Le blog.
La lectrice me permettra ces quelques propos liminaires ; le texte qui suit mérite qu'on le contextualise. Retrouvée sur le skyblog http://quelques-pavots16xx777.skyblog.com, cette série de sept entrées de journal ont toutes été publiées le même jour, à quelques minutes d'intervalle : le 16 juillet 2006, entre 16h12 et 16h17. Le profil a été laissé presqu'intégralement vacant : pas d'image de profil, une donnée d'âge sans doute fantaisiste (date de naissance : 7/07/1907) et une localisation, Paris, qui prête à confusion. C'est qu'il est douteux, compte tenu des indications spatiales contenues dans les entrées 2 et 6 (dans les forêts de pin, e. 2, au bord du lac gelé, e.2, un tapis de gentianes, e. 6), qu'on puisse établir un lien entre la ville de Paris et l'espace textuel, plutôt sylvestre que citadin. Je ferais deux hypothèses : soit l'autrice ment à propos de sa localisation réelle (qui n'est pas, alors, Paris, mais une quelconque et sans doute minuscule commune des hautes Alpes), soit le contenu du blog n'est pas autobiographique. À cet égard, la lectrice de bonne foi peut être prise au piège : les sept entrées, publiées en 2006, répondent à tous les codes narratifs du journal extime tenu par les adolescentes de l'époque. Première personne surabondante, adresses fréquentes à un lectorat imaginaire (pourtant, nul commentaire ni nulles autres visites que les miennes sur ce blog), hommages à quelques figures affectives féminines ou familiales, notamment à un chien de berger dont le nom n'est pas précisé. Pourtant, la skyblogueuse déroge quelquefois (souvent, à vrai dire), aux manières de ses contemporaines ; je ne vise pas là l'absolue solitude qui entoure la publication de ces sept entrées de journal, mais plutôt la longueur des entrées 2 et 5 (plus de 10 000 signes chacune), l'absence de tout recours à une stylisation du signifiant (codes ASCII, typographies hétéroclites) et le non-recours à des photographies illustratives – ces blocs de texte peu mis en forme rappellent davantage le triste volumen du scribe esseulé que les entrées tapageuses qui, dans le reste de la skyblogosphère, faisaient office de palier. Les entrées sont titrées par le chiffre qui correspond à leur ordre (antéchronologique) de publication : le blog s'ouvre sur l'entrée 7 et se ferme sur l'entrée 1. Loin de moi l'idée de prescrire un ordre de lecture, mais je ferais une constatation qui pourra orienter l'ordre retenu par la lectrice : commencer par la dernière entrée, de loin la plus mélancolique, c'est s'assurer une remontée vers quelque chose de plus doux, cette longue promenade en forêt de l'entrée 2, par exemple ; terminer par la fin, c'est s'assurer une descente progressive dans les enfers – du moins dans les enfers tels que pouvait se les figurer une jeune fille en 2006, des enfers intimes qu'une adolescente de nos jours ne reconnaîtrait sans doute plus comme siens. Ou pas : puisque c'est tout le mystère. Je ne saurais pas vraiment expliquer pourquoi, en lisant ce journal, j'ai ressenti si fort le besoin de savoir qui était en était l'autrice ; une adolescente fascinée par trois biches aux sabots fendus et qui, chaque soir, descend tout doucement la série de marches qui mènent à la forêt pour se rapprocher d'elles, corps avachi, presque rampant dans la terre froide ? ou bien quelqu'un d'autre qui, pour une raison obscure, a senti le besoin d'une sorte de bouteille à la mer, pour une histoire de solitude qui ne pouvait se raconter autrement qu'au travers d'une fiction pastorale ? je crois à la jeune fille, mais si les sept entrées avaient été publiées par une femme de mon âge – c'est-à-dire une femme de trente-et-un-ans – je les trouverais tristes et abjectes. Dans l'entrée 5, la narratrice se rend compte que le chauffe-eau ne fonctionne plus, et n'ose pas téléphoner parce qu'elle ignore qui appeler ; elle dit qu'elle a une peur bleue des voix inconnues au bout du fil, et de leurs visages prêts à mordre, et dans un très long paragraphe, fait la liste des tous les échecs téléphoniques qui ont marqué sa jeune vie. Je crois que ma lectrice peut ici me comprendre : il est plus difficile de pardonner à une femme cet aveu qu'à une très jeune fille rendue folle par les craquements du bois. J'ai besoin que la jeune fille existe, puisqu'elle donne à quelques phrases le droit d'être lues comme parfaitement sincères, et les rend du même coup très simples, et belles : J'ai peur que les fougères cessent de pousser, se rétractent et jaunissent. J'ai peur de ne plus être capable d'en faire des tisanes, j'ai peur d'être vraiment seule et de ne pas encore le savoir. Quelle adulte aurait le droit de souffler à une adolescente des mots comme ceux-là ? je me demande quelle femme se cache derrière le corps plus petit, moins dense, d'une adolescente, quelle femme se cache en 2006 sur un site web que personne ne visitera jamais, pense-t-elle, pour écrire des mots que je ne veux pas qu'elle écrive, comme dans l'entrée 1, J'habite seule une maison en bois et personne ne le sait, ou comme dans l'entrée 4, Quatre grands visages me contemplent depuis le plafond, des visages creusés dans le bois, comme à la cuillère ; si je ne ferme pas les yeux très vite, ils me dévorent.
