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Articles récents

Pouvoir.

20 Février 2023 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Poème

Dans le petit marécage, où surnagent
Poissons, grenouilles, grandes marées
Petit marécage, où surnagent trente
Mille plantes vieilles et crevées, prurit
De l'été d'une jeune année, petit ma-
Récage – où le mulot surnage comme un
Dieu, sec et acéré : la reine des gardons
N'est pas plus avancée. Manger la terre
C'est produire une avancée, une mine gr-
Osse et contrariée. Si l'arbre s'arrête de
Pousser, qu'en est-il de la sombre ou-
Verte année ? matrice, triste procession.

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racine.

19 Février 2023 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Poème

Je ne suis qu'une grande
Blessure, fracturée, une
Racine liquide, dans un
Corps gelé. Ne suis que
Verrouillée, ahurie à en
Crever, puisqu'un petit
Dégel le fait, ce mouve-
Ment (ému) de dégelée.

Rimes revenantes.

17 Février 2023 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Poème

Je ne suis
Que fiel
Ou mieux le dire
Que miel

Je n'ai bu
Que rage
Sabordant
Mon âge

Être simple
Cueillie
Comme fleur
Vieillie

Ou n'être que
L'orage, pleine
D'une seule
Rage

2/02/23

2 Février 2023 , Rédigé par Les miettes Publié dans #journal

Il m'arrive en ce moment des choses qui n'ont, je crois, jamais été écrites, du moins pas assez publiquement pour qu'il me soit donné de les lire. Peut-être existe-t-il de tout petits espaces dans lesquels ces choses, données quelquefois à l'écriture, ont pu être une fois ou deux lisibles, mais je ne les connais ni ne les imagine pas. Je souffre d'une carence de modèles – à la manière d'Annie Ernaux qui a tant de fois écrit son avortement pour que les femmes d'après elles n'en soient pas réduites, sur la table de l'avorteuse, à déplorer, comme elle le déplora, de n'avoir pas de mots pour circonscrire l'événement.

Il m'est donné (est-ce un don ?) d'expérimenter pour la première fois, dans ma chair et de manière douloureuse, de grandes questions métaphysiques qui me semblaient jusqu'ici trop vastes, donc trop oiseuses, pour intéresser personne d'autre que les enfants. L'une de ces questions est la possibilité du mensonge, et la part de haine ou de refus qu'il contient ; une autre de ces questions, c'est le mal, et le rapport qu'il entretient avec les êtres qui le commettent. Une autre question encore, et non moins vive, c'est la manière dont le mal se répand comme une coulée de lave, dont il contamine peu à peu celles et ceux qui ne l'ont pas commis. Une autre : les êtres humains changent-ils ? le peuvent-ils vraiment ? et une autre, je crois plus profonde et enfantine : qu'est-ce que le passé ? peut-on se délester du passé comme s'il n'avait pas été d'abord du présent, ou comme s'il n'en était plus ?

Je me sens parfois un peu honteuse d'être habitée par ces questions, comme si les porter à bout de bras, c'était refuser de faire place à des choses très simples ; comme si je fuyais dans la métaphysique toute possibilité d'agir, et qu'à force de faire couler du sable d'une main vers l'autre, de l'autre vers l'une, j'en oubliais que le grain n'attendrait pas. Je sais. Ces images peinent à représenter la douleur dont elles sont issues.

La douleur elle-même est épisodique ; elle se fait jour, d'une manière cruellement physique, à intervalles irréguliers, puis bascule à nouveau derrière un grand mur de verre. J'écrivais dans le journal sentimental, il y a longtemps, que l'héroïne du Mur invisible, séparée du monde des vivants par une épaisse couche de verre, était sans doute une représentation possible de la dissociation émotionnelle. Marlen Haushofer n'avait peut-être pas prévu qu'on pût arracher son personnage de la dystopie survivaliste où elle l'avait enraciné, mais je crois qu'elle ne m'en aurait pas tenu rigueur – dans la mesure où nombre de ses personnages de femmes semblent sujets au mouvement qui consiste, exactement, à se séparer du présent pour mieux l'observer.

Il faut peut-être imaginer un promontoire : comme une grande falaise déchirée d'où l'on observerait le bruit du monde, souvent répugnant. Le promontoire permet l'agenouillement, et les herbes sèches qui le couvrent ne déchirent pas ma robe. Je peux écrire, à cet instant précis, que je me jetterais du haut de la falaise pour faire droit à la mer, mais ce serait un mensonge, car l'on ne se jette pas ; l'on est attirée par les abysses ou le chant des sirènes, mais comme de loin.

