Orgueil.
Elle disait, l'orgueilleuse, tourner ce
Qui signifiait qu'elle était séditieuse,
Et en réalité, c'était ce qu'elle voulait,
C'était cela : paver, dans la ville où
Cela signifiait que viande crue ou
Viande amère, c'était son corps qu'on
Embaumait, et faire tourner sur la
Broche un corps c'est le paver, d'où
Les villes tiennent-elles cet air sérieux ?
Elle disait l'orgueilleuse que viande
Amère et viande crue c'était un corps
Qu'on embaumait, la séditieuse qu'on
Ravalait, elle disait non sans orgueil je
Suis tannée, où me paver ? brûler mon
Corps c'est l'embaumer, elle disait la sé-
Ditieuse qu'elle en avait fini avec le corps,
Pavé, car la ville c'est l'embaumée, comme
Une ombre qu'on a tenue, tannée
L'abricotier.
C'était la première fois que je lisais un livre ancien. Il avait au moins 150 ans. Dans le livre, un groupe d'hommes était assis sur la laine rêche d'un tapis – probablement un beau tapis, ancien, coûteux – et je veux dire, déjà ancien il y a 150 ans –, et ce n'étaient que des hommes – comme dans tous les livres vieux, me disait-elle – enfin, précisait-elle, dans tous les livres vieux les hommes parlent et les femmes sont parlées – je ne comprends pas bien –, assis sur un tapis en laine rêche, avec des motifs, des arabesques – et les hommes, assis ou allongés, nombreux, fumaient l'opium. C'était une autre époque, précisait-elle, où les hommes ensemble prenaient l'opium sur des tapis, pour écrire ensuite des textes qui étaient comme le récit d'une aventure – précisait-elle –, aujourd'hui, plus personne ne fait ça. Quand j'ai lu le livre, j'étais assise en tailleur sous un abricotier de montagne, face à d'autres montagnes – des montagnes inconnues du groupe d'hommes assis, allongés sur le tapis, qui, de leur côté, avaient en tête d'autres paysages – arabesques, ponts, croisements, croix solaires, croix d'Anjou, croix potencées, chrismes – ces hommes vivaient dans un monde où le Dieu chrétien, encore, régnait – tandis que sous la frondaison de l'abricotier, assise, lisant, je vivais sans Dieu, seule face aux montagnes – la Savoie est belle, précisait-elle. Et c'est ensemble que nous allions ramasser les abricots, moi dans un panier, elle sans rien que sa jupe relevée – c'est que l'abricotier était pauvre, et produisait deux ou trois dizaines d'abricots l'an – des abricots tardifs et malingres, sucrés – et je pensais, en suçotant le noyau de l'un de ces abricots, à tout ce qu'elle me disait, à Théophile Gautier étendu – je pensais, lascif – je pensais, heureux sans doute à sa manière, heureux dans un monde habité par un Dieu et des volutes – tandis que moi je suçotais un noyau aigre ou sucré, selon les années – et je regardais, très loin, les montagnes dont les sommets couverts de neige brillaient – je regardais, et je pensais à ces hommes, au récit de leur aventure, aux livres qu'on laisse derrière soi.
Serpent.
Je n'ai pas vu le serpent ; j'ai donc marché, seule, sur sa queue, sans penser aux conséquences de la douleur du serpent, lequel animal, dit-on, n'est jamais plus dangereux que lorsqu'il souffre, que lorsqu'on lui marche sur la queue, écrasant une à une les petites écailles serrées qui font sa carapace ; et je te vois me demander "Une carapace ? ne dit-on pas "la peau du serpent" ?", toi, marchant serrée contre moi, curieuse de mon aventure, laquelle eut pourtant lieu dans un passé lointain et qui ne devait plus te concerner, puisque, tu avais bien pu le voir, les traces légères dont mon mollet était griffées, traces de la morsure du serpent, évoquaient désormais plutôt les grains de sable que le vent remue, oui, plutôt quelque chose de cet ordre, léger, à peine dérangé, plutôt cela que la franche morsure du serpent sur mon mollet, à laquelle ma mère, mon père, mes frères et mes cousines crurent que je succomberais – et je dois dire que cette idée n'avait alors rien pour leur déplaire, moi qui détenais un cahier dans lequel je notais scrupuleusement toutes les phrases perfides, mesquines ou médiocres que cette parentèle se plaisait à prononcer, phrases nombreuses – croyance qui s'avéra presque juste, si tu n'étais pas arrivée avec onguents et tendresses, phrases claires et calmes, si tu ne m'avais pas sauvée avec ce baume qu'était ta générosité, sachant ne sachant pas que je copiais tout ce qui est mauvais, tout ce qui est bas dans un cahier, sachant ne sachant pas qu'aucune de tes phrases, jamais, n'y serait copiée, toi dont les phrases et la parole sont le baume et la consolation, toi qui ne t'es jamais sentie concernée par ce qui avait bien pu m'arriver avant ton arrivée, puisque tout cela, c'était de la boue, c'était un passé que tu ne pouvais pas comprendre, et je l'ai bien compris, à te voir, lumineuse, marchant tout à côté de moi, serrée, oublieuse des marques sur ma peau, des marques légères que tu n'avais jamais remarquées, donc, je n'ai pas vu le serpent, j'ai marché sur le serpent qui m'a mordue au mollet, et tu es arrivée pour me sauver, et tu ne savais pas pour le cahier, lequel est perdu ou brûlé puisqu'il concerne le passé, lequel ne t'inclut pas, et donc, j'ai marché sur le serpent, légère et enfantine, je portais le cahier, je n'y ai plus rien noté...
