19/08/24
"Il faudra couper les lavandes à la fin de l'été".
Toutes les nuits, ou presque toutes les nuits, depuis maintenant quatre ans, je rêve du talus, des fleurs qui y poussent ; un résumé de l'univers composé de bourgeons, tiges, racines, graines prises par les coups de vent. Quelquefois, une machine énorme broie de ses grosses dents la terre et arrache ce qui y pousse ; d'autres fois, le talus est si fleuri, si coloré, que c'est tout comme si je rêvais du soleil.
Je ne sais pas si les rêves viennent du jardinage ; je ne sais pas s'ils viennent de l'écriture que j'en fais. Ou peut-être des discussions. Je parle beaucoup des fleurs, je les montre une à une du doigt et l'on m'écoute poliment. Quand je pense aux quelques mètres carrés du talus de fleurs, tout en moi se met en branle, c'est une fête lente qui surgit dans mes neurones. Qui pour comprendre la fête ?
Peut-être que quand mon père parle de moto, il ressent la même chose. Et peut-être ma mère, quand elle parle de vêtements. Nous sommes tous·tes très poli·es, parfois un peu moins mais dans l'ensemble, nous faisons semblant d'écouter les fêtes d'autrui.
*
Quelquefois, je me demande si l'IRSS que je prends depuis trois ans n'a pas transformé en profondeur ma manière d'être au monde. Je suis plus calme, moins subtile. Tout est fait de coupes franches, étales. L'anxiété, en quittant son nid, a fait de moi un drôle d'animal et depuis j'hiberne. Je ressens la colère, que je ne ressentais pas. La colère est un sentiment.
Il s'en prend aux rouages, montages subtils de raisonnements éthiques qui composaient mon rapport à autrui, pour le transformer en gouffre. Creuser des gouffres, de personne à personne : c'est une simplicité que je ne connaissais pas.
*
Mes livres sont étalés dans plusieurs villes de France ; quatre ou cinq. La réunification de la bibliothèque est un projet faramineux, presque impossible. Comment suis-je passée si vite d'étagères débordantes et ventrues à ce système étoilé ? les livres vont, et viennent, se promènent, personne ou presque ne les touche. Le rêve solide qui m'occupait le soir, tous les soirs, depuis mon promontoire, n'est plus. C'était le rêve du regard qui vagabonde, attiré par les couleurs des tranches et par les noms d'écrivains. Il y avait pourtant quelque chose comme une réassurance dans les couvertures colorées agglomérées les unes aux autres ; Colette contre Miller, Cixous contre Genet, Balzac contre Duras. Ce sont de toutes petites figurines qui désormais chuchotent dans le noir et tremblent de n'être plus convoquées.
*
Les boîtes à livres m'occupent alors. J'en connais quatre que je visite souvent. Les nécessités que j'invente aux compagnonnages de hasard ne font rire que moi ; je pose, je prends, je pose, je prends, je sais que je ne suis pas la seule. Un jour j'ai rencontré une femme qui venait poser, prendre, des livres dans l'une des boîtes, et qu'une autre femme venait d'insulter, gratuitement. Elle m'a adressé la parole parce qu'elle était blessée et cherchait quelque part quelqu'un qui le sache, alors je l'ai écoutée, réassurée. Le commerce des livres produit ces télescopages.
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Beaucoup des personnes que j'aime le plus au monde ont trempé, avec moi, leurs mains nues dans la terre du talus ; la femme que j'aime, ma petite sœur, l'amie qu'est C. Peut-être que le rêve obsessionnel se nourrit de ce réseau secret, fait de pétales et de feuilles et de tout petits cailloux remués par des mains chéries.
Cheval.
On voit un cheval dans le nœud du
Bois, un drôle de destrier fendu en
Deux par, je ne sais quoi, peut-être
Quelque chose qui parcourt le bois
Le fend comme une incise, un cheval
Sans cavalier, que je vois, vêtu de peu
Depuis petites on est hypnotisées par
Toute... par toute cette nudité. Fendue
Par le bois désossée, cuillère équestre
Tout juste brandie pour faire ce geste
Lourd, de creuser. Depuis petites, quoi
Non je ne la connaissais pas (encore)
Hypnotisées, le nœud du bois tout nu
Sans cavalier, cheval de terre boueux
Vêtu d'un grand palefrenier. Quoi,
Grand défilé.
