Meublée.
Devenue difficile, comblée, d'être
Pour bien le dire : ne suis que trou bouché
Larvée. Comblé que d'une main, nervure
Comme le bois, nerveuse qui m'attendait
Détour, trop bien trempée. Flaque venue
Difficile, comme nervurée, nœud du bois
Pour l'époque rare, meublée. Relevée,
Gravée d'épices, larve profonde – jaugée.
Ne rien faire : attendre. Être l'apeurée.
Beurre doux et baratté, des deux mains
Policée. L'épice c'est démence, bois
Comme éclaté, détour de la pensée.
Je t'admire.
Je t'admire
Parce que tu fais la plaine
La crevasse, même,
La pourchassée, reine des bisons et
La baleine, je t'admire
Pour ton visage et pour tout ce
Qu'il contient de veines
Pour la peine car tu es pleine et
Je t'admire.
Tu t'es prise pour la reine
Des baleines, hirsute et
Ténébreuse amie
Je t'aime
J'ai trop.
Écrit j'ai trop écrit par
La bouche, simple, de l'an
Qui passe, reviens, j'ai trop écrit
Par l'allure, houleuse, d'une fin de
Soirée, quand tout brûle et
Périt, d'un temps rien
Moins que ravalé.
Écrit j'ai trop pleuré
Simple et houleuse, sur-
Tout la peau, piquée, toute
Salée – ravines, crevasses et
Crevés ; ruchés d'une soie
Bête, ruinés par le geste
Trop vif, d'un poignet.
Écrit j'ai trop pensé,
Peureuse, à des futurs
Garnis de papiers décou-
Pés, formes ballottantes (en
Vain ballottées) vraiment j'
Ai trop pensé, trop lasse
Ce bruit de la marée.
Mickaël Vendetta.
Quand j'ai lu le roman Glose, je me suis demandé comment, sur 300 pages, une soirée pouvait, depuis la bouche de deux personnages qui ne l'avaient pas vécue, prendre les proportions qu'elle prenait : mystère, légende, souvenir persistant. C'est un peu la même chose : je n'ai des soirées de Mickaël Vendetta qu'une image indirecte. Lorsque J. est rentré ce matin, à 5 heures, je dormais profondément. Je rêvais un rêve parallèle à la soirée qu'il venait de vivre : c'est-à-dire que je rêvais qu'une fois devant l'entrée d'une large bâtisse noire, on me refusait. Je n'étais rien d'assez, je ne pouvais pas rentrer, et ne le pourrais jamais. Donc, à 5 heures, J. est rentré ; il parlait avec V. Depuis le sommeil je les entendais parler, sans force, tirée du rêve et incapable de leur signaler ma présence. V. et J. semblaient heureux ; ils avaient dansé. J'étais, à demi-réveillée, la voyeuse malgré elle, et j'entendais, je comprenais, tout ce qui se disait. Le sommeil est revenu, avec lui les rêves ; cette fois... j'étais plongée dans un trou, ou bien j'étais devant une classe hilare, ou bien je mourais. D'autres choses, dont je pouvait me souvenir au réveil et qui depuis ont disparu. Des heures ont passé. Voici le récit qu'au matin, J. a fait : à la soirée, il avait rencontré plusieurs personnes. Il y avait une personne dont le garde du corps faisait des remontrances ; il y avait Philippot, et la conseillère de Zemmour ; mais les invités, pour la plupart, étaient d'extrême gauche. Je me suis demandé si celleux de mes ami·es qui se disaient d'extrême gauche pourraient, le temps d'une soirée, danser et discuter avec la conseillère, l'homme au garde du corps et Philippot. Quelque part, je suis contrariée de me dire, comme lorsqu'enfant vous connaissez votre place dans la subtile hiérarchie des amitiés, je suis contrariée de me dire que jamais je ne serais invitée à la soirée. Au petit jeu des analogies, je pourrais dire : c'est tout comme si j'étais de ces hommes intéressés par les réunions en non-mixité féminine choisie, soudainement. Là où je ne suis pas bienvenue, je veux aller. Je pense à la fluidificatrice sociale qui possède le rôle d'une bonne fée. En réalité, je ne connais pas Mickaël Vendetta – ou alors, son nom est rangé dans l'un de ces petits casiers mémoriels mal rangés ; et je veux dire par là que je ne l'associe