Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité
Articles récents

ça raconte la poésie 4/

30 Août 2020 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Poème

Ce que ça ne raconte pas, ça l'écrit quelque part.
Il faut bien que ça l'écrive quelque part.
On ne peut pas taire ce qui est tu.
On doit pouvoir, soulevant les branches, retrouver ce qui est tu.
Ca l'écrit, quelque part d'étrange.
Je peux secouer les branches.
Déraciner les arbres.
Arracher les moindres racines des moindres buissons.
Donner aux fourmis d'infimes secousses. Je peux le faire.
Il faut bien que ce soit écrit, si c'est tu.
Ca peut être caché, hors d'atteinte, d'emploi difficile.
Ca peut secouer l'intérieur des cœurs et briser le tout-venant.
Mais ça doit bien être quelque part ; de frontalier, d'immense.
On n'aurait pas encore vu, mais ça serait proche.
C'est écrit qu'on doit le taire.
Ca pourrait n'être après tout qu'entre les racines.
Dans la terre. Boueux, sale, d'approche difficile.
Mais ça serait écrit. Ca n'attend qu'une chose.
Que je raconte. Mais je ne raconte pas. Je tais.
Entre les racines, dans la terre, dans le trou, dans la frontière.
En plein dans la frontière.

Publicité

ça raconte la poésie 3/

27 Août 2020 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Poème

Le jour où j'ai écrit mon premier poème, j'ai pensé, émue
Que la langue, chatoyante ou chamarrée était ob-
Jet de hasard, ou de nécessité.

J'ai pensé que le hasard, que la nécessité étaient eux-mêmes
Sujets de grâce, que des objets, sujets où passent
Le vent et les idées.

Trois vers, trois rythmes, ce sont bien trois salles éclatées
Ouvertes à tous les vents, fermées, juré...

J'ai dit que des taureaux transpercent les murs. Que du lierre remonte le long de ma colonne
Que des visages sont, comme des présages, enfouis dans l'eau. Que les puits sont comblés par
De tout petits êtres vivants, et on m'a crue.

J'ai dit qu'il fallait malaxer des boulettes, en finir avec le christ en croix, aimer ceux qui nous giflent
Et que tout cela, c'était de la morale. J'ai dit beaucoup de choses, et on m'a crue.
 
 

Ca raconte la poésie 2/

27 Août 2020 , Rédigé par Les miettes

Ca raconte une histoire qui se raconte seule.
D'une grande bouche, émise,
Depuis la stratosphère.

De grandes poussières d'étoiles et des traînées
Célestes, émanations d'une planète, chérie
Des dieux et des déesses,

Pharmacopée d'images et noyaux. Noyaux terreux,
Terrestres. Une grande bouche émue, émet,
Depuis les lointains de l'univers,

Une histoire. Ca raconte doucement, tendrement,
Ce que les satellites apportent dans leurs
Basques. Ca raconte.
 
 

Ca raconte la poésie 1/

26 Août 2020 , Rédigé par Les miettes

Des poèmes peuvent bien raconter des choses, et en rythme,
Avec l'oiseau touillé, sous la surface de liège.
Avec l'oiseau touillé, sous la surface de liège.

Des poèmes sont la quintessence d'une existence, rouillée
Parmi les rois, touillés, parmi ce qu'on disperse
Et qui ressemble à de la neige.

Nous révisons, nous révisons à même le grand cahier de siège
Pour une bataille menée, menue, mon existence
De liège.

Bouchons, traversées, images d'une cadence pleine où
S'éparpillent les pensers. J'y suis comme brisée
Où c'est comme une image.
 
 
Publicité

Sous le soleil.

21 Août 2020 , Rédigé par Les miettes

C'est montrer que j'existe que je ferais
Avec des dents
Avec ce rien qu'on appelle aventure et qui n'est, en
Fin de compte, qu'un peu de transpiration au coin
De la chemise. Sous l'aisselle.

On dénude l'épaule.

C'est montrer qu'on a le cœur lisse, et parfait,
Un ersatz ou succédané de rien qu'on
Embaume, dont l'odeur de lavande
Se répand et croupit.