Et si j'écrivais que ce poème est
L'aboutissement d'une rivière, plu-
Tôt que pied coincé dans une source ?
Et si j'écrivais qu'un grand âge est le début
De l'espérance, et pour un autre siècle, d'une
Romance, si j'écrivais pour gagner les hauts rivages
D'une île arrimée trop fort au continent ? cascades douces
Et ravages, j'ai longtemps cru en mon pouvoir. J'ai longtemps
Écrit l'autre mot pour une autre parole, confondu deux par deux
Les valets du bon dieu, avecques la grande fourche abêtie par l'orage.
Ce que je peux écrire, je ne l'écris pas, puisque je fais la loi. Malaise dans
Le canyon, les autruches préparaient la venue d'un autre roi. Siècle de
Lumière inondé par les hourras, lions, reines et mésanges traînés
Dans la poussière, le grand défilé est prêt. Je sors les bannières –
Étendards jaunes accablés par le vent, drôle de printemps
Qu'ont débusqué les goélands. On attend. Et si j'écrivais
Que ce poème retourne à la poussière, brise le
Cœur en son point le plus amer, si j'écrivais
Plutôt qu'en mai toute autruche ploie
Et pardonne ? rien ne fonctionne.
11/04/24
Je me trouve en possession, en ce moment, de quatre trousseaux de clefs différents, et aucun ne mène chez moi. C'est une chance : cette année d'errances est jalonnée de points d'accueil, de douceur et d'amour, donc de trousseaux de clefs. Aucun ne mène chez moi. Quand ai-je dû cesser de prononcer ces mots, "chez moi" ? quand ai-je arrêté de "rentrer chez moi", "partir de chez moi", ramener des souvenirs, des livres, des ami·es, "chez moi" ? il est des choses que l'on peut dater précisément, me faisait remarquer R., comme le jour où ma vie s'est fracturée en deux parties distinctes. Pourtant, ce jour, j'avais encore un point d'attache dans le monde, mais déjà les signes avant-coureurs étaient là : je suis partie, deux semaines, faire le tour de France des amies puisque que quand une vie se brise en deux parties nettes et distinctes c'est encore ce qu'on fait de mieux : parler. Alors j'ai parlé. Je pensais que je rentrerais chez moi. Je suis rentrée chez moi. Je ne savais plus qui j'étais. Je fuyais le cœur du monde puisque chez moi, je n'étais plus où l'on peut dire les choses. Je les disais ailleurs : dans les recoins sombres et froids du mois de février, de mars, dans les squares déserts de mon quartier, je fuyais. J'étais frôlée par des ombres, d'autres errants plus profondément lointains que moi.
Quand j'ai fermé la porte de chez moi, ce soir de mars, c'était la dernière fois que je le ferais et je ne le savais pas. R. m'attendait en bas et j'ai dévalé les escaliers, parce que j'avais peur, et bien sûr on ne sait pas quand la peur nous a définitivement coupée de notre maison. Je ne reviendrais qu'en tremblant et je serais une voleuse, une sorte de cambrioleuse munie de cartons neufs et d'une paire d'ami·es tremblant·es. J'ai cessé, ce mois de mars 2023, de penser que je retournerais chez moi. J'ai cessé de penser que le canapé et les bibliothèques vertes, ce recoin de lumière, était l'endroit du monde où je trouvais normal de m'asseoir pour lire. J'ai cessé de penser que j'actionnerais le mécanisme du lit escamotable pour me nicher dans un tas de couvertures et de coussins, naufragée solitaire au bord d'une mer de livres.
Dans les quatre maisons dont je possède les clefs, des affaires à moi sont entreposées. Des livres et des vêtements au chalet, des livres et des vêtements chez D., des livres chez M., et quelques affaires de toilette, des vêtements chez ma grand-mère. La plus grande part de mes livres est cachée dans le grenier d'une maison, en région parisienne – et de celle-là je n'ai pas les clefs.