*

Dans trois heures, j'arrive à Lyon, avec le train qui m'emmène. Des trains m'emmènent d'un bout à l'autre de la France ; de Paris à Rouen, puis de Rouen à Nantes, puis de Nantes à Lyon ; enfin, à Aix-les-Bains, puis retour. Cette tentative de décentrement est douce, mais peu efficace. Les grandes questions lancinent, mais de loin en loin, prises dans la chaude cacophonie du voyage. Le train s'arrête dans beaucoup de villes, que je ne connais que de nom et ne visiterai peut-être jamais, comme Saint-Pierre-des-Corps, laide et grise vue de nos vitres En ce moment, nous stoppons à Bourges, qui fut quelquefois au cœur de mon présent, mais qui ne l'est plus.

*

Je peux imaginer à nouveau le lutin de la mémoire, qui s'empresse vers de petits tiroirs à ma demande. Le lutin ira chercher la scène exemplaire que nous formions, M., J. et moi, tandis que nous roulons du riz gluant dans la petite cuisine grise ; ou l'autre scène, celle où nous buvons du cidre en riant, M., R., J. et moi, dans le grand salon clair. Il y a le moment d'attendre, au bord d'une nationale toute droite, un bus ; et le moment de marcher dans des rues médiévales où toutes les fenêtres semblent barricadées.

*

Le train est parti, et je peux dire combien cette entreprise de remémoration était artificielle. Les questions que je me pose ne sont pas vraiment des questions éthiques, comme si toute entreprise éthique était déjà résolue en moi – ou l'avait été dans l'enchaînement exact des mouvements effectués après le moment de la crise. Puisque tout a basculé d'un coup, vie comme château précaire de cartes gondolées.

*

À la différence d'Annie Ernaux, je n'écris pas l'événement et ne fournis donc aucun modèle pour les femmes qui le vivront à nouveau. Si l'événement n'a pas été écrit, s'il n'a été que contourné comme je le fais à présent, c'est peut-être précisément parce qu'il n'est pas éthique de l'écrire. Si j'étais l'autrice d'un journal réellement intime, peut-être pourrais-je en faire quelque chose ; peut-être l'événement rejouerait-il pour la millième fois son propre secret, dans les profondeurs d'un disque dur ou d'une armoire familiale.

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La crue.

31 Décembre 2022 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Poème

Rêver le rêve qu'il continue

Ligne pâle et ardue, rêver l'

Hiver saison rapace, la crue

Dépasse de loin mes forces

 

Rêver le pâle hiver afin qu'il

Continue, la crue, ternie de

Lignes claires. Éclaire, rude

Lampe, le pâle hiver ; d'un

 

Février en crue. Rêver le rêve

Pour qu'il continue, en toi j'

Ai cru. Sauvetage, rapide et

Pirates, rêver un rêve en crue

C'est pas.

15 Décembre 2022 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Poème

C'est pas que t'étais bonne.

Si t'étais rien que bonne on te

L'aurait pas appris.

 

C'est pas que t'étais malvenue.

T'étais venue comme une autre.

T'étais venue pour les choses.

 

Venue pour le miel, et pour la luzerne,

Arrête. C'est pour la végétation que

T'es venue puisqu'on vient pas que

 

Pour les ruches. Qu'elles bourdonnent,

Libres cardinales fourrées de jasione,

Matrices énormes pour abeilles gluantes.

 

Pour la ruche, c'est pas que t'es venue

Pour la plante, c'est pas que t'es venue

Trobar leu.

26 Novembre 2022 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Poème

C'était comme si c'était
Cerné d'un fin liseré
Petite mandibule
Fermée.

*

C'était comme l'aurore le
Couchant, aube et cré
Puscule, c'était ce qui
Changeait.

*

Ça pesait peu. Ça pèse
Moins.

*

Ouvrage lent, biche
Atroce comblée
D'aumônes.

*

Ru tumultueux, aubé-
Pine, genévrier.
Automne.

*

C'étaient les saisons comme elles débutent. Comme elles
S'achèvent. C'était ce qui mutile et ce qui courbe. L'herbe
Penchée, parachevée avecque  ligne obscure. Comme l'
Arbre qu'on écorce pour l'abîmer. Comme si les sentiers
De toutes les forêts n'étaient qu'un seul sentier. Ou

Qu'une clairière, un trou atroce.

*

C'était parachevé. Trop finement
Orné, battu avec une branche
De genévrier.

*

Comme une baie, trop écrasée.
Mûre à en crever. Comme un
Fin liseré.