Les fleurs, le sureau, mon épaule,
Sont des objets semblables
Qui roulent et s'équilibrent.

Il n'est rien de plus fugace, mais rien
Qu’une journée qu’on passe
Sous le soleil, mouillée.

journal sentimental 8

3 Août 2020 , Rédigé par Les miettes Publié dans #journal

J'ai quitté le chalet. Je n'ai pas éprouvé d'émotion. Les sapins, les ravines, les éboulements rocheux s'étaient progressivement laissé happer par l'oubli le plus pernicieux ; une fine couche de poussière comme échappée de mes deux mains ouvertes. Ou, peut-être, l'envahissement progressif de la structure du chalet par la famille : oncle et cousines, répandus partout ; la cave, jonchée de valises, de vêtements épars... ce n'était plus l'endroit que j'avais élu, sombre et frais, pour faire du yoga le soir. Le sol, visibles par tous, ce n'était plus, par exemple, une esplanade où se rouler en boule. Et même la cuisine où j'épluchais, coupais les fruits avec lenteur, est devenue une pièce étroite et chamarrée, où les tâches ménagères s'accomplissaient dans une hâte rieuse.

Je voulais partir et je voulais rester. Je voulais prendre une décision radicale qui m'aurait clouée aux quatre angles du chalet et au talus. J'ai vu les fleurs progressivement s'ouvrir et faner. J'ai vu les framboisiers sur les chemins, peu à peu, donner des fruits verts. Les fraises des bois ont disparu les unes après les autres, sans doute mangées par le renard.

Je n'ai plus vu le loup, le blaireau, les cerfs ou les lapins. Je suis moins sortie. Pourtant, l'avant-veille de mon départ, une curieuse énergie m'a menée au bord de la forêt, parmi les bûches fraîchement tronçonnées et le fouillis des branches sèches ; j'ai dansé. J'ai voulu, une dernière fois, soulever la poussière et les épines, me concentrer sur les formes – brouette, fleur jaune, dalles fissurées posées par-dessus la terre. Danse et bonheur ont, d'évidence, partie liée. J'ai senti avec angoisse que ces dernières heures de joie allaient se fissurer lorsque je rentrerais dans le chalet, abandonnant pour de bon la solitude de ce mois de juillet.

Je ne ressens aucune joie. Le paysage dans lequel je suis en ce moment ne m'en procure pas. L'étang du Ter, les oiseaux qui le traversent, les reflets du soleil sur son eau... ce n'est rien.

J'évoque une dernière fois les fourmis rouges qui me pinçaient le mollet. M., la voisine – une cousine éloignée –, a voulu étouffer la fourmilière lorsqu'elle est arrivée. Elle a versé du ciment brûlant dans le trou. Mais les fourmis ne cessaient jamais de revenir. Et moi, qu'elles blessaient, je n'avais pas eu l'idée de les percevoir comme un problème. Je mets du temps à comprendre que les choses du monde peuvent être perçues ainsi ; qu'on peut désirer lutter contre les choses du monde. Tuer les fourmis. Colmater les fourmilières. Je fais avec. Les papillons de nuit se cognent aux ampoules, mais c'est normal. Si les douleurs sont minuscules, elles font partie des choses du monde.
 
 

La question de la forme dans la poésie contemporaine.

3 Août 2020 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Poème

Je me suis mal posé la question de la
Forme. Et trop peu.
J'ai écrit des poèmes comme on se gratte la cuisse ou
Le nez. Pas d'ongle élu mais un mouvement-réflexe
Des dix doigts, chacun trop
Court, chacun très fin
Sollicités en vue d'un geste
Quelquefois remarquable. Et remarqué.
Tu pinces les narines.
Tu pinces tes dix doigts d'un mouvement
Gracieux qui, certes, est soupesé jusqu'au
Bout de l'âme.
C'est tout ce que tu fais.
C'est tout ce que ça fait.

Ce qu'on a fait à mon corps.