*
J'ai tenté de me faire croire que j'étais chez moi au chalet, mais ce n'était pas vrai. Chez D., je suis de passage, mais je paie l'électricité pour que s'ancre un peu mon errance. En un point du monde. Chez M., c'est tout neuf : elle s'ancre, elle aussi, dans un "chez-elle" qui devient cœur du monde et lumière quand je l'y enlace. Deux plantes habitent son salon et, sur une étagère, quelques-uns de mes livres sont alignés, face vers le ciel : rose, vert, bleu. Je vais, je viens, je traverse... [je pensais avoir lu ces mots quelque part, je pensais qu'ils étaient peut-être de Tsvetaeva, je n'en trouve plus la source exacte et c'est très bien : quelquefois les mots se mettent, par les grâces d'une mémoire imparfaite, à vivre seuls en nous].
*
Il y a quelques heures j'écoutais cette chanson de Mansfield TYA que j'aime depuis bien longtemps, cette chanson, et la cascade des vices m'est tombée dessus une fois de plus, comme une pluie bienfaisante, " les sanglots le sacrifice / le bonheur et le vice / qui galopent dans ma tête / sans raison, les ennuis / les fardeaux, le cynisme / les rancoeurs, l'avarice / sont invités à la fête" et bien sûr le trésor d'ambivalence que cette chanson dit, cette chanson que je n'avais plus écoutée depuis 2022, depuis avant la fracture et depuis avant le départ, m'est tombé dessus, dessus ma tête à moi dont les chez-soi ont implosé à tour de rôle et d'un seul coup, d'une manière totale et imprévisible, atroce et absurde, fracture nette, expulsion, perte du centre à quoi tout rallier. "Je n'éprouve pas de haine" dit la chanson, et elle dit aussi "[s]i ce n'est un supplice / pourquoi y penser sans cesse" ; dans le clip c'est une jeune fille en papier cartonné, une jeune fille du Moyen-Âge, qui quitte sa famille et bien sûr on comprend qu'elle ne peut pas vraiment la quitter.
silhouettes
Je pense beaucoup à l'écriture, ces derniers jours, à l'écriture comme une chose lisse et drue et inquiétante. Je pensais, hier dans le train, qu'il fallait que j'écrive à propos des silhouettes qui bougent. Un jour j'écrirai comment elles bougent dans ma tête, avec leurs bras, leurs jambes, leurs visages fondus au clair. Ça vient d'un rythme perçu dans le monde, ça vient parfois d'une musique, et les silhouettes bougent. Longtemps, j'ai pensé que les silhouettes étaient des danseuses, mais c'est que, parfois, leurs mouvements sont trop répétitifs, et que parfois, elles prient. Hier, une silhouette était agenouillée devant un arbre (devant un obstacle grand) et, les mains jointes, s'humiliait. Elle ne m'a pas quittée, dans aucun coude de l'hôpital, pas quittée. Je pouvais dire que c'était la silhouette d'une enfant, sans plus. Une enfant dont la robe tombait en diagonale sur le sol ; triangle formé par la silhouette agenouillée. J'étais guidée par un triangle. Qui peut dire comment cette chose s'écrit ? une silhouette humiliée dans le triangle qu'elle forme et humble et retenue, un rythme comme ça, retenu, dans l'attente d'un grand événement (la bonne nouvelle), et tout ça dans la tête quand je parcours les couloirs de l'hôpital.
*
Souvent je pense à la forme que prend ma pensée et au fait que les écritures qui, plus jeune, me touchaient, étaient celles qui d'un coup prenaient la forme d'une pensée pour la dire. Les petits pavés proustiens bien sûr, les toits au loin dans le brouillard, la forme que ça prenait dans une pensée. Les billes qui, chez Michaux, comptabilisent la douleur humaine : forme de pensée.
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C'est difficile de s'arrêter à l'évidence, à l'évidence de la pensée. Les silhouettes occupent une portion de ma vie que je pourrais qualifier d'immense et de vorace, et je n'avais jamais écrit des silhouettes. Elles sont pourtant baignées de lumière, elles recouvrent tout, et elles bougent.
8/10/23
Je viens de laisser Déborah Levy, accompagnée de ses filles et de bière grecque, dans sa maison de location. C'est la maison qu'elle rêve depuis le début du troisième tome de son autobiographie [living autobiography], mais cette maison ne lui appartient pas. Quand du sable commence à s'écouler d'un mur, menaçant d'effondrer l'édifice, elle n'intervient pas. Elle sait que son bonheur d'habiter la maison en haut de la colline, d'arroser les pieds de vigne secs, de ranger le pain et les gâteaux dans des paniers suspendus au plafond, est un bonheur provisoire.