à rien. Hier, on m'a parlé de Michèle Alliot-Marie, que je pouvais au moins associer au domaine "politique" – le petit casier prenait la poussière, mais un lien subtil l'enlaçait au grand bazar de vestes grises et cravates qui, dans le palais de ma mémoire, figure la politique. Non, je me trompe : Mickaël Vendetta s'enlaçait à "adolescence", à "paillettes", et à mon propre mépris social ; car les palais de la mémoire se forment dès l'époque où je suis méprisante, et j'en ai honte. Passons. Hier, j'ai pensé une chose passagère, puis je m'y suis accrochée, comme à ces choses qu'on accroche pour qu'elles deviennent "objet de littérature". Ce n'est pas très beau de l'avouer. Donc, hier je pensais cela, qu'enfant notre mesure du temps conçoit une année comme un véritable écart générationnel ; je le pensais parce que mon cousin, qui pour moi avait toujours été d'une autre génération, beaucoup plus vieille et beaucoup plus sage, fêtait ses 30 ans – j'en ai 29. Donc, cet écart générationnel : les 6e connaissaient mal la culture des 4e, des 3e. Peut-être "Mickaël Vendetta" était-il un élément de culture familier pour les 3e, les 4e, quand je n'étais qu'en 6e, mal initiée aux mystères de mes aîné·es. En ce moment, dans la pièce où je me trouve, R. a 30 ans, J. en a 34, et tous les deux peuvent associer, dans leur mémoire, Mickaël Vendetta à des images plus précises que "adolescence" / "paillettes" / "beauferie" (pardon). J'en déduis que l'immense bond générationnel qui nous sépare, loin de s'être résorbé, se donne à sentir dans nos lectures de cette soirée.
Champagne.
Ne pèse rien, qui ne soit pour la peine
Plantée en terre, couverte de lumière,
Ne pèse qu'un poids de perle, ouatée
– c'est léger comme c'est donné –
Ne pèse qu'avec les racines, trouée
Qu'avec le lien dénoué, les choses s'
Évanouissent et cessent de peser. –
Léger comme c'est donné. –
Insolente, la perle, diaprée, toute
Prête à crever, bulle rêvée qu'on
Aurait explosée, là sur le pavé, et
Surtout n'oublie rien de rêver.
Poids de peine. Liquide, ombres
Versées, ne pèse qu'un peu de
Terre entre racines nouées, la
Bulle étrange est prête à crever
La bulle.
C'était la bulle, songe Jean, assis sur les marches devant l'hôtel. Il ne l'aurait, pour rien au monde, touchée. De peur d'en faire quelque chose de plus chétif. C'est beaucoup dire ! et avec ça, Jean rit, secoué, de plus en plus secoué par la certitude qu'elle aurait crevé. Pourtant toucher sa peau moite, c'est encore ce que, une heure plus tôt, il aurait fait. Beaucoup de fois, et en rêve, il aura touché cette peau, glissé sur cette peau comme une carpe qui se débat, pêchée la veille ; encore vivante. Je n'ai jamais cru qu'elle avait, comme toutes les femmes, un sexe caché sous les vêtements. C'était une simple bulle, humide, que le soleil diaprait de couleurs. Elle avait l'odeur des violettes écrasées contre la terre humide, les deux jambes collées sous la jupe et jointes par une boule de tissu. Et avec ça, l'image de la carpe revient : lourd, débattu, l'animal s'écrase contre le cœur de Jean. Soudain, la nuit est tombée ; une personne de l'accueil sort pour l'appeler ; lui parle de clefs, lui demande s'il va bien. Jean ne pensait pas qu'une personne pût encore s'inquiéter de lui ; c'est qu'il est moite et ruisselle, toutes ses tripes sont moites et ruissellent. Surtout, dans ses tripes, c'est Myriam qui est la plus moite, la plus ruisselante, et qui ressemble à de la pluie. Perdu dans une rêverie, il revient, comme si ça clignotait, à l'image de la carpe : poisson d'eau douce, animal fuyant, il voit Myriam remonter le cours des fleuves, obstinée et nue. Seules ses narines ouvrent le long des flancs deux minces ouvertures : c'est la bulle, simplement.