Almanach.

19 Novembre 2022 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Poème

À Cordoue dans les étuves, dans les
Flacons, un peu de plomb, brûlé afin
Que science soit comme toute fiction
L’or d’un monde ravagé par l’ignition.

Bien sûr, c’est Marie, la mère de Sion,
Auxilio d’un autre temps pour autre
Entreprise, et même démolition. Deux
Alchimistes bien déchues le diront,

Pardon. Pardon, pour le temps qu’on
Fissure, pour l’unique blessure, pour
Tout ce qui dure. Pour ce qu’on fixe,
Pardon. L’ambition s’exprime dans

Le canevas de la seule fiction. Écri-
Vaines terribles, porteuses d’une
Seule malédiction. Filtres, tueries
Et longues migrations. Car Auxilio

Partie de l’Enfer, sème une seule
Fiction, Marie est mère de Sion.
Plomb transformé en or comme
Eau brûlée, casserole renversée

Sur le front de l’initiée. Pour que
Le temps dure, il faut qu’on soit
Bien pur, qu’on porte la blessure,
Torche brûlée par l’ignition.

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Machine à enseigner.

15 Novembre 2022 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Miette

Je suis une machine à enseigner. Et cette phrase, toute nue, me vient souvent en tête – sans arrière-pensée, ni prolongations. Je peux la développer par écrit ; quand l'on commence à enseigner dans beaucoup de situations différentes, et beaucoup de choses différentes, c'est l'enseignement tout seul qui, seul, commence à prendre la place du corps. Le corps enseignant, placé devant les corps enseignés : magistralité plus ou moins grande, variabilité des affects, mais toujours corps comme support d'un savoir qu'il s'agit de transmettre. Savoir mâchouillé, savoir d'abord ingurgité, de plus en plus rapidement, puis restitué. On fait la becquée dans les salles de classe. Je suis une machine à enseigner parce que je deviens mécanique, bien huilée, rodée, consciente qu'il existe partout autour d'autres machines à enseigner. Le savoir comme mémoire bien triée, ne pas oublier, transmettre. Je suis le rouage qui assure la transmission d'une parcelle de mémoire. C'est mon métier : corps comme rempart devant l'oubli. Machine à enseigner pourvue de toute une palette de gestes à enseigner. On ruse : avec les apparences du cours. La machine à enseigner se faufile, a pour mission, plus élémentaire des missions, de transmettre le savoir sans donner la nausée. La machine à enseigner ne sait pas bien ce qu'autrui retient de la leçon ; quelle part de la mémoire est comme rattrapée. La mémoire comme sable qui coule entre les doigts de l'humanité. Machines à enseigner remparts friables. Je suis une machine à enseigner bien appliquée : le même savoir, élémentaire, transmis avec les mêmes gestes aux stagiaires, aux enfants, aux étudiant·es. Aux lycéen·nes. Aux collégien·nes. Aux ami·es, quelquefois et sans y prendre garde. Machine à enseigner support transitoire : savoir mâchouillé, aussitôt oublié. Par mon corps comme machine ont transité savoirs druidiques, historiques ; linguistiques et numériques. Savoirs poétiques et savoirs méthodologiques. Grammaticaux, philosophiques. Questions pour amener savoir à se former : gestes, jeux, dialogue pour de faux. Ou pour de vrai : on sort du rôle. On échappe, on n'est plus la machine. Le rire comme huile dans le rouage, et le sourire pour apaiser. Savoir perçu comme dangereux, machine à apaiser. Je tapote, j'invite, j'accueille : dans les bras de tout savoir. Savoirs indifférents ; ne suis que véhicule.

L'invention de l'écriture.

4 Octobre 2022 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Nouvelle

On crut longtemps que l'écriture était d'origine céleste. Mais personne n'en avait de preuve, donc personne n'y croyait trop ; donc la reine, qui était joueuse, décida un jour qu'un concours déciderait de l'origine de l'écriture. Toutes les conteuses les plus rabougries, toutes les plus vieilles, les plus claudicantes de la région se rendirent en hâte – parfois poussées dans de grosses chaises en bois, peu maniables – au palais, et prirent place autour de la souveraine. Des petits coussins verts et dorés avaient été négligemment jetés au sol ce qui, compte tenu de l'âge moyen de la conteuse moyenne, constituait une vraie maladresse protocolaire – mais les conteuses restèrent debout, respectueuses, ou assises dans leur grosse chaise, et firent silence.