Le repas des ours.
Il y a la petite ourse, et la grande ourse, et l'ourson, et toute la famille ourse réunie autour de la table et qui ne dit mot. Les ours mangent seulement : chaque corps d'ours en face-à-face avec un bol grossièrement taillé dans le bois, plein de veines et de traces d'anciennes brûlures. Quelques ours ont recours à une cuillère, d'autres utilisent leur patte, la droite souvent. La famille ourse ne respecte pas toutes les conventions humaines : par exemple, nul individu ne prend de temps de pause avant de tremper la patte dans le bol, car on n'attend pas qu'un autre ours soit servi quand on a vraiment faim. Et les oursons le savent : dans la famille ourse, on a vraiment faim. On ne plaisante pas avec ce ventre-là qui pleure, avec les pattes qui deviennent molles de faiblesse, ni avec la soif piquante des jours d'été. Maman ourse sert les oursons ainsi que pépé ours, papa ours sert les oursonnes et la mémé ourse. Tout le monde reçoit une quantité de nourriture qui correspond à ses besoins : la petite ourse préfère les baies, pépé ours les racines, mais c'est la seule différence. On imagine qu'une grande ourse solitaire a fauché les aliments dans les environs pendant une demie-lune et que, pendant ce temps-là, les membres de la famille erraient dans les bois, apeurés par les blaireaux qui courent dans les fourrés. Un ours a peur quand il a faim. Petite ours lèche son bol jusqu'au dernier bourgeon, bute d'une langue repue contre le creux du bois. Personne ne dit mot, mais tandis que les bols se vident, une grande étoile reluit, protège et secoure la famille. Nulle douleur n'est permanente, semble chuchoter l'étoile. C'est le noir qui englobe toutes ces épaules oursues, ces petits corps rendus plus vulnérables par le recueillement familial, et c'est l'étoile qui assure protection. Un talisman. L'ourson aime le miel des abeilles sauvages mais ce n'est plus la saison, il se contente de larves et de racines, de baies, d'herbes, de fruits et de bourgeons. Le père des ours a broyé les aliments entre ses griffes, que la grande ourse solitaire récolte si longuement. Il faut de la confiance, c'est ce que dit l'étoile. Un jour, une humaine monta de la vallée pour récolter le miel sauvage, puis mit le feu à toutes les menues choses que possédait la famille ourse. Pourquoi ? c'est qu'elle s'aperçut que du miel, il n'en restait plus, après le passage cinglant d'une ourse solitaire : les humaines ont des foudres qui s'abattent fort, pense le père des ours depuis qu'il a de ses pattes calmé l'incendie. Il y a la petite ourse, et la grande ourse, et l'ourson et toute la famille ourse qui lèche ses pattes et qui s'endort à la lumière d'une étoile.
Quelques doses de carmélianite.
