Collines.
Là voilà la voix
Qui dit que le baiser
Est sur le point d'être
Donné
La voix qui depuis
Les portes de la ville
S'écrie se crie farouche
Ton corps très modeste
Qui crie s'écrie - Je sais
Oui je sais tout mais par pitié
Ne me demandez plus
De gravir vos collines
Elles sont immenses,
et démentes. Elles me
Ressemblent au fond
Je sais tout je sais je sais
Ne me dîtes plus rien
- Où vos paroles s'égrainent
Commence la rengaine
Un coeur qui bat sans fin -
Silence enfin qui sonne
Une cloche pour personne
Ou encore
Un mot pour rien
Eternelle enfant.
Peut-être dans le ruisseau
Ta chaussure est tombée
Si belle et pleine de trous
Et le soleil s'en va
Pardonne-moi (et reprenons)
Soyons sages si nous chantons
Peut-être
Qu'à l'heure la plus nette
Tu me dessines - moi je le fais
Et ta silhouette me fait pleurer
Sur ma grande feuille pleine de papier
Maladroitement par mes doigts
Mise ici mise là
Ta silhouette
Pleine de trous et de soleil
Reprenons, encore.
Peut-être que c'est plus l'heure
Que tu oublies mon pas ou
Que tu es pleine de joie
Peut-être que je me trompe
Que tu ries en parlant
Que tu bégaies chantant
Toi
Belle et
Eternelle enfant
Tic tac.
Je ne pense pas et si je pense
C'est à toi. Et si je pense à toi sans doute
C'est que tu n'es pas là Non je pèse mes mots
Ils ne pèsent rien. Ils sont si légers on dirait
Des mots de vent des mots de rien des vagabonds
On dirait un long visage qui s'affaisse ou bien
Des oiseaux qui déjà si tôt reviennent
De migration. Un à un et plume à plume
Et maille à maille et encore là j'ai la langue
Qui fourche et qui s'affole je ne sais plus
Où est ton visage ton long nez ta bouche enfin
Tes dents l'heure est venue de l'inventaire
Le triste le lent le banal inventaire qu'à
Toutes les heures l'on consent quand l'on se donne
Tu connais ce pauvre acte le don oui
Le corps est une denrée sa peau sous le couteau
Prête à se marchander la peau ses pores prêts
Pour la grande rafale C'est le soir tu m'entends
Le soir qui lent s'affale si lent oh non
Qui gémit derrière les fenêtres et soudain je sens
Tu danses, tu danses sur mes seins
Tu danses oui tu danses sur mes reins
Tu piétines et tu hurles mais tu ne dis rien
Tu dis non tu dis non ton visage s'écroule
Et puis non ne dis rien
Tu renâcles caracoles tu dis
C'est nos robes de vieilles folles
encore...
Tu dis
Non tu ne dis rien.
Une miette.
Je crois
Vraiment que les oiseaux
Ont perdu toutes leurs plumes
Peut-être hier ou bien était-ce
Un de ces jours que volontiers j'oublie
Tu sais j'ai la main longue
Le présent le passé
Rugissent toute la nuit.
Tu sais j'ai enlacé
Ton ombre et dans un rêve
Ton ombre qui pleurait
Qui passait à la trappe
Tu vois je sautille
Sautille toute la nuit
Ma pensée fait tic tac
Parfois patatrac
Bien sûr ça me fatigue
Je suis comme tout le monde
J'ai peur des araignées
Du vide et des fessées
Papa dans le noir
Maman dans la nuit
Je suis comme tout le monde
C'est-à-dire je m'ennuie
Petits fragments d'amour.
L'heure est venue du jeu: les mains devant les yeux
Je cherche ta silhouette, ton pas dans le couloir
A la sortie du lycée, dans la foule perdue
Je sais bien que tu n'es pas là, ce n'est pas un reproche
On fait un jeu de l'espoir et que m'importent ces
Mille fois pour
rire
je suis comme la plante qui palpite (et ne pense pas)
comme le caillou qui dégringole dans ta main
vois
L'heure du délire:
C'était hier, c'était toi
Selon que le temps passe ou ne passe pas
Nous sommes un peu moins là
Que tu dises moi à tous, moi au vent et aux falaises
Moi à ces visages perdus, et moi pour rire
Dans le miroir, au fond, l'éclat du moi retenu
Parfois me blesse
Je reste muette. Immobile sous ma peau
Terrée comme le pressentiment qui fait au doigt
Sa vibration, chose intime
C'est soudain la nuit.