Quelques pages en amont, elle a pourtant acheté, dans des marchés aux puces français, une multitude d'objets qui pourraient, un jour, se fondre dans sa maison rêvée. Un arrosoir étrange, par exemple.
Depuis que je suis ici en montagne, et que je n'y suis que de manière transitoire, je rêve d'objets. Je rêve de tapis persans multicolores, de tasses en céramique au modelé irrégulier, de coussins pailletés et de grosses bibliothèques en bois. Ce sont mes propriétés imaginées, comme le grenadier dans le jardin imaginaire de Déborah Levy.
L'écriture d'autrui me console un peu. Déborah Levy semble heureuse, finalement, de ne pas posséder de vraie maison, tout en continuant à désirer d'en posséder une. Ici, au chalet, je suis dans ma maison de rêve, mais elle ne m'appartient pas et bientôt, je devrai la quitter. Il est absolument certain que si un architecte farfelu me demandait quelle maison je veux, pour en dessiner les plans, je lui dicterais quelque chose qui ressemble au chalet : du bois, de grandes baies vitrées qui donnent sur les montagnes, de la lumière partout et, les soirs d'orage, des insectes qui crépitent contre les vitres. De vieux pins immenses et de la bruyère qui ne fleurit qu'en automne. Un poêle ventru au milieu d'une plateforme d'ardoises, et une vieille horloge arrêtée qui ressemble à un visage.
*
Bien sûr, cet architecte n'est pas autre chose que le génie de la lampe, circonscrit à l'espace du conte. Bien sûr, j'aime une personne qui a sans doute d'autres rêves de maison, et avec les rêves de qui je devrai composer les miens. Une maison n'est une maison que si elle est véritablement unique. Je connais le chalet depuis que je suis née, et aucune autre maison puisqu'avec mes parents, avant et après leur divorce, nous avons connu bien des appartements, beaucoup trop d'appartements.
*
Je ne parviens jamais tout à fait à glisser, dans le présent, la solennité du moment. Lorsque j'ai pour la dernière fois verrouillé la porte de mon appartement parisien, je me suis dit que c'était un adieu et qu'il fallait s'en souvenir, mais les images vagues qui m'ont assaillie s'en sont aussitôt allées, images de canapés et de corps amis, tordus par l'ivresse... c'était le sable tel qu'il s'écoule du mur d'une maison grecque.
C'est faux : quelquefois les moments sont solennels sans qu'on les pense. C'était solennel, sur le quai de la gare, lorsque M. s'est avancée vers moi et m'a prise dans ses bras, et c'était solennel, ma façon de trembler, et la façon dont la peau de son cou vibrait, et la première fois que j'ai vraiment entendu sa voix. Je n'ai pas pensé qu'il fallait que je me souvienne du moment parce que ma pensée était indisponible, et le moment trop occupé à trembler de lui-même. J'avais pourtant rêvé, beaucoup, de ce moment, quelques semaines plus tôt, en arpentant doucement ce même quai dans cette même gare, observant les montagnes comme elle les observerait peut-être en arrivant. Je me disais : observe ce quai et sa vibration contenue, imagine que tu es dans son regard qui arrive ici pour la première fois ; j'avais peur d'ensevelir trop le moment réel de la rencontre sous toutes ces rêveries, mais, le jour venu, les rêveries se sont dissoutes d'un coup pour laisser place au tremblement.
*
Souvent, je me demande comment écrire de ce nouvel amour, de la force de ce nouvel amour et de la lumière qu'il jette partout, et je ne trouve pas de réponse. J'ai pensé qu'aborder l'amour tel qu'il s'invente depuis, par exemple, la collection partagée de livres sur nos liseuses respectives, ce serait une façon oblique d'en rendre compte, mais je brûle trop d'aborder frontalement la scène de la rencontre, tout en échouant à en rien dire de vrai.
