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Articles récents

28/08/25

28 Août 2025 , Rédigé par Les miettes Publié dans #journal

Je n'ai pas vraiment connu de chat autrement qu'en visiteuse. Dans la chambre d'E., par exemple, Cléo qui méfiante venait renifler mes affaires, mes mains, mon corps, avant de les mordre comme résolument hostiles. Quelques chats croisés, et qui se méfiaient – dans mon corps, quelle molécule pour leur susurrer la mélodie du malaise ?

Sido est entré·e dans nos vies trop petit·e, tellement minuscule qu'on ne pouvait y croire complètement. Caché·e dans les cache-pots, humble visiteur d'un appartement en partance, petite bête de chantier mal apprivoisée ; pourtant la nuit Sido dormait, roulé·e en boule, dans l'angle du grand lit.

Sido n'avait pas de sexe : iel était entièrement chaton, contenu dans le mot de chaton, dans sa douceur et sa hardiesse, le corps tantôt comme balourdise, tantôt comme grâce infinie.

Je ne sais pas si Sido aime ; le nouvel appartement, les deux humaines qui s'y aiment, l'odeur et le goût de sa nourriture, la consistance de la couette ou celle du canapé. Car Sido est d'abord une étrangère, une animale dont les mille mimiques et postures sont, pour moi, autant d'énigmes. La semaine qu'a passée Sido avec Sani, le chien, a été pour moi source d'étonnement constant : comment deux bêtes à ce point étrangères parvenaient-elles, en quelques heures à peine, à tisser un mince réseau de langage inter-espèce d'une qualité qu'en plusieurs semaines nous n'avions pu, quant à nous, atteindre ?

Je vois beaucoup de choses et peut-être, si j'étais un chien, les comprendrais-je : Sido nous suit souvent d'une pièce à l'autre, ronronne quand elle saute sur le lit, miaule à perdre l'âme quand sa gamelle est vide, frotte sa tête contre ma main ou mes chevilles ; mais comment oserais-je interpréter tout à fait ces choses quand Sido, souvent, se jette sur ma main pour la mordre, court ou adopte une grotesque posture de crabe quand nous entrons dans une pièce ? Plaisir, ou peur, ou tant d'autres choses encore.

Sido est postée depuis quelques secondes derrière l'angle droit supérieur de mon écran d'ordinateur. Elle me fixe, sa queue bouge. Elle baille. Elle regarde l'écran, puis M. ; pas une seconde son corps ne cesse de bouger. Oreille mobile, tête, posture de la colonne, jeune corps habitant déjà l'espace avec une sagesse très ancienne.

Je lis des livres, espérant qu'ils me donnent la clef de déchiffrement de Sido. Loin de m'offrir un appui, la connaissance scientifique lentement agglomérée au cours des dernières décennies de recherche en éthologie me rend le chaton plus étranger encore ; forme de vie, et comme telle, aimable.

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Dans le trou.

26 Juin 2025 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Nouvelle

Quoiqu'on l'y vît rarement, Paul était venu au monde bien avant tous les habitants du trou. Il connaissait, par exemple, des anecdotes à propos de celles et ceux qui l'avaient creusé, il y avait quelques siècles, et même à propos de celles qui en avaient badigeonné les parois d'un brou de noix qui s'était avéré, depuis, presqu'éternel. Maria, Sofia, Jeanne, Bertille, et toutes celles qui détenaient les recettes et qui espéraient qu'elles continuent d'être détenues. Comment était-ce possible, qu'un homme fût si ancien ? on ne se posait que rarement la question et, la plupart du temps, le culte était célébré par le curé, ou par la curelle, un culte grandiloquent pour lequel les notions toutes simples, pensait Paul, qu'on lui avait transmises, la Vierge et le Christ, devenaient des caricatures d'elles-mêmes. "La Toute Clouée !", scandaient les hommes et les femmes, tandis que les enfants agitaient leurs petites mains en cadence au-dessus de leurs têtes. "Le toit nous protège de Dieu, ici, au moins", pensait Paul. Puisque dans le trou le monde est recouvert d'un toit immense, comme sous une église de glaise et de rochers, une étrange bâtisse troglodyte minée par de tout petits ruisselets fétides. Le Regard céleste n'était jamais allé si loin, et les siècles passaient qui transforment, tassent et diluent le souvenir même d'un culte qui en fût digne.