26 Juillet 2020 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Miette

J'avais envie, depuis longtemps, d'écrire un texte comme celui-là. Bolaño, avec sa litanie des meurtres dans 2666, n'y est pas étranger (dans le procédé) ; Baldwin, quand il parle du rapport à l'espace des corps noirs dans L'homme qui meurt, non plus. J'ai un peu oscillé entre le procédé très factuel du premier et celui, plus impressionniste, du second (je ne sais pas si du coup ce texte peut fonctionner et je serais curieuse des retours). Ce texte ne se destine pas vraiment aux lectrices ; elles connaissent déjà tout ça par cœur. Il se destine plutôt aux lecteurs qui ne comprennent pas la colère des femmes, et leur besoin de faire quelque chose de cette colère.
 

TW agressions sexistes et sexuelles

Elle a 12 ans ; elle vient de rentrer au collège et ne comprend pas encore très bien la géographie de l'établissement. Elle a oublié des affaires dans une salle du deuxième étage, et s'empresse de remonter les escaliers. Deux garçons de troisième l'interceptent sur un palier ; ils sentent sa peur et en jouent.

 

Elle a 15 ans. Elle est avec une amie chez son père, et tard le soir, elles surfent ensemble sur le web. Elles s’inscrivent sur des sites de rencontre. Elles s’inscrivent sur chatroulette. On leur envoie des photos de pénis. On masturbe lentement, devant elles, des pénis en érection.

 

Elle a 16 ans. Elle se rend à un dîner de classe ; on lui apprend que son ami le plus proche sortira bientôt avec elle. Elle proteste, interloquée. Tout le monde rit autour d'elle, car tout le monde savait. Mais personne, et surtout pas son ami, ne l'avait mise au courant. Elle sent la connivence de la foule, dans cette pièce où elle n'est qu'un objet sans rôle propre.

 

Elle a 17 ans. Un homme en a 70, peut-être plus. Ils sont assis côte à côte dans le bus. Il profite de chaque cahot pour rapprocher sa main de la cuisse de la jeune fille. Il caresse le genou, la cuisse de la jeune fille. Cette scène, à tous les âges de la jeune fille, puis de la jeune femme, se répètera à l’identique.

 

Elle a 17 ans ; un jeune homme lui explique qu’il l’aime en jouant avec le bracelet qu’elle porte à son poignet. Elle est comme sidérée. Elle n’aura rien vu venir. Elle ne verra jamais rien venir. Il la supplie, argumente, lui demande une période d’essai ; il lui explique que l’amour qu’elle croit éprouver pour un garçon rencontré sur le web est factice, il le sait mieux qu’elle. Cela dure quelques heures. Étourdie par le soleil et par une forme étrange de culpabilité, elle finit par céder ; il glisse sa langue à l’intérieur de sa bouche, l’embrasse longuement. A la fin de l’après-midi, ses lèvres brûlent, comme écorchées.

 

Elle a 18 ans. Elle est amoureuse d’un jeune homme qu’elle a rencontré sur le web. Iels se rencontrent dans un parc et se caressent. Quelques semaines plus tard, iels bénéficient enfin d’une pièce close ; le cœur battant, elle lui demande de la pénétrer, elle se sent prête et ressent du désir pour lui. Mais quelque chose coince, et coincera des mois durant ; elle aura la sensation qu’on lui plonge un poignard en travers du corps. Elle se croira défectueuse, étroite, frigide ; on ne lui a jamais parlé de vaginisme.

 

Elle a 18 ans. Elle marche dans les rues de Rome avec ses deux amies. Elles sont légères, heureuses et enfin libres de toute attache parentale. Trois hommes les interceptent sur un boulevard déserté ; ils parlent russe et les saisissent pour valser avec elles. Ils ont au moins 30 ans, tiennent à bras le corps les corps pétrifiés des jeunes filles et valsent avec ces corps sur le boulevard. Ils leur parlent de leurs amantes françaises et de leurs prouesses sexuelles.