Les conditions dans lesquelles avaient lieu la préparation et le mélange des soixante-dix-sept ingrédients de la Carmélianite étaient d'autant plus confidentielles qu'elles étaient vitales : seul·es quelques riches touristes chinois·es, américain·es et russes pouvaient s'offrir, une fois l'an, une expérience sécurisée de ce voyage (quant aux autres ils étaient, nous dit Pâquerette, pareils aux amateurs de fugu qui, les nuits de pleine lune, se regroupent autour d'une grande nappe blanche et festoient quatre heures avant de s'effondrer, fauchés en plein vol par les exhalaisons putrides de la tétrodotoxine). Des listes d'ingrédients étaient publiées sur d'obscurs forums, scellées sous d'étranges mots de passe, nous dit Pâquerette, dont seuls les plus grotesque des humains, à coup sûr, pouvaient soupçonner l'existence ; des mots de passe comme ThirStY-pinkk(3)JAY., ou bien des mots de passe qui ressemblaient (mais n'étaient pas exactement) des suites invraisemblables de décimales de π truquées – et ces listes étaient, bien sûr, fautives, puisque personne ne peut décemment croire que pour dix brins de marjolaine, seuls trois de passiflore fassent l'équilibre, c'est absurde, soupira Pâquerette, puisque Pâquerette avait toujours su combien mal s'accommodent marjolaine et passiflore. Alors, dit-elle, les carmélites de cet ordre secret détiennent seules la recette, les vingt-et-une carmélites de Frileuse, dernières de leur secte depuis le 1er mai 2077 que s'effondra le pays et avec lui ses monastères. Une fois l'an, continua Pâquerette les épaules un peu affaissées, une fois l'an les dix touristes se présentent à Frileuse dans les vestiges de ce qui n'a pu passer pour une chapelle qu'auprès de vicieuses et trop folles religieuses ; ces dix touristes consomment, mais nul·le ne sait comment (la boivent-iels ? la respirent-iels, ou bien l'avalent-iels coincée dans une hostie à moitié pourrie d'humidité ?), la drogue, et vivent une expérience à nulle autre pareille. Les yeux de Pâquerette s'élargirent un peu trop, puis elle nous confia qu'imaginer dix touristes milliardaires tomber en oraison n'était pas le sujet d'une vaste blague, puisque c'était ainsi qu'agissait la Carmélianite, cette substance presque mortelle conçue par le reliquat perverti d'un ordre en voie d'extinction, cette substance affreusement dangereuse concoctée par vingt-et-une moniales esseulées dans un coin pauvre de la France, et que la Carmélianite n'était rien d'autre qu'une rencontre agenouillée avec les petites Thérèse(s) de plusieurs siècles, une pâmoison atroce, une vaste lumière rêche venue cueillir des milliardaires, et qui sait quel profit tiraient les religieuses des fortunes étendues à leurs pieds sous l'effet de la prière, des dix corps sidérés tendus comme serpillères sur le sol éboulé d'une ancienne chapelle, nous dit Pâquerette. Vingt-et-une moniales, un peu de marjolaine mais pas l'ombre d'un brin de passiflore, ajouta-t-elle d'un bel air grave.
Caille.
Le bien, le mal
Sont-ils des objets de spéculation
Morale ?
*
Il suffit d'une déviation pour que la
Boue remplace l'eau dans les
Canalisations
*
Le bien, le mal
Sont-ils des objets de spéculation
Morale ?
*
On croyait au bien et parfois, on n'y croyait
Pas. On croyait que le mal est un étrange al-
Liage, une forme d'horloge détraquée qui
Ferait l'objet d'un dégraissage, on prenait
Le temps pour seul garant d'une opération
Déjà truquée.
*
La caille qu'on a trouée d'une tache
Sombre est blessée pour
Toujours
*
Quelque chose a explosé dans le rouage et
Cette chose est composée de
Plumes et de goudron
*
Le bien, le mal sont-ils l'objet
D'une spéculation morale ?
Requins.
Je suis gorgée par le soleil
Ou tordue, peau de chamois je suis
Tannée en tout cas
*
Les écrevisses font la ronde, elles tournent
Comme des fillettes en ruban
Défraîchi
*
Métaphores pour des images parce que
Ça heurte, craquements de bois, la maison
S'effondrera (avec ou sans moi).
*
La ronde est menée, je le sens bien, contre
Ma volonté par une bande de
Requins
Crue.
Quand la femme crut, elle crut
Que toute grue est le produit d'un accident
Que les tessons qu'on brise sont des paroles et
Qu'on échoue plus vite qu'on ne se brise
Tourmentée par le sermon d'un homme la femme
Crut plus fort
Que toute guerre est un butin,
Ou que toute guerre est le tribut
D'un chemin non parcouru
Dites-moi, dit l'homme
Comment croissent les buissons s'ils
Ne jouissent d'un souffle qui les
Dépasse ?
Tu es semblable
À la maison que j'ai quittée et aux années
Bien écoulées
Quatrième de couverture de non-dits des allumettes, Myriam M., 2038.