Tu peux aussi te taire
Et se taire, avec toi, c'est à tout jamais
La Parole belle et grande, rassise à mes pieds
A ton cou s'est pendue et toi tu es partie
Mais je t'aime, t'ai aimée dans le murmure
La foule continuait, la marche s'amplifiait
Et tu ramenais ta robe sous tes doigts
Pour y cacher ton beau visage plein de vent
Tu es partie - je répète tu es partie
Tu es partie
Ce ciel n'est pas pour moi il m'étouffe
Et toujours je t'écrirais des poèmes
Pour que jamais tu ne les lises
Mon amour
La cinquième prière.
Je m'adresse encore à vous Seigneur
C'est ma cinquième prière.
Ce soir, la nuit est trop étroite alors
Seigneur, donnez-moi la main, je risque
de trébucher. Je suis une enfant
dont les paupières lourdes de leur
désir font injure à la nuit car …
Car je désire, je désire un corps
Qui n'a pas de nom, pas de visage
Follement, je le désire j'ai le sexe
Dilaté et je pleure, c'est d'émotion.
Seigneur, répéter votre nom me rassure.
Je nomme la nuit, je nomme votre corps immense
Votre néant, je vous implore…
Voyez mon chant timide. Pas de contradiction
Lorsque vous nous offriez le glaive, Seigneur
Pourquoi ne pas l'avoir sculpté pour moi?
Je le vois, je le sens, pesant dans ma main
Je l'use contre mon sein… Je n'ai plus de désir.
il est si froid
Seigneur je n'ai pas peur, pas encore peur
Il me faut apprendre cela qui est
Peut-être dans la prière… Je me demande
A quel point vous êtes tendu, et à quel point votre sexe
Gonfle lorsque je pense à vous?
Je me demande si vraiment vous êtes matière d'amour
Assez pour m'aimer aussi moi qui ne suis
rien, rien qu'un pauvre péché si long
Une injure à ce qui est beau, à ce qui est pur.
J'ai cru longtemps que Vous ne m'entendriez pas
Alors, je n'avais pas peur de tout ça qui est
Sale, qui me tue, qui m'excite ou m'excise...
Mais aujourd'hui… Voici qu'un être au monde
A un nom, et qui sans le pouvoir a le droit
de m'entendre, enfin, un être qui me ressemble
Mais sans cela qui meurt en moi. Un être
Seigneur, un être!
Vous qui n'expiez pas Je vous hais
Et je suis perdue dans ce grand jour
Les azalées.
|
Même elle, et ses petites mains usées…
Pourtant. Ce n'est plus l'heure du délire. On ne fait pas de poèmes avec les jolies amours Mortes (est-ce sérieux) Surtout, et surtout Les brunes au coeur grand Grand comme la mer grand comme le sable Des images, comme ça pour follement Te chercher et peut-être même Te retrouver. La ville tangue: ça, c'est une chose certaine. Une vraie La ville tremble (non, c'est moi: mes mains et tout le reste, les infractions, mon corps immense) Une nuit, dans la montagne, je te guette Tu ne sais pas - c'est important Je te guette Je me sens mal Et malsaine, infiniment Il n'est pas temps encore, pour cela j'attends De prononcer ton nom, qui pour longtemps Me déchire. Et Plus rien de chaud à glisser sous la chemise Mes seins petits serrés bêtes à hurler C'est oublié, promis, la chair, le sein, le ventre N'existent pas et dans ma tête Ont fait un feu de joie S'il y a un monde où la Justice joue de ses cordes... Non, non. Rien Toujours le ciel splendide les azalées sur le chemin Tes dents je les caresse mon doigt est fin Je n'oublie pas ton oeil - et noir et blanc - Toujours le même jamais le même pourtant |
Trois hirondelles font le printemps.
