Puissance et déclin de l'Empire romain.
Les choses montent, montent en flèche, puis elles s'écroulent. Elles suivent des courbes que l'on peut décrire via une fonction mathématique, qu'une lycéenne pourrait observer sur l'écran de sa calculatrice : chose qui monte, puis qui descend, mais qui descend plus vite qu'elle ne montait.
Un vieux poète écrivait, une fois qu'il devint très âgé et conscient de l'être, qu'il n'avait plus trop de mémoire, ni plus trop d'accès à ses facultés cognitives : il fallait qu'il écrivît depuis ces limites. Par exemple, expliquait-il, il n'écrivait qu'un peu tous les jours, afin d'avoir le temps de relire ce qu'il avait écrit la veille et l'avant-veille, "pour ne pas perdre le fil" (ou quelque chose comme ça). Ce vieux poète avait été, à bien des égards, exemplaire pour ceux de ma génération : plus jeune, il avait écrit un énorme ouvrage à propos d'un incendie du siècle précédent, ouvrage évolutif et illisible, et plus jeune encore il avait utilisé le modèle d'une partie de go pour composer un recueil. Une fois qu'il devint très âgé, il eut peur qu'on le bouscule sur les trottoirs de la ville, parce qu'il marchait lentement et menaçait de s'écrouler. Mais qu'importe : ce livre des limites, court et composé de fragments relus jour après jour par le vieil homme qui l'écrivait, était un très beau livre.
Je ne me souviens pas de son titre, et j'ai renoncé, moi-même un peu déphasée, à me souvenir du nom du poète (nom qui m'est cependant revenu lorsque j'écrivais cette phrase : on ne peut pas détourner le regard de ce que l'on cherche). Beaucoup de livres s'écroulent dans la mémoire alors qu'ils montaient si doucement, et si sûrement, à l'assaut de mon âme tandis que j'en faisais lecture. Par exemple, il ne me reste de tout Proust qu'une phrase, dont j'ai trouvé le modèle chez Dickens le mois dernier, une phrase à propos de ce qui surgit dans le dédale du cœur quand on s'y promène (parce qu'on ne se promène jamais qu'en rêve), donc, une phrase et quelques détails, un chemin bordé de grandes, de hautes fleurs, une jeune fille tombée de cheval qui meurt ; ou par exemple, il ne me reste de tout Genet qu'une vieille fille très fardée en haut d'une mansarde, qui murmure, abandonnée, qu'elle est la "toute-toute". Il ne me reste de beaucoup de livres qu'un ou deux personnages esseulés, figés dans un mouvement qui fut ample et, dans le livre, précédé par bien d'autres mouvements qui, désormais, ne sont plus en moi qu'un petit tas de gestes mal assortis. Les phrases, n'en parlons pas, tout au plus ne reste-t-il d'elles que le souffle, la durée, quelque chose comme une impression de rythme (dans le meilleur des cas).
Lorsque Roubaud (le poète, donc, le vieux poète dont le nom m'est revenu en écrivant) est mort, j'ai repensé au petit livre, lu dans le coin lumineux d'une bibliothèque universitaire, dans lequel le poète parlait de son propre déclin cognitif, de sa peur d'être bousculé sur les trottoirs, et surtout de la terreur qu'il avait de mourir, c'est-à-dire de n'être plus rien. Dans un autre de ses livres, La vieillesse d'Alexandre, il envisageait déjà cette trajectoire-là, la gloire puis le déclin, appliquée à un vers, le vers de douze pieds qu'est l'alexandrin ; de sa génération, Roubaud était l'un des derniers à pratiquer encore celui qu'il appelait le vieil alexandre, et ç'a n'était d'ailleurs sans doute pas sa plus grande réussite.
Souviens-toi de ce qui naguère nous gonflait la poitrine.