Paul était une sorte de gardien, du moins c'est le rôle que lui confièrent les hommes et les femmes du grand chantier ; il le remplit peu, mal. Il s'en allait dans les recoins et dévorait avidement les pages de livres qui, bien qu'enduites elles aussi par des mixtures faites exprès, commençaient à s'effacer. Les siècles passaient et transformaient Paul en oiseau cogné aux murs davantage qu'en gardien du temple. Rien n'était allé comme prévu : les en-troués ressemblaient de moins en moins à ce qu'il avait connu, de moins en moins au contenu des anciennes prédictions à leur propos. Rien dans leur corps ne s'était transformé pour plaire à l'ombre et à l'humidité ; ils étaient restés fragiles et gourds, s'étaient tassés et continuaient de se cogner aux parois.

Un jour il disparaîtrait, et avec lui le souvenir qu'il y eût des anecdotes d'un monde percé de part en part par le Regard céleste. Les curelles se mettraient peut-être à tournoyer devant une Charpente De Guingois, Une Planche Percée, ou quelque autre objet grotesque qui ne porterait plus trace du monde d'autrefois.

En attendant, ce jour-là, on patientait pour sa venue. Le silence s'était fait dans la nef, même dans le rang des petites enfants aux mains levées. Les statues de la Toute Clouée avaient été disposées de part et d'autre de la travée, badigeonnées d'une matière fluorescente qu'il n'avait jamais vue nulle part, mais regardait-il seulement ce qu'on pouvait encore inventer ? Diane, la curelle, s'effaça pour laisser place à Notre-Père-des-Noix, un prêtre du culte minoritaire qu'elle invitait quelquefois, en gage d'amitié, à célébrer une messe importante. C'était la cérémonie pinnochière ; le plus vieil habitant du trou devait être chanté, un gouffre devait s'ouvrir en lui, pour laisser passer la petite lumière d'un autre âge. Du moins, pensa Paul, c'est ce qu'ils avaient fait d'une autre cérémonie dont lui-même avait presque oublié le nom. Dire, pensa Paul (et ce n'était pas la première fois qu'il le pensait), dire qu'on a voulu sauver les nôtres, qu'on a creusé un trou, pour que quelque part dans le grand univers Dieu continue d'être loué.

Mines et forêts.

15 Juin 2025 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Poème

Écrit à partir d'une biographie fictive, fournie par un ami : Renata Miralles, fille unique du célèbre magnat Jeremías Miralles, est une poétesse inscrite dans le courant de la Nouvelle Théorie Spectrale. En 2199, elle décide de s’isoler dans une partie méconnue de la jungle vénézuélienne pour former un groupe de « poétesses spectrales » déterminées à détruire les installations minières de son père. Elle produit une théorie politique et une poésie arboricole très importante dans la tradition spectrale.

 

Sempervirente : on ne sait pas, nous, ce que c'est que de vivre
Toujours, ce que c'est que de seize mille fois croître et naître
Ce que c'est qu'enfoncer sa cuillère dans le sol quand c'est
Humide ou sec, alors : battu par le vent ce que c'est que d'être
L'alluvion qu'écorche le cri des orpailleurs, ce que c'est que
D'être le chercheur

   ‎ ‎ ‎ ‎ ‎ ‎ ‎ ‎ ‎ ‎ ‎ ‎           ‎ ‎ ‎ ‎ ‎ ‎ ‎ ‎ ‎ ‎ ‎ ‎ ‎      Ou la poussière qu'il cherche ; une
Éclipse nous prend, nous, à l'idée de ce grand désespoir fait de
Pétales et d'orchidées, de ces rares couches sédimentées, puis
Remuées, nous qui sommes égarées dans les sillons, la touffeur
Et toutes ces heures de peine, alluvions nubiles d'ojos de grulla
Nous qui ne sommes après tout que la peine dans le brouhaha.