Pour tout vous dire, la vie est immédiate On a trop compté le temps les secondes et l'aiguille sur l'horloge Trop caché le soleil, trop perdu le sens du rayon Nous n'étions pas préparés, et c'est le moins qu'on puisse dire Que le Christ du ciel ramène sa croix Que Jésus l'amant rachète leur foi Aux perdrix et aux agneaux Et d'entre eux le plus petit A fini de se cacher (sous la branche étroite) Et pour tout vous dire, je reviens de Babylone J'ai dans ma poche la poussière du chemin Qui coule s'écoule et roule sur mes mains Un coeur qui bât pour vous dessous mes seins Quel long voyage j'en ai vu des colchiques Dans le ciel en cage... il pleuvait il pleuvait A cordes rompues et ma joue droite tendue Enfin, c'est peu de dire la vérité J'ai menti Seigneur j'ai péché Ma jupe sous la cuisse est fendue Mon sourire ne veut rien dire Et le soir dans la nuit je vous implore Seigneur Qui avez fait le monde si grand Et mon coeur si petit Permettez qu'au moins je me confie Donnez à ma prière le poids de tous les meurtres Recevez-là l'oreille en sang Mais Seigneur Je ne veux plus de votre pardon De votre pitié de votre compassion Rien dans le monde pour faire courroux L'église est fraîche dans le village Trois hirondelles posées sur une branche Font déjà le printemps Comme on oublie vite le mauvais temps |
Aglaës.
J'embarque sans relâche Au fond de mes souliers Une poudre de cailloux Dont le souffrir n'est pas d'ici Ni le sourire de mon pays On les dit faits pour racler bien fort Les mollets souillés des jeunes filles Des jeunes filles de vingt ans Qui sous leurs airs très gais chantants Ont dans la bouche l'artillerie – des crocs des arbalètes, des dents drôles de paillettes Leurs cuisses lourdes et trébuchantes Sont des oiseaux – le bec coupé Ta larme que j'aime une belle excuse Pleure enfin, pleure Aglaë Personne ne se souvient comme le dimanche sur la colline A tes pieds tu nouais l'amphore vide Pour y recueillir la plus jolie rosée A toutes ces filles de vingt ans Tu racontais des contes arabes Où meurent les enfants Où des sources enchantées jaillit Le secret interminable et lent Des amours mortes des amours lentes Et Aglaë mais permets-moi enfin Sens à mes pieds cette poussière Tends moi un peu ton sein N'y a t-il donc plus de bonheur sur terre Je croyais en ton amour L'amphore, pleine de nausées de larmes Dont tu buvais le vin délicat et tous les soirs Je croyais ; Aglaë regarde-moi Aide-moi à construire une parole Toutes Aglaës qui gambadent et c'est longtemps C'est dans mon cœur qui va chantant Et s'il déborde et éclabousse Une musique trop grave et douce A vous faire rire : pauvres Aglaës |
Une belle histoire d'amour.
|
Jean serre ses bras autour du cou de Béatrice, Béatrice serre ses bras atour du cou de Jean, leurs nuques entre leurs doigts sont des bijoux. Ils ruissellent, et c'est déjà la mer. Des coquillages entre leurs orteils peinent à blesser leurs chairs d'enfants, plongées sous le sable et l'eau marine.
La marée, plutôt haute, a recouvert depuis longtemps le château qu'ils avaient mis l'après-midi à construire, avec ses tours et son unique pont-levis. Ils se murmurent des promesses les pieds dans l'eau, ils ont dix ans tous les deux, ne sont pas nés exactement le même jour ni exactement dans la même ville mais font comme si. Plus tard peut-être cette vérité les rattrapera-t-elle, mais on ne sait vraiment pas. Les enfants quand ils grandissent n'oublient jamais leurs promesses légères, et les années passant leur donnent un poids immense, un poids qu'elles ne méritaient pas, on pense à la culpabilité mais ce pourrait aussi bien être le désespoir. *** C'est toujours la même guerre. Elle ravage le pays, vide les yeux des gens, leur ventre, tout le long appareil de leur estomac. Aucun nuage dans le ciel qui si aride continue d'envoyer des bombes pleines d'éclats. Jean a un pistolet entre les doigts. Il décide de chanter sous la douche encore une fois, c'est une histoire inventée qu'il chante d'ailleurs avec des mots qui n'existent pas et dont il a su le sens il y a quelques années. Béatrice est comme un poids sur ses paumes lorsqu'il les fait glisser, pleines de savon, sur ses omoplates. Il la sent