On faisait du yoga. On était toutes allongées par terre dans la même pièce, les unes à côté des autres, et on bougeait un peu, d'abord du côté droit (genou replié, posé au sol), puis de l'autre côté, on faisait toutes la même chose en même temps, on écoutait la voix paisible de Mona, la description des articulations qui devaient, ou ne devaient pas, plier, tirer, craquer, on faisait toutes la même chose en même temps, et surtout, on respirait pareilles. Un deux inspiration, un deux trois expiration, c'est plus long de vider, c'est plus long de vider que de gonfler, c'est plus long de ramener les mains sur le sol après les avoir levées vers le ciel et tendues. Quelques-unes ne touchent pas le sol mais elles sont pareilles que moi qui le touche, elles sont presque pareilles, elles respirent un deux trois, parfois on s'arrête toutes de respirer sans le faire exprès, toutes sauf Mona dont c'est le métier, on s'arrête toutes parce que ce mouvement est très difficile et que pour faire un mouvement qui ressemble à ce mouvement, on a mal, on se concentre, on se fige, on fige toutes la poitrine, on oublie de respirer. Le corbeau ou le sphynx, je ne sais plus, une drôle de position où les avant-bras, comme des accoudoirs, soutiennent le poids des choses. Quand j'ai mal je ne crie pas, je serre les dents, je respire un peu mais le souffle passe au travers d'une cavité réduite. On faisait toutes du yoga sur le même sol, un lino lavé tous les jours avec le même produit, sans doute par Mona en fin de journée, quand le ciel était noir et que, dans le jardinet, les chats chassaient leur proie.
Chauve-souris guillerettes.
Je baissais la tête quand je passais le balai. Je regardais le sol, le long et très grand sol de la remise, sur lequel de la poussière s'étalait depuis les décennies très anciennes où ce même sol, sans doute, était jonché de paille. C'était la montagne, et les chauve-souris détalaient de loin en loin, quand mon frère, après avoir installé trois buttes en carton sur le long sol de la remise, lançait un CD d'eminem. Till I collapse ou Lose yourself, et les chauve-souris détalaient, je passais le balai, mon frère sautait les buttes à vélo. Il y a vraiment beaucoup de poussière ! pensais-je, des mètres linéaires de poussière qu'on décolle pour mieux la recoller sous l'empreinte humide des pieds. On voulait faire une fête, une grande fête mémorable de collégiennes de 13 ans, même si mon frère n'en avait que 10, on avait tout prévu, nettoyer longtemps, déloger les chauve-souris, danser sur le sol presque battu de la remise. On ne voyait même pas les poutres d'en bas, perdues dans le noir, on ne voyait presque rien de la petite lumière hagarde, perdue dans un angle afin que les animales détalent en secret, sans qu'on les voie, un battement d'ailes sur The real slim shady, un autre quand le vélo décolle, bondit, s'élance de quelques centimètres au-dessus de la butte en carton, et mon frère même pas mal, tandis que Clarisse et moi, 13 ans, rêvons de spots lumineux et de gobelets de jus de pomme renversés sur le sol crasseux. Poussière et soda, sol presque battu jonché d'une paille ancienne, animales ferventes descendues des poutres vermoulues, tout un rêve de fête adolescente. Le sol est très sale, pensais-je, et très long, et deux, trois balais y passeront.
Betty.
Lorsque nous regardions Mad men, nous parlions beaucoup de Betty. Son personnage offrait une résistance que les autres personnages féminins n'offraient pas. Je choisis, sans trop y penser, le verbe "offrir", qui peut-être ne convient pas. Betty offrait un visage contracté par l'effort, celui du masque, un effort presque imperceptible mais perceptible tout de même. Je pensais au titre de l'essai de Betty Friedan, que je n'avais pas lu, La femme gelée, Betty de glace endormie depuis l'enfance, souffrant d'un mal invisible, coupée du monde par une épaisse couche de verre. Incapable de rapport sincère et direct à l'autre, dissociée d'avec une part si profonde que, peut-être, elle n'existe pas.
Des corps.
Coriandre66 se connecte, puis se déconnecte, puis se connecte : elle devient SwEeT-raaasperi. Sous les atours d'une autre, visage de composition : deux longues oreilles qui se replient sur des épaules vues de profil. Comme une reine que je serai un jour. Comme une impératrice tendue du bassin aux omoplates à l'extrémité des cervicales. Est-ce que je risque ma vie ?, dit-elle, change-t-elle encore, finies les lapines hiératiques, désormais c'est une vaste marée stellaire, noire et bleue.
*
Ce n'est pas comme Eliotexx. Celle-ci, on n'y pense plus : elle n'a qu'une même surface depuis toujours. Les graminées en fuite, presque comme si de rien n'était.