Dans non-dits des allumettes, ultime recueil du cycles des silences, Myriam M. donne parole aux allumettes craquées, les unes après les autres, par la fillette du conte. Qu'ont-elles perçu, cette nuit-là, de la cruauté du monde ? donner la parole aux objets très humbles qui, dans les contes, n'existent qu'à titre de faire-valoir, voilà le projet du cycle poétique entamé il y a dix ans par la poétesse avec la publication de "trois bols d'un gruau tiède" (2028). Trois bols cette année-là, puis la chevillette en 2029 et le fuseau, en 2031 ; depuis quatre ans, la poétesse annonçait que les objets qui viendraient clôturer le cycle seraient "les nombreux témoins d'une horreur". Par la composition du recueil en trente poèmes (les quatre premiers forment "la part lumineuse du conte", et les vingt-six suivants "sa part atroce"), Myriam M. se positionne nettement en porte-à-faux dans la controverse du nombre d'allumettes restantes dans le paquet, initiée en 2030 par un échange de vidéos YouTube entre les chercheuses Christine Planté et Lady DivX. Laissons la parole aux "petits témoins d'une nuit d'agonies" :
La fenêtre déchirée par les stalactites et
la dent blette d'une aïeule, corps posé
contre un transat rougi, pissant
ouvre dans la nuit ce que sont lenteur et
sentiment d'abrasion
"non-dits des allumettes me convainc définitivement et du nombre des allumettes, et de la "qualité de parole" que possède le mobilier des contes." (Lady DivX dans sa vidéo YouTube "Immobiles mobiliers – les allumettes comme vous ne les avez jamais vues !" du 13 janvier 2038)
"Myriam M. s'est inspirée de mon dernier recueil non-publié, "Trois fois perdu par Grimm", mais je ne lui en veux pas : elle a sublimé mon idée de départ (enfin bon, j'avais prévu soixante-dix allumettes...)" (Marc Tédy, dans son commentaire posté sur "L"horloge parlante" du forum des Jeunes Écrivain·es le 30 février 2038 à 14h15)
Le départ des enfants.
Dans ce pays, les enfants étaient très tôt tenus en laisse, de peur qu'ils ne s'échappent. À l'âge de trois ou quatre ans, on leur nouait autour du cou le collier de la laisse. C'est qu'ils partaient vite, les enfants : on se détournait pour ne plus jamais les revoir. C'était la terreur des mères et des pères et des frères et des sœurs, qu'ils partent. Beaucoup de familles s'étaient ainsi vues amputées de trois, quatre ou cinq enfants, parfois de tous les enfants d'un coup. Dans les familles du Sud du pays, les départs d'enfants étaient vus comme le présage d'une catastrophe, surtout quand c'étaient des jumeaux. Les mères et les pères et toute l'indécrottable fratrie des jumeaux mettaient en place quantité de stratégies pour éviter que les enfants ne partent puisqu'une fois les jumeaux partis, ils devenaient parias dans leurs quartiers.
*
Lorsque Méllulah eut trois ans, sa mère, qui avait lu quelques ouvrages de puériculture et l'ensemble des livrets de préconisations publiés par le Gouvernement pour les futurs parents, commença à réfléchir. Sa fille n'avait pas l'air en partance ; elle se déplaçait mollement d'un coin à l'autre de la pièce, et c'était tout. Elle empilait des cubes, contemplait ses mains, puis interpellait sa mère pour lui raconter des histoires. Alors la mère imagina de faire autrement : il fallait que Méllulah reste, mais qu'elle le fasse de son plein gré. Il fallait que Méllulah n'ait pas l'idée de partir. Comment faire qu'une idée ne vienne pas à un enfant ? la mère demanda à tous les adultes qui entouraient sa fille de bannir de leur vocabulaire tous les mots qui pouvaient évoquer le départ : fuite, voyage, disparition, éloignement. Les mots permis n'étaient que d'ici et maintenant, comme si l'espace était composé d'une pièce et de quelques extensions : la boulangerie, la petite crèche, quelques rues pavées. Méllulah ne fut plus mise en contact avec des enfants plus grands, n'eut plus l'occasion de voir une laisse ou un collier. Il était difficile pour la mère de créer ce monde-là, il fallait ôter du monde réel tant de choses qui le composaient. Les choses traversent l'espace si vite qu'on croit ne pas les voir, mais le mal est fait. Alors la mère rétrécit encore le monde, elle fit de la pièce qu'elles occupaient toutes deux le monde de Méllulah : la fillette était destinée à rester, alors ce seraient les autres qui viendraient à elle.