dans son corps, surpris de ne plus la sentir dans son chant. Il a grandi et s'il avait un peu plus de temps la désirerait. Il invente des poèmes comme celui-là: "et tout d'un coup cela devient étrange le monde / la lumière ne veut plus se coucher elle est tout le temps sur ton visage / tellement lumineux que je ne le vois plus / je pourrais dire que tu es comme un bateau / pour mieux te suggérer instable / mais ce n'est pas vrai tu ne voyages pas / toujours tu es là / mon amour". Satisfait, il décide que plus tard il l'écrira sur un papier et enverra cette lettre du front, dans une enveloppe misérable pour plus de vraisemblance, à Béatrice. Vaguement conscient que ses mots peinent à crever la surface, il espère que Béatrice posera les doigts sur son front, comme s'ils étaient les siens, pourtant plus épais. Il pense et il est sincère que ce contact suffira à mettre un tas de lumière et de vérité et de force et de désespoir dans le poème étroit et vulgaire qu'il vient d'inventer. *** Béatrice, pendant la longue absence de Jean, a décidé de prendre un amant. Et cela n'a rien à voir avec l'amour. Elle l'a choisi grand et blond, plein de suffisance, le sourire de travers, enfin elle l'a choisi un peu stupide. C'est mieux. Elle ne veut pas pouvoir sentir dans son odeur lourde celle bien plus drôle de Jean, et encore moins croiser dans ses yeux une vraie étincelle qui vive. Pour trouver cet amant-là, elle a mis une robe rouge et du rouge à lèvres rouge, des petits escarpins et un pshiiit régulier de parfum. Elle a refusé qu'ils fassent l'amour dans l'herbe, a choisi un grand lit d'hôtel et a joui comme une chouette, centrée sur le petit point de lumière qu'elle avait au fond de la paupière. Elle ne respirait pas, vraiment pas. La forêt est pleine de fantômes. Si l'on s'écarte du petit point, il disparaît, et la forêt vous écrase, et la peau de l'amant est collante. Mais Béatrice a ce talent égoïste, elle le pointe de toute son âme, elle oublie son âme, et rentre dedans comme une flèche. Puis elle se relève, rassemble ses mèches en chignon, sourit, s'en va. *** "Trois p'tits tours et puis s'en va!" C'est la valse au village. Mais les gens sont tristes, ils n'y mettent pas le coeur, et Béatrice sur une chaise sous l'auvent, les regarde. Elle salue l'amant qui passe et ses deux doigts retombent sur sa hanche, qu'elle a pleine. Son corps d'amante n'est plus celui de la mer, par exemple, en tous cas plus celui qu'a connu Jean. Il reviendra dans deux jours. La cloche de l'église a sonné, et le coq chante en plein soir. On valse le retour des vaincus. Ils sont peu nombreux et ce sont les plus lâches. *** Jean a dans les côtes une boule qui grandit sans cesse, tandis que la petite troupe dévastée s'approche du village. Le jour ne s'est pas encore levé et personne n'a quitté son lit. Il pense à Béatrice, et comprend à quel point ce sera dur, qu'une grande timidité a éclôt dedans lui, que trois ans ont passé, les trois ans qui brisent la facilité de l'enfance pour faire place aux gênes adultes, où la pensée se replie derrière un sourire et les doigts commencent à transpirer. Il se fiche d'ailleurs d'être un lâche, il n'y a en lui, et en cela il est encore enfant, que le nom grandi jusqu'à l'absurde de Béatrice. *** "Je pense. Le soleil se lèvera bientôt et moi je reste toute seule, j'ai fermé la porte à clef, et je pense. Par exemple, dans ma tête me reviennent les pauvres vers de Jean, qui aussi bien auraient pu s'adresser à une autre. Me connaît-il? Il y a trois ans, je n'étais encore qu'une enfant, une âme dispersée aux quatre coins de son visage, dont l'unité résidait maladroitement dans le grain de la voix. Ce n'est plus pareil. J'ai lu beaucoup de livres, pêché beaucoup de poissons, rêvés beaucoup de rêves. Ma pensée a stabilisé sa forme d'arabesque. Je suis Béatrice telle qu'elle n'était qu'en promesse, avant, quand Jean était là. M'aimera t-il? Ne caressera t-il pas un corps obligé, ou le souvenir d'un espoir, ou une promesse les pieds dans l'eau?" Mais Béatrice sait que Jean, malgré son absence, a été le plus présent de tous, celui seul qui pouvait la toucher parce que ses yeux voyaient à travers les