*
Une lectrice allemande de Déborah Levy lui demande, lors d'une lecture publique, quel rapport il y a de la réalité à l'écriture de cette réalité, dans son autobiographie. L'écrivaine explique qu'elle ne veut ni l'embellir, ni l'inverse ; ni la déformer pour qu'on l'aime, ni faire preuve d'une fausse humilité. Qu'elle ne veut pas écrire totalement le poids de la réalité, mais jeter ombres et lumière sur ce qui fait le coût de la vie. Je ne suis pas certaine d'avoir compris totalement la subtilité du rapport entre la vie vécue de Déborah Levy et le récit qu'elle en fait, mais je me suis dit que peut-être, elle procédait de la même manière que moi : jeter ombres et lumières sur les obliques, pour éviter l'aspect blafard de certaines choses. Ou du moins, Déborah Levy avait trouvé la recette, à soixante ans passés, de l'équilibre qu'elle voulait obtenir du décalque à la vie.
Deux fois sa cadette, j'ai peur de jeter une lumière trop crue sur des événements si fondamentaux qu'étant vécus, ils ne laissent pas de place à la pensée. La scène de la rencontre, lovée contre le cou tiède de mon amoureuse ; la scène où, prostrée contre le mur d'une station de métro... quand la terreur, ou la joie, sont blafardes comme ça, à quoi bon les écrire tout de suite ? un jour, les sensations de mon corps dans le métro me deviendront peut-être intelligibles, et peut-être les écrirai-je comme morceaux d'une légende personnelle. Ou peut-être pas.
Petit.
Petit coin du monde où
Écrire, petit coin qu'ém-
Onde, rien n'est pire ; le
Vent est venu beau sur
La montagne car le vent
Est enfant crevé de rien
Entends-tu le chant qui
Vient ? petit coin du m-
Onde à investir, petit
Coin du monde ; où ri-
En qu'écrire, petit coin
Du monde à mal rédui
Re
journal sentimental 21
Cela fait maintenant cinq semaines que je suis ici ; ici, c'est-à-dire dans cet appartement grand et lumineux. J'en sors peu : je peux compter sur les doigts d'une main mes excursions à Zurich, la grande ville la plus proche. Trois fois pour la gare ; une fois pour le médecin. Une pour flâner dans les ruelles sombres de la vieille ville. Je peux compter sur tous mes doigts, peut-être, mes sorties en-dehors de l'appartement : petites courses au supermarché du coin, promenades en forêt ou le long des routes cabossées qui remontent la colline, aller-retours au square avec les petites. Les petites : mes cousines, 3 et 6 ans.
Cinq semaines qui s'éternisent, car je ne suis pas ici chez moi, où la chambre y est un lieu de passage. Abri précaire où peu de livres trouvent à s'échouer sur les étagères ; dont les fenêtres donnent sur des chantiers, très proches. Des tours, partout, se bâtissent entre les arbres. On ne coupe pas d'arbre : on rase un peu d'herbe, on creuse des tranchées pour les fondations, puis on construit une tour, une deuxième, une autre encore, des tours prises par les derniers bosquets de la forêt. Tout est propre, et lisse ; tout ressemble aux publicités 3D de futurs ensembles immobiliers dont on fait la publicité dans mon pays et qui, d'habitude, ne ressemblent jamais exactement à la photo. Ici : si. Alternance de verre, de métal, de béton et de verdure. Arbres secs, déplumés, qui tranchent sur l'horizon.
Tout le monde semble vêtu, ici, de doudounes chères et sombres. Peu de couleurs sur les vêtements ; des Grenoblois·es plus riches. Tout le monde va, le week-end, grimper une montagne, nager dans les rivières ; pourtant Zurich... je ne sais plus. On pense à Zorn qui meurt de l'hypocrisie qui sous-tend les rapports au sein de la grande bourgeoisie zurichoise ; existe-t-elle seulement encore ? les Suisses sont xénophobes, me dit ma tante. Ils n'aiment pas que l'on maîtrise mal leur langue, ils n'aiment pas qu'on vienne s'agglomérer aux pieds de la richesse qui, partout ici, transpire. Pourtant, dans la petite ville de la banlieue zurichoise que j'habite depuis cinq semaines, peu de Suisses natifs : des Français·es, des Chinois·es, des Albanais·es, des Indien·nes (etc.) Dans les halls d'immeuble, les parents d'enfants jeunes (car tout pousse, ici), échangent un suisse-allemand mâtiné d'anglais, balbutiant. Tout est neuf : les immeubles, les vies, les déracinements. La richesse est neuve qu'on trouve au pied des Alpes.