 

Elle a 18 ans. Un homme a des cheveux grisonnants. Ils sont dans une boîte de nuit, à Florence. Au milieu des corps qui dansent, il tire sur le nœud qui ferme sa robe ; elle a pensé à le doubler et la robe ne glisse pas sur son corps. Un peu plus tard, il introduit sa main entre ses cuisses et lui touche le sexe ; elle porte une serviette hygiénique et, transie de honte, pensera longtemps au dégoût qu’il dut éprouver à ce contact.

 

Elle a 19 ans. Elle est en cours de littérature ; son professeur est un homme arrogant et misogyne. Il parle longuement du corset d’Emma Bovary. Il se plaît à humilier les étudiantes ; il n'humilie pas les garçons. Un jour, il la prend pour victime. Elle regarde par la fenêtre les arbres qui s’agitent dans le vent ; les toits de la ville. Il lui déplaît qu'elle ne le regarde pas lorsqu'il parle. Cours après cours, il lui crie de le regarder. Elle l'écoute pourtant ; mais il s'acharne sur ce regard récalcitrant, et hurle. Elle est très lentement envahie par la rage.

 

Elle a 19 ans. Elle est en hypokhâgne et aime s'asseoir, seule, sur les bancs de la grande place qui jouxte son lycée Elle continue la lecture des classiques qu'on lui demande de lire pour ses études. Un homme, la soixantaine bien tassée, s'approche d'elle et s'assoit. Il porte un costume, ainsi qu'un petit cartable en cuir. Tous les autres bancs de la place sont vides ; il lui parle, lui propose de boire un verre avec lui. Elle refuse ; il part, excédé.

 

Elle a 20 ans. Elle rencontre les amis de son amoureux. Ils sont plus âgés qu’elle, et sympathiques ; brillants, intelligents, habiles à mener une conversation semée de références intellectuelles qu'elle ne comprend pas toutes. L’un de ces amis lui dit en riant qu’il a promis de baiser la prochain copine de J. : c'est elle. Elle lui répond que cela n'arrivera pas. Il hausse les épaules en souriant, et lui en reparlera à deux reprises au fil des années.

 

Elle a 21 ans ; elle vient d’arriver à Paris où elle cherche un appartement. C’est l’été, on lui en a prêté un au Pré-Saint-Gervais. Le caissier du petit supermarché est un homme qui, jour après jour, insiste pour qu’elle lui donne son numéro de téléphone. Elle ira faire ses courses ailleurs.

 

Elle a 21 ans ; on lui a dit que, tous les ans, la chaudière de son petit appartement devait être examinée par un homme. Alors un homme vient, examine la chaudière puis l’examine, elle ; il lui dit qu’elle a de belles joues douces et commence à les lui embrasser. Elle est sidérée, ne dit rien, prie pour qu’il se contente de cela ; cela qu’elle lui donne en souriant. Après lui avoir embrassé plusieurs fois la joue gauche et plusieurs fois la joue droite, il part en lui laissant son numéro de téléphone.

 

Elle a 22 ans. Un homme qu’elle ne connaît pas la salue dans la rue ; elle ne lui répond pas. Il commence à hausser le ton, il l’insulte, prend les passants à partie et la suit sur une courte distance.

 

Elle a 22 ans. Elle a posté une annonce sur leboncoin ; elle espère donner des cours particuliers. Elle a mis sa photo sur l’annonce, on dit que les annonces sans photo attirent moins le regard. Un homme l’appelle deux fois pour lui parler, longuement, de son fils ; il est peu clair, évoque une série de bac qui n’existe pas. Lors du deuxième appel, sa parole devient confuse, hachée ; son souffle accélère. Elle comprend, paralysée par la honte, qu’il s’apprête à jouir.