Petites peurs.
Ne suis-je pas épuisée de ne rien faire ? de regarder les insectes, qui volent ? de regarder devant le bout de mon nez, et d'attendre que quelque chose se produise ? j'ai toujours l'illusion que cette chose modifiera en profondeur ma situation, c'est-à-dire, mon inactivité profonde. Je me prélasse, et je regarde face à moi l'écran qui s'allonge, dans mes yeux, qui produit une nuée de pixels, comme autant d'insectes.
*
J'attends qu'on m'envoie des messages ; puis, quand je les reçois, j'attends plus longtemps encore pour y répondre. Je médite, mes réponses ; la taille qu'elles feront ; je prévisualise les quatre ou cinq éléments qui composeront la réponse et qui n'ont, c'est ce que je pense, "rien de compliqué", mais voilà, ce sont les jointures qui grincent – ce qu'on mettra entre les éléments, la politesse et le liant, comme autant de signes qu'on a les bras ouverts et le visage riant, mais des signes textuels, donc diaphanes, donc complexes. Je me tends en imagination dans une réponse droite et carrée, replète, qui toute habite un nuage, et pendant quelques jours, j'observe. J'ajoute quelques embranchements, des virgules, en pensée, et je connais ma réponse avec une douce familiarité bien avant de l'avoir écrite. L'écrire c'est autre chose ; je pose quelques mots, je saute, je reviens, j'en pose d'autres, je pense à la manière dont plus tard, peut-être, je modifierai ces mots, je me dis, "ce n'est qu'une esquisse" et je pars pour me faire du thé, le bon thé à la mandarine que m'a offert C., par exemple, je me délecte du thé, bien versé dans ma petite tasse blanche à fleurs, puis j'ouvre la page de la réponse, je ferme les yeux, je laisse couler mes cils contre mes joues, douces, je reviens, je repars, j'ai peur, tout d'un coup je sens monter la panique, un poids de plomb sur la poitrine, alors je passe à autre chose – lire un poème ? – j'ai peur, je reviens, je déplace une virgule, puis un adjectif dans la foulée – je pense au moment où j'enverrai la réponse et ce moment semble nimbé d'un halo noir et profond, lointain, le moment où je serais droite sur ma chaise et décidée, et, à coup sûr, transformée en une autre que moi-même ; la moitié d'une matinée a passé déjà, dans l'attente, brusque, de quelque chose – les listes de réponses s'allongent sur l'écran de mon téléphone, répondre à qui, à quoi, ne pas répondre, et toutes les blessures imaginaires de toutes les personnes qui attendent mes réponses, ou qui ne les attendent plus, toutes les colères, les impatiences, ces longues attentes comme en une file pressée devant le petit palais de ma parole, et je m'en vais, je reviendrai, je m'assieds, me morigène – tu dois avancer ! cette fois-ci, tu écris trois phrases, au moins – ; donc, j'écris trois phrases, parcourue d'un long souffle douloureux, je leur mets des points et des virgules, petits chapeaux de colère ou de terreur. Pause, bien méritée – le thé est froid ? – je lis quelques petites pages de mon livre, on revient, regarde comme les touches du clavier sont douces et malléables, tout ça devrait être si... si évident... mais rien... j'ai honte, j'ai peur, je retourne devant le clavier, j'assène quelques phrases, j'appelle quelqu'un pour que quelqu'un vienne lire ma réponse et me dire que, non, ça n'est pas monstrueux, il n'y a ni boue ni glaise dans ces quelques phrases, tu peux l'envoyer – alors, je... non, pas encore... j'ai besoin de toutes mes forces, je modifie une virgule, une autre, trois mots, ceux-là sont secs comme du pain rassis, ceux-là brusques et brutaux, c'est de la boue, je modifie, j'envoie. Peux à peine respirer, quitte la page, je ne veux pas voir qu'on voie ma réponse, j'en mourrais – c'est du moins ce que je pense.