siens, et que l'humanité entière a moins de consistance qu'un soupir même triste de Jean. *** Une pauvre souris a débarqué qui creusait un trou de cent mille ans. Ses moustaches, pleines de parquet, ont brûlé dans la fureur de Béatrice, et elle est triste cette histoire de Béatrice un tison à la main qui hurle après une souris maigre. *** Les personnages font des allers et des retours et cousent leur bouche dans un rictus. Ce n'est pas de leur faute, ils comprennent mal comment tout pourrait aller mieux, ou au moins serait plus simple, si quelquefois à peine ils consentaient un mot convenu. Un mot taillé pour faire avancer les choses vers leur dénuement. Pourtant, ils tremblent, chacun de leur côté, dérivent loin de leur histoire, et comme ça espèrent l'éviter. Ils ont une drôle de soif d'absolu sur laquelle ils ne peuvent poser aucun mot, mais le corps qui tremble le soir et un espoir si grand qu'il fait de la nuit une misérable traînée, oh non plus une fière alouette peinte en noir, juste un truc piteux qui se cache, derrière leur tête pleine de sons étranges et beaux. Mais tout est tellement confus. *** Les villageois accueillent les lâches d'un mauvais sourire. -L'exil! Ils sont condamnés alors à partir dans un autre pays, un pays qui n'aurait pas de frontières, car les pays très loin n'ont jamais de frontières, où une race de gens aux corps difformes et aux voix miraculeuses leur tendrait la main. *** Béatrice s'est glissée dans la nuit, ses pas pendant quelques heures étouffés par le bruit de la forêt. Elle distingue les épaules baissées de Jean, qui marche sans parler aux côtés des trois autres hommes. Elle décide d'attendre leur sommeil, de prendre Jean avec elle et de partir très loin. *** La nuit est pleine de bruits, elle est informe et tentaculaire, la nuit des contes enfantins, la peur est prise dans ses mailles, et la silhouette étrange de Béatrice s'y meut comme celle d'un animal qui aurait déjà saisi toutes les clefs possibles. Sur son épaule le bras jeté de Jean tremble sans bruit, il dort encore et ses longues jambes traînent sur le sol de la forêt. Ils se dirigent - et ils sont faibles - vers un destin à peine pardonnable. Béatrice a imaginé si fort une cabane en bordure d'un long champ d'épis, l'a si bien dessinée et dans ses rêves remplie de lumière, qu'elle ne doute pas de connaître sur le bout des doigts le chemin qui l'y mènera. En fermant fort les yeux elle se fait boussole, sent par d'infimes poussées le point à atteindre, et la nuit désireuse de l'aider lui tend la main, bien qu'involontairement froide. Lorsque le soleil se lève, Jean ouvre les yeux sur une cabane, un champ d'épis, un chemin caillouteux, et le soleil par-dessus tout ça qui balance ses rayons, on le dirait joyeux. -Où sommes-nous? *** -C'est là l'exil! -Comment? -L'exil! Ton exil et ma cabane imaginaire -Elle est jolie Ils sont gênés, ne se touchent pas. Béatrice cache ses yeux sous une mèche de cheveux, replie son bras douillet vers ses côtes. Elle n'était pas allée si loin dans le dessin de son futur. Jean est grand et maladroit, pour un peu l'impressionnerait, d'avoir une peau plus douce du tout, une voix pleine de cailloux, et des pensées muettes. La flaque sous leurs pieds se remplit lentement de leurs visages, perdus pour le réel. Enfin, c'est comme ça que naissent les petites vocations. Lorsque deux visages dilués dans une flaque se mélangent, s'arrogent la pierre en-dessous et cessent, peu à peu, dans le rond de l'eau, de trembler. Béatrice décide d'apprendre la langue de ce pays quand Jean préfère le dessiner. Sans cesse ils ont dans la tête des tas de bruits de couleur de retour. Comme un point, le centre là-bas c'est leur visage et eux tournent en orbite, jamais ne se regardent vraiment. Depuis qu'arrivés à la cabane ils partagent un lit, jamais ils ne se sont touchés. Ils vivent côte à côte, font les choses bêtes et bizarres du quotidien ensemble, parfois rient quand sur une branche ils voient le même oiseau tomber, mais en réalité c'est comme d'être seul. Dos à la fenêtre Béatrice récite des versets, et Jean sur un grand chevalet étale des couches, épaisses, de gouache rouge orange jaune. Leurs regards