*
J'imagine parfois un bal où le corps d'untel habiterait une scène circulaire, en compagnie d'autres corps, mains tendues (mais toustes n'ont pas de mains), puis gavotte ou menuet. C'est impossible mais ça existe par là, au bout de mes bras quand ils frappent un clavier.
*
Phabetelle a laissé vide l'espace du corps, ou l'espace du visage. Elle n'affirme rien, ne passe qu'écrite.
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Ce n'est presque rien, écrivent les fantômes. "Salut, je suis nouvelle ici. J'habite à XXX et je ressemble à une XXX."
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Retour de Coriandre66, rien qu'une botte de radis sans même les fanes. Elle ne s'est pas flattée. Elle coexiste avec la nouvelle qui a pris, pour visage, celui de Céline Dion, visage à degré de saturation maximal. Une vraie star !, pense-t-elle, avant d'écrire "sois la bienvenue" sous le portrait. Bienvenue, bienvenue, prête à ramper dans tout l'espace possible. Céline rouge et noire et derrière, de toutes petites coulées de texte.
*
Routoutou, Claravermeille et réAlité sont arrivées, bien coordonnées, pour accueillir la nouvelle. Rouge, bleu, vert, comme trois petites taches de peinture qu'on aurait mises à la queue-leu-leu. Tache, puis tache, puis encore tache, subordonnées à l'écrasante Céline. Si l'on avait vu (mais qui pour la voir ?) Eliotexx s'insérer dans la pile, peut-être que sa douceur aurait tempéré, fait rompre, la suite infernale.
ça raconte la poésie 10/
ça raconte des millénaires et dans ces
millénaires la petite flamme qui, trois
fois revient (en 908, en 1908, la petite
flamme d'aujourd'hui, aussi), comme
une prophétesse revenue d'entre les
temps les plus obscurs, trois fois la
même, portée sur une main tendue
contre le cœur parfaitement brisé
d'une jeune fille trois fois blessée. ça
raconte que d'être revenue trois
fois c'est trop déjà, l'histoire ne se
répète pas, si petit que ce soit ça
devrait être unique, hanneton pro-
jeté contre une vitre, une seule douleur
pour un seul cœur. la flamme pourtant
est une prophétesse, qui sait ce qu'elle
prophesse ? écoutons la flamme posée
contre un cœur complètement brisé
son chuchotis allègre d'innocente in-
soucieuse de nos tourments (pourtant
...) oui pourtant, dit la flamme, je con-
-nais vos tourments. je vous console
et je reviens, je tourne sur moi-même
comme un écho séparé du murmure
qui l'a vu naître. je suis ton spectre
et je sais, oui je sais, à mon allure ce
que c'est que d'être revenant(e), que
plus personne ne vous attend, répa-
-ration malvenue et parfaitement con-
-solatrice, insecte fluvial, pris dans les
rets du temps.
13/10/25
Lecture de Mon père et ma mère d'Aharon Appelfeld, d'où part le vif sentiment de la catastrophe à venir. La mélancolie de l'après, celle de la perte, est plaquée sur l'avant ; le temps se tord sur lui-même pour faire surgir une foule de spectres (de très belles jeunes filles, cinq d'entre elles ; un homme à la jambe coupée, une voyante, deux parents dont une mère douce). Je pense au forage du cœur, à la perte, aux bras dénoués de l'écrivain. Au courage qu'il faut pour écrire un livre pareil même si, écrit-il (est-ce bien vrai ?) tout est devenu lumière, avec le temps. Je ne crois pas qu'un jour pareille catastrophe m'arracherait tous les êtres, tous d'un coup, alors dans mon cœur, qui est peu de chose, je berce en secret Aharon et les siens, et tous les autres qui perdirent, en très peu de temps, les leurs.
Montagne percluse de fantômes : quand un lieu m'est arraché, il me devient hostile et change de visage. Je n'irai plus, ou qu'à reculons, happée par une force que je ne contrôle pas.
Mon petit chat dort sur le canapé, a vécu elle aussi quelques arrachements que j'imagine ancrés dans sa mémoire comme un savoir : tout peut disparaître, objets, visages, odeurs et conformation de l'espace.