Semailles.

6 Mai 2025 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Poème

Trouver la graine c'est la semer
Déjà verte, et initiée, dans une
Superbe trouée de terre, pluie
D'orbites minces, de coléoptères.

Avancer masquée : semeuse de
Fiel, toute verte et parée, armée
D'une bêche et d'un rouet. Vraie
Befana des enfances sarmentées

Elles sont vertes, renouées, juste
Élaguées d'un peu de temps, de
Toute grâce. Assez durée, graine
Matelassée, offerte déjà tombée

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Le supermarché.

27 Avril 2025 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Miette

On a besoin de beaucoup de choses, pour faire une vie humaine ; on a besoin d'une brosse à dent et de dentifrice, de café en poudre, de beurre salé et d'un casse-noix, de quelques caches-pots et d'autant de paires de chaussettes. On a besoin d'engrais pour les plantes, de gros sacs plastiques, d'un coupe-ongles et de quantité de babioles comme, par exemple, des assiettes en carton ou une moitié de pastèque. On a besoin de tomates pelées au jus, de curry en poudre et de riz basmati. Quand je vais au supermarché, il est rare que je prenne un chariot ; plutôt que de prendre un chariot, je tire ma charrette jusqu'à la place Cadenat et son supermarché. Au fond de la charrette, j'entasse les choses lourdes, par exemple les tomates pelées au jus, le lait de coco, les tubes d'épices. Les légumes ne viennent qu'après, pour ne pas écraser ; la salade, par exemple, est délicate, et certains fruits comme les pêches, ou les abricots, qui marquent vite. D'autres supermarchés sont placés dans un rayon de 15 minutes, comme par exemple ce supermarché asiatique où j'achète le lait de coco moins cher qu'ailleurs, les épices, meilleures qu'ailleurs, et toutes sortes de nouilles. Nouilles de blé, nouilles de riz, nouilles parfumées à des choses qui leur donnent une couleur verte ; bottes de menthe, bottes de coriandre. Je passe toujours dans le rayon de la vaisselle, mais les bols sont décevants, en plastique. Devant les fruits, j'observe les prix, qui chaque fois sont supérieurs à ceux du supermarché de la place Cadenat. Cette opération de comparaison des prix me prend peu de temps, et je continue, avec ma charrette, jusqu'au rayon des épices ; à l'œil c'est difficile d'évaluer quel curry sera le meilleur, le plus goûtu ; quant au satay, couleur et consistance sont sans doute de sûrs indices, mais je manque du savoir nécessaire pour les interpréter. Au supermarché de la place Cadenat, je suis attirée vers le rayon des dates courtes, où je ne prends jamais rien. Je suis attirée par le rayon des légumes surgelés, où je ne prends jamais rien non plus. Je traîne toujours un peu devant les tablettes de chocolat, ou devant les bouteilles d'alcool, et trois fois sur quatre je ne prends ni chocolat ni alcool. Cette indécision se manifeste différemment au supermarché asiatique ; devant le rayon frais où les portions individuelles de desserts sont disposées, j'observe les préparations à bases d'algues, de tapioca et de lait de coco en pensant à leurs pairs, tels qu'ils me fascinaient déjà adolescente quand mon beau-père les stockait dans le frigo. Couleurs : vert, blanc, rouge. J'imagine vaguement le goût, la sensation en bouche, puis je m'en vais à gauche, vers le rayon des herbes aromatiques, où je passerai du temps à observer les noms de plantes que je ne connais pas, dont je ne connais pas la destination culinaire ni le goût. Il y en a avec des feuilles duveteuses que j'imagine légèrement anisées, sans identifier la provenance de cette idée. Il n'y jamais beaucoup de monde en caisse, contrairement au supermarché de la place Cadenat où je commence à identifier les visages, les noms, les manières d'interagir des caissières, par exemple celle qui appelle les jeunes femmes "ma belle", ou peut-être est-ce "ma grande", et celle qui, depuis qu'elle a adopté un chat, a renoncé aux plantes vertes. Parfois je me demande si les caissières se demandent si nous formons un couple, ou si elles pensent immédiatement que nous sommes des amies, des colocataires, ou si elles s'en fichent. J'essaie de saisir le bon moment pour dire "bonjour", le bon moment pour capter le regard et sourire, le bon moment pour sortir ma carte bancaire de mon sac, le bon moment pour dire au revoir et partir avec la charrette. Je me sens toujours un peu coupable de rentrer chez moi alors que la caissière travaille dans le bruit, c'est la pensée que je pense sur quelques mètres à la sortie du supermarché. Pas de tous les supermarchés : à la sortie du Auchan, je pense en passant devant une épicerie que les casiers à épices sont beaux, ou plutôt, que les épices dans leurs casiers sont belles. Pensées de sortie, de dotée, d'alourdie.