*
On parla. La méthode qu'employait la mère semblait démente aux oncles et aux tantes, aux voisins, aux ami·es même. Si le monde, pour Méllulah, n'était plus qu'une pièce, pourrait-elle seulement devenir une adulte ? la petite fille pourtant semblait heureuse, adaptée au monde : elle jouait avec ses cubes, racontait des histoires qui toutes avaient lieu dans la pièce, et ces histoires ravissaient la mère comme si elles eussent été la preuve incontestable que Méllulah deviendrait adulte, ici et sans heurts.
31/12/24
Depuis petite, le principal chemin de ma pensée s'occupe d'une question, et d'une seule, vers quoi toutes les autres convergent : comment faire le bien ? qu'est-ce que le bien, et comment faire en sorte que mon existence en ce monde le manifeste plutôt qu'il ne le contrarie ? à cette question s'en greffent d'autres, non moins lancinantes, occupées par le bien qu'autrui procure, ou non, au monde, ou du moins par le mal qu'il s'emploie à contourner. Ces questions ne sauraient qu'avec difficulté composer un système : elles passent tous les systèmes au tamis et n'en conservent, au coup par coup, que ce qui s'accroche à leurs flancs. Pensées et questions, questions et pensées, comme un banc de poissons argentés qu'occupent les profondeurs, et qu'ils raclent et sarclent longuement.
*
Hier, cette amie disait au téléphone qu'elle se situait quelque part entre Judith Schlanger et Michel Foucault puis, quelques minutes plus tard, se reprenait, me demandant si je n'avais pas été choquée par cette phrase. Non, lui dis-je, j'aime que tu connaisses la valeur de ton œuvre. Une certaine honnêteté quant au jugement est quelquefois ambiguë : est-elle humble, ou au contraire extraordinairement présomptueuse ? je la crois plutôt humble.
*
Comment devenir une chose qui pense ? je lis et je lis et de cette lecture ne nait rien d'autre que la négation de tout système, qui n'a rien d'une œuvre. Si je lis et n'écris pas, je ne fais rien d'autre qu'être l'avocate de tous les diables dans des discussions qui, au fond, blessent plus qu'elle ne construisent. Tirer d'un coup sec le pansement qui baille, ce n'est pas bon.
*
Nous nous sommes faites les gardiennes d'une famille de plantes : sélaginelle, monstera, pothos, misère, pachira, calathéas de plusieurs sortes, maranta, orchidée, poinsettia, canne du muet, et quelques autres encore. Elles qui, chez autrui, n'avaient pas de nom, ont en désormais un, à quoi s'associent toute une série de savoir-faire, de gestes et de besoins. Des coupelles remplies de billes d'argile permettent la création d'un micro-climat humide sous certaines d'entre elles ; d'autres ne doivent être arrosées qu'une fois leur terreau complètement desséché, à l'eau tiède, et abondamment. Les feuilles jaunies indiquent un excès de soleil ou un manque d'humidité ; de petites chenilles dévorent les feuilles, les trouent, si bien que la plante est mise au jardin, pour que les chenilles s'en repaissent et deviennent papillons. J'aime écrire de cette capacité qu'ont les yeux de découvrir, la bouche de nommer, le monde matériel tiré de son obscurité première. Une neuroscientifique écrit, quelque part dans un livre que j'ai lu récemment, qu'on peut voir, grâce aux nouveaux outils qui nous permettent de transpercer la paroi crânienne, de nouveaux réseaux de neurones naître et croître au contact de nouveaux intérêts, de pratiques nouvelles, de nouvelles aires du monde. J'imagine un petit coin de mon cerveau qui épaissit, depuis trois ans, pour mieux aimer les plantes.