Mon petit chat a connu la montage que, sans doute, elle ne parcourra plus. Pour elle, c'est de moindre importance, bien qu'elle ait connu les nombreuses marches d'escalier qu'elle gravissait en bondissant, aller et retour, inlassablement.
*
Les livres vous font venir des larmes et alors vous comprenez qu'ils vous attellent à la tâche d'écriture, vous aussi.
*
Depuis la sortie de notre livre, il est arrivé quelques fois que l'on nous demande quelles étaient ses influences – beaucoup pensent à Volodine, qu'en réalité nous n'avions pas encore lu. Nous répondons Bolaño, mais je pense aussi à Hirondelle et à ses Vies de poétesses, et tout d'un coup je me rends compte que j'ai oublié peut-être l'un des piliers les plus importants de l'édifice, à savoir Dennis Cooper et ses forumeurs criminels et paranoïaques, manipulateurs, enferrés dans les rets du web à coups de pseudonymes fictifs. Nos phallokrites, ces mauvaises gens, sont tout droits tirés, comme autant de spectres malfaisants, de Salopes, du texte qu'en tira mon ami, de la violence qui en résulta. Le mal ronge les forces tendres, qui en triomphent après coup.
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Pensée pour cet universitaire qui s'indigna (effet de bulle, je crois) que des poètes passé leurs 20 ans n'aient pas connu l'objectivisme. Je nous avais senti·es tellement petit·es, bêtes, ignobles, infâmes. Aujourd'hui nous publions nos livres dans les maisons d'édition que cet universitaire affectionne, et cette revanche, bien que mesquine, est le talisman posé contre ma poitrine.
écrire le livre.
Il ne suffit pas d'écrire le livre, encore faut-il qu'on le lise, et qu'on en parle. J'ai écrit le livre et le livre a, pour l'heure, peu été lu. Dix, quinze personnes ? est-ce beaucoup, ou est-ce vraiment très peu ? les personnes ont dit des choses du livre, et ces choses m'ont bouleversée. C'est la raison pour laquelle je me sens pudique, et dévisagée. Dix, ou quinze personnes, c'est beaucoup d'yeux pour dévisager cette chose un peu honteuse, parce que faite d'un mélange de secrets et de hasard. On aimerait s'acquitter de cette générosité qu'est la lecture, et on ne le peut pas, parce qu'on n'est pas sûre de savoir ni de connaître le montant exact de la monnaie de la pièce. J'aimerais parfois récrire le livre pour avoir moins honte devant les lecteurices, retrancher un petit morceau dont je ne sais plus pourquoi il se trouve là, remplacer le lieu commun par un autre qui le serait moins (commun), enlever des virgules d'un côté pour les mettre de l'autre. Il y a des choses qu'on a écrites un peu par hasard et l'on nous demande ce qu'elles veulent dire, si elles veulent vraiment dire ça, je sens l'espoir derrière la question, dites-moi que vraiment, c'est un don d'intelligence que vous nous faites avec ce passage, cette mention, cette référence à-coup-sûr à cela, et moi je me sens bête parce que ce n'était que du hasard.
Ce que souvent je sens : c'est du hasard (et des secrets, mélangés avec).
*
De côté puis d'autre.
thème de l'atelier : Il y a fort à parier que le poème que vous lisez à cet instant ne soit que la copie conforme d'un sillon tracé dans la terre par un paysan du XIIème siècle. Ludovic Villard, Je demeure paisible au travers de leurs gorges
Je suis l'effort de gauche à droite pendant une minute, quinze secondes, puis plus rien. Je suis le muscle qui se relâche, je manque la collision contre la jambe nue d'une Pucelle, haute de trois pouces. C'est long. Alors la Pucelle, nom de Blanchefleur, écrase la ramure d'un chêne entre ses mains, elle est toute coulée blanche et rouge, elle est la merveille. C'est long. Je rêve aux quatorze secondes qui me séparent d'un autre rêve, plus grand que le précédent, plus grand que tous les rêves qui furent rêvés. Des rêves qui furent rêvés par une longue coulée d'hommes, égarés, bercés dans un ventre énorme d'animal marin. Quand je suis l'effort dans ce muscle et dans cet autre muscle, dans tous les muscles cumulés, je tiens la bride et puis l'araire, puisqu'il faut bien tenir à quelque chose. Sol ni lourd ni argileux, fendu de frais, où Blanchefleur est une pluie de petits osselets, où la Pucelle ressemble à une rivière sous-terraine. Porte une coupe. Est défendue par, puis attaquée de toutes parts. Jamais défendue suffisamment. Je ne suis pas l'homme venu de loin. Je vais de gauche et de droite, je suis le muscle exercé, d'un côté puis de l'autre. Côté puis l'autre. Ventre de baleine, frondaison des chênes, je suis le muscle que l'on tend, je suis le muscle qui se détend. Je suis comme la petite répétition d'une même histoire, le vase porté par des mains de Pucelle et perdu. Je suis pour toujours et encore, trop longue. Je suis cherchée par, défendue par, attaquée pas vraiment.