15/04/25

15 Avril 2025 , Rédigé par Les miettes Publié dans #journal

Quand J.-M. m'est apparu sur le quai de la gare où, bouleversé, il attendait, il m'a semblé qu'un jour j'écrirais à son propos un texte, et que ce texte le désignerait comme le petit frère. Non, je mens : cette idée m'est venue au fur et à mesure de notre fréquentation réciproque. C'est que J.-M. appartient à une caste d'êtres qui semblent ne jamais devoir quitter le rôle qu'enfant, on leur assigna. Il était le petit frère, et il venait dire adieu au grand frère. Les sourcils inquiets, l'affaissement du visage de J.-M. lui donnent l'air penaud et traqué d'un petit frère en mal d'ombre, d'un bernard-l'ermite aveuglé, sorti trop tôt de sa carapace.

Le petit frère a passé plusieurs mois dans une clinique, en est sorti sevré d'alcool, et quelques dents en moins. Fragile, sans doute, et combien plus fort dirait-il, que ne le croyait D.

Pendant 17 ans j'ai côtoyé D. en ignorant, ou presque, qu'il était le grand frère d'un petit frère éternel, en ignorant ou presque que D., souvent, jouait un rôle de frère – coups de téléphone faussement rassurants, envois de colis (un pull, un aspirateur, des chaussures – choses chaudes et protectrices comme remparts contre le monde). Protéger le petit, tout en le tenant à distance de la nouvelle famille : D. nous avait mal préparés, la-famille (et moi, qui en suis un tout petit chaînon), à notre rencontre avec son petit frère.

Il est apparu alors sur le quai d'une gare, voûté, avec à la main un mouchoir en tissu élimé.

J'ai laissé J.-M. pénétrer seul la chambre funéraire, et mon cœur battait d'un mélange d'inquiétude et de culpabilité ; j'étais la grande sœur temporaire, déléguée pour le soin, déléguée dans l'impossibilité du soin.

Tant de strates de l'existence humaine échappent au soin, me dis-je, fouillant les placards à la recherche d'une hypothétique clef, côte à côte avec J.-M., qui fouille aussi.

Le petit frère répète plusieurs fois les mêmes choses ; il les répète pour que nous les entendions, pour que nous le connaissions peut-être. Il se pose une question : pourquoi n'a-t-il pas su que son grand frère s'apprêtait à le rendre orphelin ?

Je remplis un sac de denrées pour J.-M. : un camembert, qu'en normand il nous dit aimer, du pain, des pâtes et de la sauce tomate, quelques fruits. Du thon dans une boîte de conserve, et du jus de pomme. Je répète les gestes faits par D. qui envoyait des colis. De quelle guerre invisible J.-M. est-il le prisonnier ?

Nous passons en revue un carton de photos, et alors je crois que l'enfance n'a jamais passé pour aucun des frères ; sur l'une d'entre elles, D., de sept ans l'aîné, tient la main d'un petit garçon blond aux sourcils inquiets. Dans le discours qu'a écrit J.-M., D. est l'admirable, le lointain, l'homme en fuite. D. parti en cavale dans un monde dont son frère ne connaîtra que la marge.