*
Par deux fois, ces dernières semaines, j'ai ouvert un essai sur ma liseuse qui s'avérerait, après vérification sur le site de l'éditeur, dépasser les 800 pages. Sans ces surprises-là, procurées par l'absence d'épaisseur des liseuses, sans doute n'aurais-je pas osé : quel pari que le pari de passer dix jours, vingt jours, en compagnie d'un essai. Le premier évoquait de petits enfants, de tout petits enfants de maternelle, et les vies qu'on leur faisait selon leur positionnement dans l'échelle sociale. Langage, rapport à l'argent, à la compétition, à l'esprit critique, aisance sociale, rapport à l'autorité et au travail scolaire : aucun domaine n'était laissé en-dehors du faisceau cruel que braque le travail sociologique sur le monde social. Bernard Lahire, qui coordonne l'ouvrage, aboutissait non sans cruauté à l'idée qu'il existe une profonde inéquivalence des enfances : derrière deux enfants, de même taille et de semblable apparence, se cachent deux êtres vivants différents, aussi différents que l'alligator peut l'être du crocodile, ou la mouette du cormoran. Le second essai était une biographie de l'un des pères du sionisme culturel, Martin Buber, et comme toute biographie plus érudite que synthétique, elle invitait à la traversée d'une époque, d'une aire culturelle, immenses et méconnues. L'Europe intellectuelle du XXe siècle, avec ses noms d'hommes, ses capitales, ses massacres et ses congrès, sa digestion lente de concepts et de valeurs échangées comme des cartes dans une partie de tarot, avec ses polémiques aux retombées imprévisibles, ses œillères et ses moments de beauté. Je ne comprends pas exactement ce que Buber met sous le concept de judaïsme, et le biographe ne fait pas grand-chose pour m'y aider ; un monde d'implicites se fait jour et pousse la lecture à une vitesse de croisière. La sociologie lahirienne est une science humble : elle explicite tout ce qu'elle met au jour. L'érudition de Dominique Bourel, quant à elle, suppose une forme de naïveté : le biographe a tant baigné dans les ouvrages, les correspondances, les journaux et les essais philosophiques qu'il suppose à son public une connaissance minimale du contexte qui les entoure – ce n'est, me concernant, que rarement le cas.
La légende.
Une légende se répandait à bas bruit, c'était en 2006 je crois, oui, il me semble que même moi, moi qui ne connaissais pas grand-chose aux sous-terrains du web, à ces larges espaces embourbés, mystérieux, même moi j'avais entendu la rumeur d'une légende, comme s'il m'était poussé des branchies ultra-sensibles. La légende avait remonté par des circuits anonymes, courts-circuitages, d'un fil Reddit consulté par trois personnes à une vidéo YouTube qui, ce jour-là, l'algorithme était capricieux, avait été projetée devant 120 personnes, 120 c'était dix fois plus qu'à l'ordinaire pour le YouTubeur, comme si le maigre curé d'une maigre église se trouvait propulsé devant la foule de Notre-Dame un dimanche des Rameaux. Donc la légende avait commencé sa lente remontée, parmi les 120 personnes deux tenaient un skyblog, et je crois me souvenir que l'une de ces deux personnes a écrit la légende en toutes lettres sur un article de blog, et le temps a passé, la légende s'est endormie, et un jour le blog est devenu blog star, autre caprice pour un autre algorithme, alors tout le monde (ou plutôt, tout le monde qui, en 2006, avait mon âge ou presque) a consulté le blog, mais le blog était très fourni, la légende reposait en page 10 – nous ne sommes que quelques milliers à l'avoir consultée, mais quelques milliers c'est suffisant parfois pour que quelques années plus tard, la légende soit chuchotée par des millions, la légende soit traduite, la légende fasse l'objet de vidéos de youtubeurs célèbres, et la légende c'était cela, une chose très simple : qu'il suffit, parfois, d'un fil Reddit pour que, très progressivement, très lentement, une conversation entre deux forumeurs anonymes s'agrège à la mémoire du web, qui est la mémoire du monde. La légende ne parlait que d'elle-même mais cette année-là, en 2006, personne ne pouvait sérieusement croire qu'un fil Reddit puisse devenir autre chose qu'un vieux tas de pixels abandonné, comme si tous les pixels avaient été voués dès l'origine à la désagrégation, comme s'il ne s'était après tout agi que de nano-particules de plastique en suspension dans l'océan, balayées par les courants marins d'un coin du globe à l'autre, vouées par ces mêmes courants à une errance qui ne devait pas connaître de fin.
La mémoire du monde est née d'un bref échange, en 2011, entre _Super_TuPer et RAVIExxRAVIE. La mémoire du monde ou plutôt l'archive qui serait le prélude à une réaction en cascades qui me mènerait, moi, Bleuet17, à rencontrer RAVIExxRAVIE et, à la fin, à encombrer son appartement d'une série de meubles m'appartenant, comme si le bernard-l'hermite ayant égaré sa coquille se munissait d'un vieil arrosoir et, bien au chaud mais plus tout à fait seul, se lovait dans sa carcasse.