Faire l'opium.
Il n'y a pas d'élans, au bois. D'élans il n'y a pas.
Il n'y a pas d'élans, mais il y a de l'opium ; de fortes quantités d'opium.
Il y a des légendes. On court, enfants, et femmes, derrière des images, derrière les fleurs que
Nos pieds foulent et broient. Nos pieds foulent et broient les tiges et les pétales, donc les fleurs exsudent
Un lait : du latex, brouillé, qu'on sèche, d'une couleur épaisse. Il n'y a pas d'élans au bois, pas plus qu'il
N'y a de place pour le rêve, même s'il y a des légendes. Il y a des enfants qui courent, et il y a des
Femmes qui foulent au pied toutes les fleurs : pavot, longs pétales blonds tombés, aux pieds,
Et ce que je ne dis pas, c'est le lait, la crème du pavot dans les bois où l'on rêve. Il n'y a pas
D'élans, pas plus qu'il n'existe de fées, les farfadets ont quitté les fourrés, et moi
Je récolte du lait de pavot. Je marche, centrée parmi le brouhaha ; j'ai dans
Les mains un tout petit panier, tissé. Je marche et je balance les bras,
Je contourne les corps tombés des femmes qui ont couru,
Je ramasse les tiges vertes du pavot, je récolte, j'incise,
J'imagine désormais le lait noir et je rêve...
Dans le bois, il y a des élans. Les élans parcourent de longues
Distances, avec à leurs trousses des enfants ; les enfants courent avec
À leurs trousses des femmes qui toussent et éternuent ; les femmes foulent les
Pieds de pavot, enchantées qu'elles sont ; moi je te le dis, ces femmes sont démentes,
Possédées, par la puissance qui les assaille comme un bruit de sabots ; il n'y a pas de légendes au
Bois parce qu'au bois, pas de mémoire transmise et recueillie ; tout le monde, les élans
Les femmes et les enfants, tousse. De longs corps gisent entre les fourrés, alors des
Pétales de fleurs sont fanés ; tu le prends comme une aubaine, avec ton petit pa-
Nier, mais bien vite tu t'aperçois que le lait est caillé. Que le lait n'est même
Pas du lait. Que le lait n'est même plus du lait. Les élans sont fatigués...
Série d'éoliennes.
Séries de labeurs, douze éoliennes
Avec tout ce travail qu'on fait, bien,
Mais puisqu'on le fait, on le fait
Avec candeur ; vent qui passe ou
Bois de l'ardeur. Douze ans de labeur
Série d'éoliennes ; mais puisqu'on les
Voit sur la plaine ; ça chante, ça passe
Et ça repasse, puis ça tourne – je...
Ça, ou le tapage qu'on fait. Bois de
Hêtres qu'on abat, ou bûcheronne,
Éoliennes – c'est un champ, douze
Séries de douze éoliennes, douces
Compagnes du labeur,
Sorte de blanche.
Sorte de blanche, tu expliquais.
Tu faisais de grands moulinets : sorte de blanche,
C'est une fleur, qui s'est cachée dans la forêt. Tu imitais
Les rochers : trois, ardus, coupants, issus
D'une seule pierre blanche, et friable. Calcaire ou
Quartz, sorte de blanche, fleur des marais,
Puis tu te reprenais : fleur des falaises. Tu m'expliquais
À quoi ça ressemble, la pierre quand ça
S'effondre. Colère, des blocs, arêtes
Sorte de blanche. Seule parmi les pierres et les
Grands chênes. Seule parmi les êtres et la
Violence.
C'est habiter seule au pied de la violence
Que d'habiter dans la forêt,
Les travées.
Qui peut nous prendre – des objets
Ou nous les rendre – encore,
Les objets.
Ce qui est mat, ce qui est mûr : la traînée
De sable, un océan. La traînée, va,
Sera bien sucée.
Bruit mat. Couleur, mate. Tout
Est secret.
*
C'est à ce moment que j'arrive. Je me traîne,
Dans les travées de sable. Des châteaux,
Effondrés. Des travées.
*
Un océan est vert. C'est à ce moment que je l'ai
Remarqué.