Lorsque J.-M. sort son grand mouchoir usé de sa poche et pleure, je pleure aussi. Nous nous contaminons instantanément, nous ne qui ne nous connaissions pas, dans les heures que nous passons ensemble à arpenter la ville pour déposer, ici et là, des actes de décès. Nous qui sommes de la famille, de deux familles pourtant. J'apprends que leur mère était une orpheline et que, toute sa vie, elle continua de fréquenter "les filles de l'orphelinat" ; les deux frères n'eurent pas eux-mêmes d'enfants, mais D. adopta une famille tout entière.

Le petit frère est seul dans le monde, désormais, et sans doute ses 75 ans n'y changent rien. Seul dans le monde, désormais.

Aventures ferroviaires.

16 Mars 2025 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Miette

"J'eus à 26 ans une aventure ferroviaire, à la faveur de laquelle je devins un autre ; j'allais à Lyon.", disait l'homme dans le livre qu'il avait écrit, puis publié, dans une minable petite maison d'édition qui ne publiait que des livres d'hommes infatués d'eux-mêmes et de leurs petites aventures, au siècle dernier. Les archivistes du collectif rangeaient pourtant ces livres parmi tous les autres livres, en prenaient soin, les lisaient, leur attribuaient un ensemble de métadonnées. L'archive n'est pas le lieu du jugement, disaient-iels, mais celui de la mémoire. Les archivistes disaient beaucoup de choses, qui édifiaient le cadre moral au travers duquel toutes les archives étaient envisagées : que l'archive ne ment pas, et que seule peut mentir la conscience de l'archiviste ; que le travail de l'archive repose sur des gestes précis et sûrs, et non des jugements. S'intégrer parmi les archivistes m'a demandé du temps, en premier lieu parce que j'ai, à propos des auteurs des archives, de vigoureuses opinions morales. Il ne me faut en général pas beaucoup plus de quatre ou cinq minutes pour déterminer quel degré de médiocrité, quel degré de crasse, un document d'archive charrie avec lui. Lorsque j'ai dû choisir un sujet de thèse, il m'a été difficile de ne pas employer les mots qu'intérieurement j'emploie : médiocre, minable ou dégueulasse. C'est ainsi que j'ai décidé d'étudier la manière dont, au siècle dernier, de jeunes hommes narraient leurs atermoiements les plus intimes par le recours inconsidéré à l'allégorie du train, ou de l'avion, de la fusée, de l'hélicoptère, de tout moyen de locomotion collectif et spectaculaire qui leur permettait d'envisager leurs maigres lamentations intérieures comme des épopées. C'était drôle : le dernier livre de Pierre Michon recourait classiquement au train (le train, le jeune âge et les amours lyonnaises, la métamorphose) ; mais le dernier livre de Michel Houellebecq, lui, tentait d'apparier l'hélicoptère aux secousses internes dont le personnage se croyait la victime. Les pales, dans un excipit lamentable, secouent le corps malingre de Jean-Michel, lui tranchent les nerfs, jusqu'à ce qu'il comprenne combien tous ses actes passés étaient le fruit d'un hasard purement corporel. Dans le 27e ouvrage publié par Guillaume Musso, ce sont les roues du tramway qui déraillent quand le narrateur apprend que sa maîtresse le trompe. Les documents d'archive du siècle passé sont propices à ce type de rapprochement un peu idiot : ils se ressemblent trop pour n'être pas exploités à grands coups d'intertextualités vagues. Certains, pourtant, se dérobaient ; c'était le cas de toute la bibliographie d'Armand du Poitou, un hétéronyme sans doute, mais de qui, aucune des données disponibles ne le précisait. Le narrateur de Pierre qui roule sautait de moyen de locomotion motorisé en moyen de locomotion motorisé sans jamais nous infliger les habituelles incursions dans sa psyché ; train électrique, jet privé, métro poussiéreux de la capitale italienne, et pas l'expression d'une pensée. Armand du Poitou, pourtant, partageait l'enseigne avec les écrivains de mon corpus ; comme pour eux, la promotion de ses livres était accompagnée d'un horrible portrait en pied de l'écrivain ; comme pour eux, la quatrième de couverture annonçait une douzaine d'autres ouvrages et l'admiration critique, sans que j'aie jamais pu mettre la main sur aucun d'entre eux. Qu'Armand du Poitou échappe à ma taxinomie devenait, le temps passant, objet de préoccupation ; les autres archivistes voulaient-iels me prendre à mon propre piège ? J'avais perçu des bruissements de manipulation sans savoir si je démasquais la mort ou le vent.