Pourtant, les enquêtes statistiques m'apprennent qu'en 2019, 8,5% de la population suisse vivait dans la pauvreté – c'est moins que pour la plupart des autres pays d'Europe, mais ce n'est pas négligeable. Comment est-on pauvre en Suisse ? le seuil de pauvreté, pour une personne vivant seule, est fixé à 2247 francs suisses par mois – le franc suisse équivaut à peu près à l'euro en ce moment. La Suisse alémanique – celle où se situe le grand appartement d'où je vous écris – est la moins touchée par cette pauvreté. Je me demande ce que représentent au juste 2247 euros pour une personne en Suisse. Les prix alimentaires dans les supermarchés sont à peu près les mêmes à Paris – depuis l'inflation des derniers mois – et à Zurich. Bien sûr, cela ne veut rien dire – et mon incursion chez le médecin, l'amende reçue pour trois minutes de retard sur un billet de métro, la note pour les médicaments, en sont de maigres indices.
Je ne saurai jamais ce qu'est être pauvre en Suisse, si c'est différent, et comment, de la pauvreté française. Elle m'est invisible, mais sans doute mon regard est ici naïf (comme il doit l'être là-bas). Quand faut-il traverser aux passages piétons ? comment interpréter ce geste de la postière, et pourquoi prendre un ticket dans la pharmacie ? autant de discrets déplacements culturels, combien plus légers, sans doute, que les questions graves.
Je parle du temps qui passe, des gens qui passent, de l'appartement et de sa lumière, et je ne dis rien, au fond, des lentes vagues émotionnelles qui font pourtant le prétexte du journal sentimental. Je pourrai écrire plus tard ces choses, j'espère, depuis les montagnes.
Corps de spectres.
Chardon_bleue est arrivée, avec son corps taillé dans deux traits noirs, contrastés ; Chardon_bleue tombe, mais ne tombe pas vraiment ; elle subit la poussée d'une force légère, persistante ; elle est envahie par un très lointain bourdonnement, son corps de chair ne compte plus, ou n'est plus que véhicule pour la pensée, le remous, les marées. Va-et-vient dans l'espace, corps lâché, gourmette de chair tendue vers un seul point, lequel est lumineux aussi bien qu'il est distant.
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pimpr3n3ll3 est venue comme on se taille deux membres, un visage et puis un buste clairs. Trois grands coups de pinceaux font corps, bien sûr inaltérable – et font bien illusion.
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À son tour, //ravie//ravie// est apparue. Elle n'est plus qu'une grande lumière traversée par d'autres silhouettes, qu'elle ne voit pas mais qu'elle sent. Elle soupçonne qu'en ce point, angle carré et confortable, elle est bien seule ; lorsqu'elle s'en extirpera – de ce petit coin doux qu'est son dernier poème – elle rejoindra la foule muette.
*
prolixe_ est agenouillé sur le sol dur d'une chatbox, parmi d'autres corps serrés, agenouillés. Parmi les corps celui de pimpr3n3ll3 est debout, se dilate peu à peu dans l'espace brun. prolixe_ savoure la nuance de chaleur de l'endroit d'où il regarde, de tous ses yeux, les autres parler.
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Une joute est savamment entretenue entre trisstrisstan et pavot66. Le premier s'étire, s'étale, coule comme de la boue – d'un seul mouvement sec et frénétique – tandis que la seconde pique et pince, donne de petits coups de son pied tendu. pavot66 se sent comme solitude, mince rai de lumière dans l'instertice, elle occupe le terrain à moitié, elle renoncera bientôt à l'occuper et traînera sa petite présence auprès de tous les corps agenouillés, sur le sol dur de la chatbox – sol de réconfort, union dans le cercle pour les petites présences douces.