Le banquet clandestin des poéètes·ses
Pendant les grands confinements, j'ai voulu organiser un banquet.
C'était le moment, et je le sentais confusément ; de grandes clameurs de banquet montaient en moi, j'avais toutes les visions des banquets d'autrefois, les sangliers dégoulinants, les grappes de raisin qui giclent sur le visage des convives, le vin versé sur les nappes, les lourdes bougies dont la cire se répand.
Chez moi, les choses sont, bien sûr, petites. On dénombre trois tables dont deux sont des bureaux, et l'autre, une table basse. La cuisine, étroite, n'a prévu aucun espace pour les sangliers et l'on pourrait difficilement ranger dix grappes de raisin dans le frigo. Mais je ne me suis pas découragée.
J'ai créé un groupe facebook, et invité tous mes amis, qui sont des poètes. Les poètes, surtout les poétesses, auront des idées. Le banquet fait partie de leur Histoire longue. Ce n'est pas comme pour mes voisines du dessous, qui organisent des fêtes lamentables en douce depuis quelques semaines ; ni comme pour ces ministres qui s'empiffrent de homard mal décongelé. Les poètes, les poétesses, ont du banquet une connaissance intime qui leur vient des gouffres, des replis de terrain dissimulés sous les fougères, bref, de toute cette géographie sensible qui leur permet, à l'occasion, d'écrire des poèmes.
Sur le groupe facebook, j'ai laissé les choses venir. Je l'avais simplement nommé "le banquet clandestin des poéètes·ses en temps de confinement". Personne n'a abordé la question morale ; c'est qu'elle ne nous intéresse pas. Tout le monde a eu des idées. Efferalgan a proposé de cuire chez ses parents, qui possèdent une grande cheminée, plusieurs sangliers qu'il couperait ensuite en petits morceaux pour les amener. une-courbe a proposé de se rendre au bois de Vincennes pour cueillir des fruits sauvages. Philipppe, quant à elle, s'occupera des grandes bougies, et de tous les autres types d'éclairages qu'affectionnent les poètes. bidou propose de s'occuper des petites sucreries, et des drageoirs pour les sucreries. Quant à moi, j'engage les travaux de peinture et d'assemblage de nouveaux meubles. Nous convenons d'une date : très bien, parfait, le 20 avril sera le jour de notre banquet.
*
Le 20 avril, j'ai repeint tous les murs de mon appartement en doré ; et le plafond, en noir. Je suis occupée à y coller des constellations d'étoiles quand bidou toque à la porte. Il est chargé de sucreries : sucres d'orge, fruits confits de toutes tailles, dragées, berlingots. Il dépose son précieux fardeau à mes pieds et s'empresse de donner quelques coups de marteau pour finir l'installation des grandes tables qui parcourent l'appartement. Quand Philipppe arrive, elle est chargée de bougies et de lumignons que nous accrochons partout, puis que nous allumons ; quand une-courbe arrive, ce sont les coupes en cristal que nous pouvons remplir de fraises des bois, de pommes acides et de pots de confiture de rhubarbe.
Efferalgan est en retard, mais c'est parce qu'il peinait à faire rentrer les morceaux du troisième sanglier dans le Uber ; le chauffeur, séduit par son charme de poète, a pourtant fini par l'y aider, et nous voilà réuni·es pour le banquet. Mes voisines m'ont apporté plus tôt dans la journée trois caisses de vin rouge et deux de champagne, ce qui constitue, m'ont-elles dit, leur tribut à l'histoire de la poésie.
*
Nous avons banqueté. C'était mémorable, et c'était clandestin. Nos voisins et nos voisines ne nous ont pas dénoncé·es.
*
Le lendemain, mon appartement était jonché de noyaux de raisin sauvage, et les grands tapis noyés par le vin rouge. Nous étions, nous les poètes et les poétesses, allongé·es par-dessus les reliefs du banquet, et nous observions les étoiles au plafond. Philipppe composait des vers, qui n'étaient pas ses meilleurs.
Les hontes.
J'ai compté mes hontes, pour me rendre compte, du même coup, qu'elles étaient nombreuses. Je n'ai jamais honte, ou presque, quand j'écris. C'est le moment magique, concentré et victorieux.