10/03/25

10 Mars 2025 , Rédigé par Les miettes Publié dans #journal

Les événements du passé mettent du temps, à devenir vraiment du passé. Lorsque j’ai quitté, de manière irrémédiable, ce lieu qui était « chez moi », et brusquement, quelque chose savait en moi que « chez moi » n’était plus que matière à souvenirs, pâte informe et gluante du souvenir, et quelque chose d’autre, en moi, ne le savait pas et mettrait beaucoup de temps, des années peut-être, à le savoir. Mes bras, mes jambes, mon corps, auraient pu traverser la rue C, pour se retrouver devant la porte, taper le code, entrer, monter les marches de l’escalier jusque’à l’étage idoine, et mes bras, mes jambes, tout mon corps, auraient pensé bien sûr et sans l’ombre d’un doute qu’ils rentraient « chez eux », « à la maison », dans un présent qui pour eux n’était pas fini. Comment aurais-je alors pu faire le deuil d’un présent qui n’en finissait pas et qui, pour mon corps, ne s’était pas même encore transmué en manque ? Comment faire pour que le canapé bleu, la manière dont la lumière retombait nette sur le mur en face du canapé, comment faire pour que le bruit exact du lit escamotable qu’on faisait remonter, ou redescendre, comment faire pour que ces choses deviennent souvenirs d’un temps révolu ? Quitter d’autres lieux s’était fait dans le temps : anticipation, déménagement, puis conversations nostalgiques. On avait pris le temps d’envisager la fin des choses quand les choses étaient encore là ; les choses s’étaient assimilées au passé parce qu’on les avait connues précaires, et qu’on avait pu assigner des airs de compte à rebours au temps qui les englobait désormais. L’escalier de la maison rose, dans sa forme délicate et tournante, on avait pu le monter, le descendre, en n’ignorant pas que c’étaient « les dernières fois » qu’on le montait, qu’on le descendait ; le vieux tapis du meublé du XXe arrondissement de Paris, on avait pu le fouler et voir ses motifs s’envelopper, doucement, d’un air d’oubli. Mais le canapé bleu, et le bruit du lit qui monte et qui descend, et beaucoup d’autres choses encore, m’ont été ôtées brusquement, sans sommation, dans un présent étale, atroce, inachevable, le temps de l’esprit scindé, rejouant à lui-même sans cesse son unique petite musique, et depuis que ce temps et ces choses m’ont été ôtées pour devenir immobiles, je ne vis dans aucun lieu où je ne vive vraiment, la précarité ayant inoculé tous les objets qui m’entourent, les plantes même dans leurs ramifications de vie végétale éblouissantes, l’escalier menant à un autre appartement, le canapé (bleu, lui aussi) de cet appartement, et la ville autour, Marseille, dans laquelle je ne me sais pas vraiment vivre, et tout ce bleu assourdissant de la ville, et ce soleil, et ce vent qui courbe l’arbre dans la cour, scènes d’un présent déjà passé ou à venir, présent devenu le spectacle, beau et lointain, d'un avenir non encore advenu.

