Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité

Des regards.

7 Décembre 2020 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Îles numériques, #Miette

Publicité

écrit dans le cadre de la quatrième  enquête des Îles numériques sur le site de l'Air nu

Je me souviens d'un court-métrage, dans lequel S. avoue ne plus s'ennuyer, jamais. Le temps de l'ennui, c'est du temps de batterie faible ; ou du temps, encore, passé dans l'eau. Du temps passé nu·e, par exemple, ou du temps passé dans la forêt.

 

Je m'étais dit, face au visage de S., que c'était là sans doute une expérience commune. Si je marche dans la ville, c'est téléphone en main ; je gère le bon déroulement de la playlist musicale. Je capte le regard d'hommes âgés, de femmes âgées : iels me désapprouvent ; je devine leur pensée.

 

J'ai appris à lutter contre le regard désapprobateur et constant des personnes âgées qui croisent ma route. Je scrolle d'un doigt ; et du regard, je déambule le long des façades des immeubles, ou le long de la Seine, ou même, parfois, le long des lampadaires.

 

Je peux avoir Paris, et le reste en prime ; les derniers poèmes sur le forum, les notifications sur twitter, les mails. La musique, et Paris. Je suis une marcheuse qui rêve, et dont l'aliment, dans le rêve, est en partie numérique. Ça n'a pas d'importance. Ça n'est sans doute pas compatible avec ce qu'on dit des marches citadines ; ça n'est sans doute pas compatible avec ce qu'on dit de l'addiction aux outils numériques. Il existe une dramaturgie du téléphone portable qui interdit qu'on le mêle, comme acteur, aux marches citadines.

 

*

 

Quelquefois, au café, je suis assise en face d'A. Sur les tables en bois, dans le bruit du café qui chauffe, nos deux ordinateurs sont ouverts. Je navigue. Je repense souvent au titre de l'essai de Kenneth Goldsmith, Wasting time on the Internet, et plus encore, je pense aux premières pages de cet essai. Il écrit une session de navigation ; il clique sur des liens bleutés, suit une intuition de page en page, éprouve beaucoup d'excitation, et un peu de tristesse. Je ne saurais pas comme lui écrire ce que je vis dans le café, assise en face d'A. ; et pourtant, je découvre des idées, des pensées, des choses minuscules qui feront l'aliment de ma thèse. J'imagine volontiers qu'A., elle aussi, navigue, et peut-être nos deux navigations parallèles se rencontrent-elles parfois.

 

*

 

Il y a aussi les navigations du soir. Elles ne sont pas liées au travail ; elles ne sont pas légères et intermittentes, comme celles des longues marches. On est dans le bureau, parmi les livres et la lumière douce. On écrit, on lit, on commente. On tape sur le clavier, avec abondance. On s'implique, beaucoup ; on n'est plus lurkeuse. On répond, puis on initie – on gère même des conflits. Il existe tout un nuancier subtil qui va du simple scroll / like à la rédaction d'articles de blog, j'imagine.

 

Quelquefois, j'observe mes cousines et ma sœur ; elles sont adolescentes. Elles possèdent des téléphones, mais pas d'ordinateur. En réalité, elle n'utilisent l'ordinateur familial que lorsqu'elles ont un exposé à réaliser pour l'école. Elles sont captives, me dis-je, d'applications propriétaires ; connaissent-elles les joies du web ? tous les gestes qu'elles accomplissent sont formatés.

 

Je suis prise à mon propre piège, évidemment. L'adolescente que j'étais passait quelquefois une heure entière à fabriquer une libellule en dégradé de couleurs, sur son blog, à l'aide de signes typographiques répétitifs – il fallait suivre un tutoriel. L'adolescente que j'étais ne percevait pas les hauts murs qui encadraient MSN, et la retenaient tous les jours, de 17 à 19 heures, captive ; cette même adolescente répétait quotidiennement le même chemin sur deezer, playlist A, puis B, puis C. Les joies de la dérive ne sont venues qu'ensuite.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article