fille en feu ou de Summer parce qu'il correspondait à la manière dont on provoque le désir en littérature ; J. n'en était pas si certain. Je lui disais que les femmes étaient souvent plus sensibles à l'érotisme de ces deux films parce que, peut-être, elles avaient été moins confrontées à des vidéos pornographiques au moment où les premiers désirs commencent à s'enrichir d'images intérieures ; J. n'en était pas si certain.
ça raconte la poésie 5/
J'aimerais écrire comme ça me ressemble. Le même rythme qu'à l'intérieur.
Les mêmes respirations, et quand ça pause, les mêmes pauses. Le même
Souffle profond, la même plénitude – comme à l'intérieur. J'aimerais
Écrire avec cette fluidité qu'on ne retrouve que dans les rêves. Avec
L'espoir qu'un de mes tympans crève, que tu dévores ce qu'il me reste
D'un corps moulu. J'aimerais...
Je ne retrouve pas... cette image déportée, fluette, qui me ressemble et
Qu'on rejette ; et cette flamme de bougie, cette ombre qu'on déporte, on
Est produite par des détails, on est la libellule,
Cette connaissance futile et... discrète ; la connaissance des images, être
La petite ombre qu'on projette ; sur les murs, un souffle d'araignée brisé,
Dans une toile ; être prise au piège, coincée entre deux meubles : image 1 /
image 2. Être, cette petite étincelle futile, deux silex qu'on frotte avec tendresse.
C'est tout ce qu'il me reste. J'aimerais écrire comme je pense, délier ce qu'il me
Reste, produire image sur image et disparaître, être cette ombre qu'on porte
Et qui s'achève quand on la frotte, ce calme temps précédant les tempêtes,
J'aimerais écrire qu'on peut écrire, qu'on peut assembler 1 image 2 images
Devenir libellule dans le bruit des silex, piéger ce qu'il me reste ;
journal sentimental 9, ô Héloïse, ma petite Héloïse
Depuis trois jours, toutes les interactions me sont pénibles. Elles aboutissent, par ma faute, à une forme atténuée d'échec. Une interaction réussie suppose, quoi, une forme de satisfaction des partenaires ? chacun·e repart, ayant la sensation d'avoir correctement exprimé ce qu'il avait à dire, et compris ce qu'autrui avait correctement exprimé. J'ai systématiquement piraté les interactions qui me sont tombées sur le coin du nez : on me parlait, bien gentiment d'ailleurs !, et je répondais
1. en bafouillant
2. à côté de la plaque
3. sans être en mesure de trouver une voie de prolongement
4. d'une façon sèche, brusque, rédhibitoire
5. sans faire montre de suffisamment d'empathie pour donner place à mon interlocuteur·ice.
Ce midi, en robe bleue, je me suis posée devant l'une des tables hautes où devaient déjeuner par groupes de quatre ou cinq les personnes présentes. Je sentais, autour de mon corps, le retombé de ma robe, et je regardais les groupes se former en me posant dix fois cette même question : comment forme-t-on un groupe ? comment me grouperais-je sans être incongrue ? une jeune personne, de celles dont la gentillesse excède les limites ordinairement fixées à la gentillesse, une jeune personne qui depuis la veille me lançait des tombereaux de sourires et à laquelle je répondais par des tombereaux de sourires, quand ce n'était pas moi qui lui lançait des tombereaux de sourires auxquels elle répondait de la même façon, une jeune personne donc, est arrivée et s'est avancée vers moi, pour former le groupe dans lequel, finalement, j'ai été incluse. J'ai été soulagée : je sentais bien ce qu'il y avait d'inconvenant pour tous les groupes formés à ce que mon corps s'isole au milieu de leur bien-être de groupes.
Entre les corps, je sens les tensions invisibles et ce qu'elles appellent : s'approcher de tel corps isolé, s'écarter de tel groupe de corps harmonieux. Ces tensions me sont le plus souvent hostiles. Je vois des tentacules prêts à se jeter sur mon visage pour le réduire en charpie. Les regards sont des rayons qui brûlent. Tout mon corps est couvert d'une couche invisible de matière brûlante ; si je l'approche des groupes, pas de doute, ils se mettront à brûler à leur tour. Je ne veux pas contaminer les corps. Je n'ai d'ailleurs rien à dire aux corps. Si les corps, parfois, ouvrent une bouche accueillante et me guident tout doucement jusqu'à eux, alors la matière brûlante cesse de brûler ; si les corps demeurent emmurés dans leur réunion de tentacules, je continue de brûler.
Avant-hier, perdue dans mes draps, perdue dans le lit de l'hôtel trop grand pour mon corps, je n'ai pas dormi. Les heures passaient et... c'était trop tard. Je serrais Héloïse, mon oursonne en peluche, contre mon cœur, d'une manière absurde et un brin insincère. Héloïse, chuchotais-je, aide-moi. Héloïse m'écoutait docilement. Elle n'avait pas de crocs entre les dents ; pas d'attentes particulières en ce qui concernait mon élocution, la nature de mes propos et la manière dont je les articulais entre eux. Pas d'attentes non plus à l'égard de mon corps. Je pouvais lever un bras, comme un pantin ; grimacer dans le noir de la chambre. Pleurer, enrouler mes pieds dans la couette puis, subitement, la jeter au sol. Héloïse me connaît depuis que je suis toute petite et tolère à peu près tout. Elle ne me met pas en situation d'échec, je ne la mets pas dans de beaux draps et, dans l'ensemble, nous nous comprenons bien.