 

Elle a 22 ans. Elle remonte le boulevard qui va de la place Gambetta aux Lilas ; il fait nuit mais, précisément, elle aime marcher seule, la nuit. Elle rêve. Deux hommes éméchés, de retour de soirée, la suivent un moment en riant et lui proposent de rentrer avec eux. Elle fait mine de les ignorer, mais c’est trop tard ; elle ne prend plus aucun plaisir à marcher. Une vingtaine de minutes plus tard, deux ombres grandissent trop vite autour de la sienne ; pas un bruit, pourtant. On tire sur son sac ; par réflexe, elle le serre contre son cœur. Dans le sac, un livre de Judith Butler et un autre de Pouchkine ; ses clefs, celles de son copain et ses papiers. Les deux ombres se jettent sur elle, la font tomber au sol, lui donnent des coups sur le crâne, sur les épaules, la tabassent puis s’en vont en courant. Ce sont deux adolescents. Pendant des années, elle souffrira d’un syndrome de stress post-traumatique virulent, qui envahira son rapport à l’espace et à la nuit. Il lui sera impossible de marcher seule, une fois la nuit tombée. Ses ami·es, son amoureux, avec une patience et une douceur dont elle ne revient toujours pas, l’amèneront d’un lieu à l’autre, les soirs précoces d’hiver.

 

Elle a 23 ans ; elle a publié un commentaire sur une vidéo, postée sur un groupe public Facebook. On y voit une jeune femme filmer le harcèlement de rue dont elle est victime en caméra caché, et répondre avec virulence à l'un de ses agresseurs ; le commentaire qu'elle publie défend le comportement de la jeune femme. Plusieurs hommes lui écrivent des messages privés où ils lui expliquent qu'ils aimeraient qu'elle subisse un viol, ou un meurtre.

 

Un homme est assis dans le RER et se masturbe en la regardant fixement. Elle a 24 ans. Elle tient serrée la main de son amoureux, qui n’a rien vu. Elle sent qu’il jouit, juste avant qu’elle ne descende.

 

Elle a 24 ans. Il y a du monde dans le métro, les corps sont collés les uns aux autres. Un homme lui caresse le coude. Elle s’éloigne ; il la suit, lui caresse à nouveau le coude. Elle le regarde ; il lui rend son regard en souriant. Il lui caresse le coude une nouvelle fois ; elle profite de l’arrêt suivant pour s’échapper.

 

Elle a 24 ans. Elle sort de chez elle ; elle habite le quartier des musiciens, à Nanterre. On la siffle comme un chien, puis on la klaxonne, depuis un énorme camion blanc qui, pour l’occasion, a ralenti. Les deux hommes la regardent, goguenards, et continuent de la siffler.

 

Elle a 24 ans. C’est le printemps, à Nanterre, alors elle prépare un livre et une bouteille d’eau qu’elle glisse dans un sac. Dans le petit parc, elle s’assoit sur un banc où les hommes se mettent à défiler et à lui parler. Ils la complimentent ou l’insultent, la complimentent plus qu’ils ne l’insultent. Amère, elle rentre chez elle et décide de lire sur le canapé.

 

Elle a 25 ans. Elle rentre de soirée, en robe décolletée et bleue ; elle a oublié son téléphone chez elle. Dans le métro, un homme la fixe. Il maintient une distance de 15 mètres entre leurs deux corps. Il se lèche les babines lorsque leurs deux regards se croisent. Il la suit ; prend deux fois le même changement qu'elle. Elle emprunte le téléphone d’un jeune couple, et appelle à l’aide. Lorsqu’elle descend à Pigalle, son ami M. court vers elle et veut frapper l’homme ; elle lui demande de ne pas le faire et regarde l’homme s’éloigner. Il s’éloigne et la fixe, lubrique. Il continue de se lécher les babines. Elle se demandera longtemps ce qu’il se serait passé, si M. n'était pas arrivé.

 

Elle a 25 ans. Son amie, C., a voulu l’emmener en boîte de nuit sur une péniche. Elles traversent un pont, au-dessus de la Seine ; elle se tient quelques mètres en arrière de son amie et rêve. Un homme marche vite et dégaine sa main ; il marche en direction de C., et s'apprête à la lui coller sur la fesse. Elle hurle. Il part en courant.

 

Elle sort du métro ; juste avant que les portes ne se referment, une main se pose sur ses fesses. Elle se tourne brusquement mais, à travers les portes fermées et les vitres crasseuses, elle ne voit qu’une foule indistincte. Elle a 25 ans, et se sent sale et abîmée.