*

ll faut dire la vérité, rien que la vérité, nous somme bell hooks depuis son livre All about love. New visions. Que la vérité soit une exigence de l'amour, qu'il n'y ait pas de geste d'amour authentique sans astreinte à la vérité, je le crois au plus profond de mon être. Que le mensonge abîme, qu'il détériore, en sourdine, les liens entre des êtres qui pourtant se chérissent, je le crois aussi. Je ne connais personne, ou presque, qui possède l'intransigeance de bell hooks concernant la vérité – les petits mensonges de convenance, ceux qui n'engagent que des strates vraiment superficielles de nos rapports, sont-ils un bien grand mal, comme elle le prétend ? bell hooks ouvre son livre sur l'idée que, si l'amour ne se contente pas d'être un sentiment, si l'amour est aussi une éthique de l'engagement envers autrui, bien peu s'aiment, et bien peu sont aimé·es ; les familles ne sont pas le lieu de l'amour, ni de son apprentissage. Les familles, dit-elle, sont des lieux de sentiment, d'attachement, de soins, même, mais ne sont ni des lieux de vérité, ni des lieux d'engagement réciproque. Les familles sont le berceau d'une violence qui tue l'amour avant qu'il ne puisse paraître. La conception hookienne de l'amour est exigeante : elle réduit à néant bien des liens affectifs, pourtant solides, et m'interpelle à propos de l'imperfection de nos engagements effectifs. Si rien n'est vraiment l'amour, qui peut le connaître ? peut-on accepter une définition à ce point exclusive, et n'est-elle pas trop décourageante ? si l'amour est une éthique, il peut guider nos gestes, nos choix ; il les informe en partie. Nous essayons sans cesse de nous aimer, et cela doit bien compter, pensé-je en refermant le livre.

*

Nos plantes sont disposées les unes à côté des autres et se chevauchent ; beaucoup viennent, originellement, des forêts tropicales. Comment nos plantes vivent-elles cette délocalisation ? cela leur déplaît-il, et peut-on imaginer l'équivalent du déplaisir chez la plante ? l'air est moins humide, moins chaud, qu'en régions tropicales. Nous les arrosons de manière à reproduire un climat tropical, de manière à leur faire croire qu'elles sont dans la forêt, à des milliers de kilomètres de leur emplacement réel. Trompe-t-on les plantes ? la monstera croît, et cette manière qu'elle a de produire feuille après feuille, de pousser ses tiges un plus loin de son pot, ressemble à du bonheur. Celles de nos plantes qui ne bougent pas, dont les feuilles sur les bords se flétrissent, ou jaunissent – comme ce petit asperagus – sont sans doute plus éloignées de l'état de bonheur que ne l'est la monstera. Le bonheur de nos plantes se donne à voir dans leur envahissement progressif de l'espace vide de l'appartement – des plantes tout à fait heureuses grignoteraient sur notre espace, si bien que nous ne pourrions plus accueillir, par exemple, un·e ami·e, ou un nouveau livre. Parfois, je dis à M. qu'il nous faut un plus grand appartement ; pour réunir ma bibliothèque dispersée, d'abord, mais aussi pour permettre à nos plantes d'exprimer leur bien-être. Le pothos, dans quelques années, pendra peut-être nonchalamment le long de toute une cloison de mur, et la chaîne de cœurs, peut-être, tombera deux mètres plus bas, enlacera une étagère ; la monstera fera dans un salon, ou dans une véranda, figure d'animal mythique, et le pachira percera le plafond sous lequel on l'aura disposé. Ce sont des choses que j'imagine.

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Ève peinte.

9 Mars 2025 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Poème

C'est à ce point qu'où ne se passe
Rien. Vide que fixe un tout petit
Serpent, Ève nue, tendue,
N'est que question vers
Le divin.

Ça recommence. De ce point con-
Vergent regard et bras, geste
En tout cas, un très petit
Boa, Adam vêtu mais
Peu : la feuille.

De ce point d'abysse deux bustes et
Quatre bras coulissent, fin comme
Le doigt et seul serpent je siffle :
C'est un véniel ami qu'est le
Mensonge.

Rouge minuscule. Douleur je vrille
Et retraverse toutes vos longues
Silhouettes. Je ne suis pas :
Serpent, ni feuille, Adam
Pas Dieu. Je me tiens

Dans un sein. Dans le sien. Discrète
Tache irradiée – centre véritable
D'une histoire indéchiffrable
Où Dieu trop vénérable n'
Est qu'ironie, fiel, venin

Où Dieu, trop véritable,
N'est qu'ironie fiel et venin.
Reste Ève, toute question vers
Le divin, toute tache rouge,
Boa de rien.

Résumé d'une histoire.