Détester.
Un jour, O. écrivit un texte à propos de sa détestation de l'écrivain français Guy de Maupassant. Je m'en souviens bien, parce qu'il ne m'était jamais venu à l'esprit qu'on puisse détester cet écrivain du XIXe siècle. Le même jour, R. écrivit une missive fictive adressée à un éditeur qui avait, dans la réalité cette fois-ci, refusé l'un de ses manuscrits. Contre l'éditeur, R. mettait en scène une détestation fondée presqu'uniquement sur un jeu de mot scatologique, lié à son patronyme. De mon côté, c'est à un mort, Jean Genet, que j'adressai une lettre qu'il ne pourrait jamais lire, pour le maudire au fond de sa tombe et sans doute le réveiller d'entre les morts. S'il était revenu, ému qu'on le déteste pour de mauvaises raisons, il me semble que j'aurais donné beaucoup de noblesse à l'activité d'écriture ! naturellement, ni Maupassant, ni l'éditeur bassement moqué ni même Genet ne sont apparus dans nos rêves à la suite de l'atelier. C'est ce que je me dis : il ne nous est loisible de détester autrui que dans l'espace de la fiction, nous qui sommes pur·es et, le plus souvent, démuni·es. Nous n'éprouvons de sentiments forts qu'amoureux, ou encore indigné·es, mais nos indignations survolent les individus pour se prendre les ailes dans la toile du système (social, national, idéologique, etc.)
On déteste quelque chose, ou quelqu'un. La chose détestable, ou la personne, à nos yeux, ne mérite pas de compassion, non, pas la plus petite dose de compassion ; or l'écriture transforme en empathes dégénérés ceux qui la pratiquent (mouche, pâquerette, dictateurs : dans la moulinette de l'écriture, tout est pourvu de l'âme éternelle ; la petite flamme qui tremble dans la nuit, etc). Ce que je veux dire, c'est qu'il est difficile de s'adonner à l'exercice de l'atelier d'écriture régulièrement ET de trouver, dans le même mouvement, un objet de détestation. Bien sûr, la formidable empathie de l'écrivain·e lui permet d'expérimenter des émotions étrangères ; à défaut de haïr tel ou tel dictateur historique, iel connaît leur haine, et peut lui donner forme par l'écriture.
C'est pourquoi je triche : j'aurais pu écrire la détestation qu'éprouve autrui pour une personne, ou une chose, plutôt que d'écrire ce texte vague et oiseux. Mais je m'amuse, parce que je mens : bien sûr, et quoiqu'écrivaine, il m'est arrivé de détester une ou deux personnes. De leur dénier la possibilité de l'âme, de la sensibilité, ou plutôt de la leur espérer juste assez pour m'imaginer les voir brûler dans d'impossibles incendies moraux. Les yeux fermés, j'espérais, ô supplice, que ces personnes (que je détestais alors de tout mon être) fussent dotées de neurones miroirs et les utilisent comme le font les écrivain·es, c'est-à-dire pour comprendre autrui, c'est-à-dire pour souffrir de la souffrance d'autrui. Quel pire châtiment imaginer que cette souffrance d'empathe ?
La détestation n'a donc pas fait long feu. Elle s'est repliée sur elle-même, coupée du désir de châtiment, amputée de sa part d'altérisation. Et nous voilà donc, bredouilles et démuni·es.