 

Elle a 25 ans et rentre du restaurant avec son amoureux, dans un pays étranger. Un groupe d'hommes traîne dans le hall de l'immeuble où iels ont loué un appartement. Lorsqu'iels passent devant eux, l'un d'eux parle de son corps. Comme si le regard des autres hommes le défiait, il se met à poursuivre le couple ; elle se met à courir, son amoureux aussi, iels s'engouffrent dans l'ascenseur et appuient de toutes leurs forces sur le bouton ; une fois arrivé·es à leur étage, iels se ruent dans leur appartement et ferment toutes les serrures.

 

Elle a 25 ans, et sort dans le petit square qui jouxte la place saint Georges. C’est le tout début du printemps et elle porte encore des collants. Sur le banc où elle lit, un homme la rejoint et lui parle. Elle se laisse prendre au jeu ; brusquement, il lui dit qu’il vient d’un pays où les femmes ne portent pas de collants, qu’il ne connaît pas cette matière, et commence à lui caresser le genou, la cuisse, en parlant.

 

Elle a 26 ans, et traverse la route sans vraiment regarder ; un homme à vélo se met à hurler, fait demi-tour sur le boulevard pour la poursuivre en l’insultant. Elle accélère le pas.

 

Elle a 26 ans. Elle marche vers la bibliothèque pour emprunter deux livres dont elle a noté les titres. Dans la rue, des hommes se tiennent immobiles, parfois assis, parfois debout, par grappes. Un homme lui crie qu’elle a de belles fesses. Quelques secondes plus tard, un autre homme lui crie qu’elle a de beaux seins. Elle chargera son amoureux d’aller rendre les livres, quelques mois plus tard ; la bibliothécaire le sermonnera pour le retard.

 

Elle a 27 ans. Elle n’est pas sortie de chez elle depuis deux semaines ; il fait beau, elle remplit une attestation et sort. Elle marche dans la rue. Sur le boulevard, un homme la salue, la complimente ; elle l’ignore. Il la suit, insiste, la salue à nouveau, la complimente. Elle l’ignore ; un goût amer lui remplit peu à peu la bouche.

 

A chaque fois qu’elle sortira, avec son attestation, un homme, ou deux hommes, parfois trois, la regarderont, se lècheront les babines, la complimenteront, la salueront, lui feront des signes de la main depuis les vitres ouvertes de leurs camionnettes. Elle ne sortira plus qu’accompagnée, pendant le temps du confinement.

 

Elle a 27 ans, et marche sur le boulevard. La même bande posée sur le même trottoir ; le même homme et le même compliment, et ces mêmes regards qui la suivent ; à chaque fois qu'elle emprunte le boulevard, elle sait qu'à cet endroit, son corps sera commenté, validé, que la bulle de quiétude qui l'entoure lorsqu'elle marche en ville volera en éclats.

 

Elle a 27 ans ; elle sort de chez le coiffeur. Elle apprécie ce coiffeur qui comprend ses envies et les réalise ; il lui a légèrement bouclé les cheveux. Un homme de 70 ans l’arrête dans la rue, penaud et timide ; il la complimente. Elle est désolée parce qu’elle sent bien que cet homme ne sait pas ce qu’il fait ; il ne sait pas comment faire pour bien harceler. Il est trop poli. Alors elle lui répond gentiment, puis s’en veut.

Publicité

Poèmes de la sauge.

24 Juillet 2020 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Poème

1.

 

Je voudrais ne rien comprendre, mais
Tes mains sont douces. Sur mes épaules,
Trop douces. Je voudrais bien me perdre
Dans les odeurs, le balancier, la sauge
Et les petits graviers. Mais tu es ronde
Et tu balances, c'est avec toi que j'ai
Choisi d'aller.

2.

Je me suis pliée en deux, dans ta poche
Rien qu'un petit papier. Notre long chemin
M'aura un peu froissée. Quelques taches
Et des odeurs : sauge, poussière et fleurs,
Mais c'est ensemble, d'un bel ensemble, que
Nous allons. Alors je n'ai pas peur.

3.