16 Février 2025 , Rédigé par Les miettes Publié dans #Miette

écrit dans le cadre d'un atelier d'écriture ; le but étant de deviner l'histoire (connue) derrière le résumé (étrange). ici la petite sirène

 

C'est l'histoire d'un troc : c'est-à-dire que c'est l'histoire d'une femme, FEMME1, qui donne une chose à une autre femme, FEMME2 qui, en retour, lui donne une autre chose. FEMME1 possède presque tout ce qu'elle veut, puisqu'elle est riche de toute une panoplie d'avoirs et de pouvoirs ; tout, sauf ce que possède FEMME2 qui, il est vrai, ne possède presque rien. Le troc est-il équitable, ou n'est-il rien d'autre qu'un jeu de dupes ? dans l'histoire de la philosophie récente, deux écoles s'affrontent ; l'une d'elles postule que le libre-échange entre les deux femmes repose sur leur liberté, donc sur leur responsabilité morale propre : l'honneur est sauf ; l'autre postule que d'emblée, le troc est biaisé puisque FEMME1, la possédante, ne souhaite posséder le bien de l'autre que par caprice, tandis FEMME2, la possédée, a besoin de la chose possédée, au départ, par FEMME1. Le déséquilibre entre les positions de FEMME1 et de FEMME2 interdit de penser l'échange comme harmonieux ; FEMME2 est humiliée par FEMME1 et ce qu'elle donne est, d'une certaine manière, c'est-à-dire d'une manière relative à l'étendue de leurs fortunes réciproques, plus précieux que ce qu'elle reçoit. Le déséquilibre entre les deux femmes n'est pourtant, ajoutent certaines critiques littéraires, qu'une apparence ; l'une possède peu de choses, c'est vrai, mais son corps est bien fait ; l'autre possède des choses, des avoirs et des pouvoirs, mais son corps, sur le marché qui lui est contemporain, n'est pas bien fait. Il s'agit bien sûr d'un marché vicieux, d'un marché empoisonné, d'un marché qui attribue arbitrairement une grande, ou une petite, valeur au corps des femmes. De ce point de vue, ajoutent ces critiques, FEMME1 est prise dans les rets d'un monde répugnant qui dévalue ses avoirs et ses pouvoirs ; petite monnaie, breloque et plumes de couleurs, tous les avoirs et les pouvoirs de FEMME1 la mettent en réalité dans une position d'infériorité dans la transaction qu'elle accomplit avec FEMME2. FEMME2, dans le monde répugnant qui encapsule la transaction, possède tout ce qu'il faut, ou presque, et ses airs dénués, ses airs d'impuissante et d'ingénue, n'y font presque rien. Le monde répugnant, le monde visqueux et même le monde ténébreux dans lequel les deux femmes font leur troc est une variable qui, disent les critiques, n'est suffisamment prise en compte par aucune des deux écoles philosophiques. Bien sûr, ajoutent d'autres critiques encore, l'histoire de ces deux femmes ne se réduit pas à une opération de troc pour qui l'appréhende de manière sans doute un peu superficielle, pour qui veut voir dans l'histoire une suite d'affects humains et d'aventures à teneur picaresque ; comment, pourtant, expliquer que toute la tension narrative repose sur la condition absolument terrifiante que FEMME1, consciente d'être la vraie dupe de l'histoire, ajoute à un troc qu'on aurait pu, au premier abord, percevoir à son avantage ? une condition qui est de vie et de mort ? les critiques ajoutent que la cruauté de l'histoire  n'est pas, comme on a quelquefois pu le dire un peu vite, le fruit de cette condition ; que la force tragique de l'histoire ne repose pas sur la méchanceté de FEMME1, mais sur la méchanceté du monde-comme-variable, le monde qui encapsule les deux femmes et qui oblige FEMME1 à rééquilibrer l'échange par le biais de cette condition, qui est de vie et de mort. Selon les versions de l'histoire, FEMME2 vit ou FEMME2 meurt ; faut-il que FEMME2 meure pour qu'un semblant d'équilibre soit rendu au monde ?

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