sont vides, et l'oiseau n'en finit plus de tomber de la branche. Comme c'est long! Pourtant pas un signe qu'un jour le retour soit possible. Aucun des villageois n'a fait exploser dans le ciel les fusées qui autoriseraient le revenir, et pourtant ils les connaissent bien, ces fusées énormes et voraces qui semblent manger-absorber-fracasser le ciel sous leurs flammes. Des pétards venus de Chine sur un cargo (le voyage: dix ans plus tôt). *** Ce matin, Béatrice en se peignant les cheveux a eu dans le coeur quelque chose de naissant: une poussée, qui soulève une paroi, un éclat, qui traverse les nerfs, et une grande joie inconsciente. Le monde est plus large soudain. Presque terrifiant, plein d'un élan d'impatience. Elle court jusqu'à Jean, le frappe de ne savoir comment accélérer l'instant, lui hurle avec une voix démêchée de se dépêcher. Il faut rentrer au village, il faut traverser la forêt, et Jean de cette nécessité ne comprend rien, ne voit rien, de n'avoir dans la poitrine que l'étang ordinaire. *** "Regarde-moi dans la pupille comme ça brûle soudain, cette grande voix sans cheveux, pleine de racines et de terre, oh qui grouille et balance des giclées de boue, ce n'est pas être sale c'est vouloir, je veux, extraordinairement! et n'en dépende que ta mollesse que je voudrais rompre je n'ai pas je n'ai pas de folie à t'offrir il me vient une formidable logique, implacable c'est l'évidence, le vouloir enfin regarde-moi je veux je veux et c'est tellement brûlant aïe ouille dans mes doigts j'ai le bout des doigts oh je crois qu'on le sent serre-les le bout des doigts plein de lave et de fumée…" Comme elle est chaude soudain… Elle a des yeux plein de grandes choses alors Jean, incapable de vraiment comprendre, pressent qu'elle a raison, ils rentreront au village. *** Le matin de leur retour d'exil, Béatrice sème plein d'objets sur le chemin: son peigne dont deux dents sont perdues, le bout d'une chaussure, son calepin plein des signes de la langue de là-bas. Cela importe très très peu. Le village est calme lorsqu'ils en franchissent le périmètre. Des haies de cerisiers semblent vouloir le protéger des visiteurs, surtout de ceux qui déjà l'ont assailli. Ils les traversent, y déchirant leurs vêtements, et riant beaucoup (c'est que Jean lui aussi s'est laissé prendre par l'enthousiasme). Une vieille femme les attend, immobile, un sourire dégarni en guise d'accroche, ce sera là toute sa conversation. Du doigt elle leur désigne leur maison. Ils s'y installent, et c'est joli; enfin elle est un peu vide et eux un peu gênés, comme de se découvrir enfin respirer l'un l'autre, comme ça fait de la chaleur un corps humain plein de ses pensées inconnues (elles vibrent dans l'air - on ne les entend pas). *** Lorsqu'ils traversent le village, ils ne voient pas que ses habitants remuent profond dans leur poitrine une espèce de colère sans nom. Ils ne voient rien, se découvrent. L'amant est venu avec un gros bouquets de coquelicots, qu'il a laissé tomber sur le sol, grand et blond, triste de n'avoir plus jamais ce corps entre les mains. Les autres hommes de l'exil, on l'apprend sur des affichettes collées partout, ont été dévorés par des rapaces, lorsque perdus dans un désert ils n'ont plus eu une goutte d'eau en réserve. On pourrait longuement faire l'état des lieux - les draps sur les étendages qui partent en lambeaux, les petites filles dont le front s'est creusé d'une ride, le soleil trop timide pour paraître avant très tard, les pieds dont le pas accepte peu de se déployer dans l'espace, le vent, même, qui timidement oublie ses formes-bourrasque et formes-rafale. Le village s'amenuise, prend une transparence étrange, on ne sait pas si cela est dû à ce que les amoureux en ont pompé l'énergie pour plus de (…) ou bien encore à ce qu'ils le regardent moins (un regard se refuse, un village devient triste). *** C'est dans tous les cas ce lieu-ci qu'il fallait, ce lieu-là qu'ils voulaient pour que jamais Exil ne soit trop grand le soir. Que le temps est long d'oublier cet écart, et comme l'amour devient déjà la vie, et toujours plus grand ronge, grande maladie, se fait poussière sous les draps et joie et joie et joie |