Mais j'ai honte quand je publie le texte écrit. J'ai honte d'écrire ce que je pense sur les réseaux sociaux ; j'ai honte de mes notes de lecture sur senscritique et instagram. Par exemple, quand cmllrz m'a dit ce matin qu'elle trouvait mes notes de lecture bonnes, je n'étais pas préparée à recevoir ce message, parce que je partais du principe qu'elles étaient incomplètes, bavardes et inutiles. J'ai honte d'inviter les personnes que j'aime à venir chez moi, parce que je pense qu'elles acceptent par politesse et qu'elles perdent du temps en ma compagnie. J'ai honte d'envoyer une proposition de communication pour un colloque, parce que je pense que je fournirai une communication moins bonne que les autres, et que personne n'osera le dire. J'ai honte de voler du temps à mon directeur de thèse, et de l'argent à l'état, parce que je pense que je ne suis pas une vraie chercheuse. J'ai honte de répondre à mes contacts sur internet, et j'ai encore plus honte de ne pas réussir à leur répondre et de voir se dissoudre des amitiés auxquelles je tenais, par ma faute. J'ai honte à l'idée d'envoyer mes textes à des revues ou à des maisons d'édition, et j'ai honte quand je dois écrire une notice bio-bibliographique. J'ai honte de toutes ces hontes. Je me force à publier mes textes sur le forum, je me force à écrire ce que j'ai envie d'écrire sur les réseaux sociaux. La honte est un sentiment mêlé. Par exemple, quand j'ai honte parce que je poste un texte, j'ai aussi en moi une colère sourde qui me force à poster le texte. Quand j'ai honte qu'on me demande une photo de moi pour le site de la revue, honte d'avoir pris une photo complaisante, honte d'avoir fait jouer les lumières pour masquer mon vrai visage, je suis guidée par cette même colère La colère froide s'exerce contre la honte, et contre les siècles de honte ; contre moi, et contre les choses qui agissent contre moi. La honte est une marée contre laquelle j'avance, et qui ne dit pas son nom. J'ai honte de cette image stupide. J'ai souvent eu honte de m'exprimer en public, et même en privé. J'ai eu honte de montrer mes sentiments, et je les ai quelquefois montrés à cause de la colère contre la honte. J'ai honte de ne pas savoir bricoler, et honte de ne rien comprendre à l'économie, à la géopolitique et au code ; je n'ose m'intéresser à aucune de ces choses. J'ai honte d'avoir un corps de femme, et honte qu'il ne soit pas le bon corps de femme. J'ai honte quand mon libraire me pose des questions comme si j'étais capable d'être la bonne interlocutrice. J'ai honte quand quelqu'un·e m'écoute vraiment. J'ai honte quand je n'ose pas dire que j'ai les connaissances, dans un groupe où les connaissances sont recherchées. J'ai honte quand je pose une question à la fin d'une conférence, parce que je pense que je suis la personne qui cherche à montrer qu'elle sait ; mais j'ai honte de n'avoir pas posé la question, parce que c'était peut-être une bonne question, ou parce que je voulais en connaître la réponse. J'ai honte d'être mal habillée dans la rue, et honte d'avoir un bouton de fièvre sur le menton. J'ai honte de beaucoup de choses dont je suis incapable de parler – même dans l'écriture privée – tellement j'ai honte. J'ai honte du mal qu'on me fait et du mal que je fais. J'ai honte quand je bégaie ou que je casse des objets ; de ma maladresse, de la manière dont mon corps se meut comme s'il cherchait un recoin où se cacher. J'ai honte de ne pas avoir bien entendu ce qu'on me dit, ou de ne pas comprendre ce que mon interlocuteur·ice attend de moi. J'ai honte de n'être jamais la personne qu'on attendait. J'ai honte de rencontrer des gens avec qui j'entretenais jusque-là des relations numériques, car je suis moins affirmée qu'en ligne, un peu terne. J'ai honte de penser autant à moi, et de me surveiller autant. J'ai honte de beaucoup de ces hontes, parce que je sais qu'elles n'ont pas lieu d'être. Je ne comprends pas comment on m'a incorporé toutes ces hontes ; je me demande comment on peut prétendre que les représentations sexistes dans la fiction n'ont aucun effet concret, quand on est déjà incapable de comprendre ce qui produit toutes ces hontes chez les femmes. J'ai honte des quiproquos, honte qu'on distingue mal ce que je dis parce que je ne parle pas assez fort. Je me suis rendu compte récemment que mon amoureux et mes ami·es pensaient que je souffrais en moyenne moins du syndrome de l'impostrice que la plupart des femmes ; cela m'a étonnée, je me suis dit que c'était parce que je me surveille et me force à faire les choses à cause de la colère. La seule chose dont je n'ai pas honte, c'est d'écrire, et du résultat de l'écriture. J'ai honte quand même de publier ce que j'écris.