La reine prit la parole, et expliqua que chacun des contes ne devait pas excéder le temps que mettrait l'enfant royale à faire le tour, en courant, des fortifications – aucune aïeule ne se plaignit de ces termes ; le palais étant immense, elles surent qu'elles pourrait ajouter à leur récit de très nombreuses fioritures narratives et même, pour les plus agiles d'entre elles, une chorégraphie gestuelle qui viendrait incarner les premiers gestes d'écriture.

Ce fut Baba Yaga qui prit la parole en premier. Elle était venue sur une chaise, poussée par sa nièce à la langue coupée. Un profond nid occupait le haut de son crâne, où quelques œufs étaient couvés par une pie. Telle était Baba Yaga : très impressionnante, et un brin cruelle. L'enfant de la reine partit en courant, et Baba Yaga raconta.

C'est l'histoire d'une enfant qui, un jour de neige, prend la route pour retrouver son vieil oncle ; elle sait qu'il se meurt et désire lui tenir compagnie. Elle prend avec elle un panier rempli d'objets – à cet instant, Baba Yaga bégaie, elle ne se souvient pas bien des objets. Une aiguille ? un miroir ? peut-être un peu de pain ? la vieille conteuse sait que chacun d'entre eux jouera un rôle crucial dans le conte, mais elle sait aussi que le conte qu'elle invente à mesure est inédit, et qu'aucun objet n'y peut donc manquer. Alors la petite prend la route, arrive devant un ruisseau en crue ; le pont est brisé, et à ce moment-là...

L'enfant royale, essoufflée, pousse les portes du château et tonitrue que le tour de parole est terminé.

Baba Yaga se renfonce dans sa chaise, tandis que la jeune nièce, rougissante, ajuste un châle sur ses épaules.

C'est Carabosse qui prend la suite. Elle n'attend pas, elle se précipite dans son histoire : tout de suite, un vieillard aveugle tâte la boue qui sèche, sur le palier de sa maison ; il tâte, dans l'histoire de Carabosse, des suites de petites trous, qui pourraient aussi bien être les empreintes d'un oiseau. Tandis que Carabosse parle, les vieilles s'endorment et la reine s'éclaircit la gorge. Cette histoire n'a rien de séduisant.

Quand l'enfant revient, plus essoufflée encore, la Befana se dresse au milieu de l'assemblée ; elle a, sous le bras, un panier rempli de caramels et de charbon, et toise l'enfant qui court en grognant. L'origine de l'écriture, dit-elle, c'est le moment où la jeune fille voulut parler à son amant, parti à la guerre ; alors elle... toutes les vieilles lui coupent la parole, jurent et crachent. Dibutade se lève, furieuse : Befana, dit-elle, tu plagies mon histoire ! j'ai tracé le profil de mon amant sur un mur, en suivant les contours de son ombre. C'est l'origine de la peinture qu'explique mon histoire, pourquoi nous égarer...

Cette brève polémique est interrompue par le retour de l'enfant royale. De petites tâches rouges commencent à apparaître partout sur son visage, ses épaules et ses mollets.

Alors les trois Parques s'avancent ensemble. L'une dit le début d'une phrase que l'autre prolonge, tandis que la dernière achève. On dirait qu'elles ont toujours parlé comme ça, et leurs voix sont presque les mêmes. L'histoire qu'elles racontent est belle et inquiétante, si bien inquiétante que la reine les interrompt avant le retour de l'enfant ; elle ne veut pas d'une origine lugubre.

La bonne fée jure, en s'avançant au milieu du cercle, qu'elle est une bonne conteuse, de celles qui garantissent les fins heureuses. Avec elle, pas de risque : et ce boniment dure, dure, effet d'annonce par effet d'annonce, si bien que la bonne fée ne commence jamais de raconter sa version.

La reine perd courage. Ses conteuses sont vieilles et, pour tout dire, un peu gâteuses. Elle a cru que leur grand âge les rendrait solidaires d'une vision mythologique des origines de l'humanité, mais elle a oublié que ces vieilles dames vivent en recluses, et sont trop heureuses de faire étalage d'une voix qui ne leur sert plus à grand-chose.

Il ne reste que Bonne maman. L'enfant part en marchant, à tout petits pas. Alors Bonne maman raconte l'histoire, et la lie subtilement aux nécessités économiques d'étiquetage des pots de confiture – les autres conteuses soupirent, car elles voient tout de suite où veut en venir la vieille cheffe d'entreprise. L'histoire de Bonne maman est cynique et, en définitive, cela plaît à la reine, qui la récompense richement d'une rente à vie, et d'une petit palais accolé au sien.

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