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Quelques-uns quadrillent l'espace. D'autres n'en occupent, fermement, qu'une portion minuscule, coincée entre deux axes. Ma portion minuscule, à moi qui vous écris, est précisément délimitée. Parfois, elle se décroche et s'éloigne, mais je la ramène vers moi d'un coup sec. J'y installe, comme autant de plantules, mes poèmes – à intervalles si réguliers qu'on dirait que j'utilise un mètre. Il n'en est rien : tout pousse calmement. Je reviens parfois vérifier que la lumière est bonne ; parfois, quand le sabot des biches a fendu les travées, je m'agenouille pour réunifier la terre brune. Tout est net, lumineux, dans cet espace que vous ne faites que traverser – je vous devine. Je devine des corps, des corps pourvus de regard – mais je ne peux deviner ni le visage des corps, ni même ce qu'exprime leur mouvement : plaisir, répulsion ou indifférence, à intervalles réguliers. Quelquefois vos corps se figent et, derrière la balustrade, m'adressent la parole ; je les salue, puis je me glisse moi aussi, rapide, hâtive, dans le coton de vos poèmes. Je ne vous adresse la parole que rarement, et comme de loin, à vous Chardon_bleue, et pimpr3n3ll3, et //ravie//ravie//, et prolixe_, et trisstrisstan, et pavot66.
*
On dirait que vous habitez trop rarement vos espaces. Seule Chardon_bleue prend soin de disposer, tous les jours, de nouveaux menus objets dans sa parcelle. Les vôtres prennent la poussière et s'embuent, s'éloignent, tandis que vous gisez agenouillé·es sur le sol dur de la chatbox. Je vous en fais le reproche : habitez plus souvent, et un peu mieux, vos jolies parcelles !
Reine des mulots.
Parce que la reine des mulots porte, sur ses épaules, le poids du monde, et que ce poids ne peut être délégué, elle prend garde à ne pas lui marcher sur les orteils, lesquels orteils sont, par nature, friables, puisqu'ils sont des orteils taillés pour une toute petite créature, moulée dans un mélange de glaise et de paille, n'ayant pour ambition que de se terrer sous la surface recourbée des plantes, ce qui provoque, dans le cœur de la reine, une sourde pitié et un peu de colère, mais elle prend garde car elle n'a rien de cruel et qu'au fond, elle est garante de l'intégrité de la chose de glaise, laquelle n'a jamais su se protéger seule, laquelle s'est plus d'une fois, et malgré toutes ses précautions, exposée à d'invraisemblables intempéries – telles que la reine n'aurait pu imaginer qu'elles existassent – tu sais, petite reine, dirait un jour la créature, je peux te raconter comment j'ai survécu à la noyade, comment toute ma peau a commencé à s'effriter sous la double action de l'eau et du courant, comme je devenais boue parmi les flots de terre humide – mais la reine, bien sûr, n'écoutait pas, elle préférait rêver à ses propres aventures, lesquelles, bien que modestes, étaient nombreuses, puisqu'une reine rencontre, au seuil de sa vie, de très nombreuses personnes, des impotentes, des suppliciées et des lointaines, depuis la place qu'elle occupe et qui n'est pas, dirait-elle un jour à la créature de glaise, une place simple, mais quelle place l'est ; question purement rhétorique à quoi la créature ne répondrait pas, du moins pas autrement que par une brève accolade, car la créature, malgré l'insondable expérience du monde qu'elle accumule depuis toujours, n'est pas avare de tendresse, et si la reine lui semble faible et inexpérimentée, elle ne lui en tient jamais rigueur, pas plus qu'elle ne tente de l'éduquer, d'en faire une reine sage, un mulot penché sur la douleur du monde, car la reine dispose encore du peu d'innocence qui lui est nécessaire pour régner, ce dont la minuscule créature est consciente, elle qui joue depuis longtemps le rôle de bâton de berger dans l'univers sale et triste des marais, depuis lesquels aucune grenouille n'est tentée de s'échapper – c'est qu'il faut être terre parmi la boue, mélange indistinct de glaise et de paille jaune, pour pouvoir s'échapper, dirait la créature au fils de la reine, un imprudent mulot qui n'avait réussi, pour l'instant, qu'à esquiver les pièges tendus par les ennemis du royaume, mais qui un jour mourrait de façon douloureuse, absurde et atroce, la reine en était persuadée, elle pensait à la créature avec ce mélange de pitié et de dégoût qu'on a pour les créatures qui, aux jours du chagrin, se tiendront docilement à vos côtés, qui cesseront de parcourir le monde de long en large pour vous épauler, bâtons faibles et efficaces et néanmoins rodés.