Et quand tu m'oublies, et quand tu fouilles
Dans ta mémoire, qui au fond, ressemble
Au fond de ta poche, je pleure doucement.
Je suis la sauge et la menthe, les odeurs sau-
Vages. Je suis le brouillon d'amour qu'on
Emporte sur les chemins. Je ne suis quasiment
Rien.

4.

 

Alors ne t'en fais pas, tu peux m'oublier.
Je serai discrète comme un papier froissé.
Je serai l'odeur qui remonte des tréfonds
D'une autre histoire, de temps en temps,
Rarement, et pour te taquiner. N'aie pas
Peur. C'est ici que je demeure.

journal sentimental 7

17 Juillet 2020 , Rédigé par Les miettes Publié dans #journal

Ce matin, j'ai épluché une pêche puis l'ai coupée en petits morceaux pour le porridge de ma sœur. Le couteau arrêté, une seconde, j'ai pensé aux milliers de fruits que ma grand-mère avait coupés pour des enfants.

Elle a coupé des pommes, des poires, des pêches, des abricots, des bananes et des oranges ; elle a coupé des fraises, des kiwis, de l'ananas et du melon ; pour ses enfants, pour moi, pour mon petit frère et mes cousines ; pour les enfants de ses amies, pour ses quelques neveux et nièces et pour ses filleuls.

Elle a coupé des milliers de morceaux de fruits.

A-t-elle, à chaque fois, pensé à quelque chose de précis, peut-être un souvenir ? Moi je ne pensais à rien de particulier, en coupant cette pêche. Je ne pensais à rien non plus, la semaine passée, en tranchant les poivrons en fines lanières pour le dahl ; quand j'ai pressé les deux moitiés du citron, à quoi pensais-je ?

Je me suis vue, un instant, en nourricière. Immense et perdue dans ce rôle. J'y ressemble si peu. Je n'ai pas d'enfant ; pas d'aïeul·e à nourrir. Rien que ce rôle de substitution, parfois, et si léger à endosser.

C'est, au fond, comme un jeu. Comme lorsque j'étrennais mes affaires de classe : cahiers, trousse en plastique, gommes et stylos neufs, qui le jour de la rentrée avaient un goût de vacances. Je joue à la poupée avec ma sœur, depuis sa naissance.

Le soir, quelques doigts glissés dans les siens pour l'aider à trouver le sommeil, je jouais à la poupée. Les cauchemars, si terrifiants fussent-ils, se laissaient prendre à la scène exemplaire que nous formions, elle la petite fille couchée dans les draps, moi la sœur veillant sur le sommeil de l'enfant.

Elle est couchée, ce soir, ma petite. Elle a lu quelques dizaines de pages, a traîné les pieds jusqu'à la salle de bains et s'est brossé les dents ; elle s'est pendue à mon cou et m'a demandé de la réveiller demain. Je veille seule dans le canapé défraîchi, en tailleur et une pile de livres posée devant moi. Les volets sont fermés ; quel étrange rituel, et mélancolique. L'un d'entre eux est électrique, j'appuie sur le bouton puis je commence la tournée ; je tourne des manivelles, je me penche aux fenêtres et ramène des pans de bois ; je dénombre six étapes, tous les soirs, et autant le matin pour rameuter la lumière.

Il y a quelques années, J. et moi avions fait de ce rituel un jeu ; qui de nous deux fermerait, le soir, le plus de volets ? bien sûr, nous étions un brin tricheurs. L'un de nous commençait toujours lorsque l'autre s'était absenté quelques secondes. Il fallait attendre que la nuit soit bien tombée, pour ne rien perdre du paysage.

Demain, mon père nous rejoint en moto. Il empruntera des petites routes de montagne, des cols. Il n'a pas vu ma sœur depuis quelques années, le chalet depuis mes douze ans. Il n'a pas vécu avec moi ces années d'arrachements successifs. Je prépare en pensée le menu : melon en tranches, salade de tomates italiennes – la frontière est proche –, barbecue. Je me pique d'allumer le feu mieux que personne ; j'irai acheter une bouteille de rosé à l'épicerie du village.

Les fantômes me laissent un peu en paix.

<< < 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 30 40 > >>