La vérité.
La vérité – et toute vérité n'est pas bonne à dire – c'est qu'elle commence à avoir de l'empathie pour les insectes. Elle ne peut plus les tuer, plus se débarrasser de leurs pattes velues et de leur bourdonnement. Ne peut plus les pincer entre deux doigts pour les balancer par la fenêtre, leur arrachant une aile dans le mouvement. Il y avait eu des effets d'annonce : enfant encore, dans les piscines municipales, elle attrapait ceux qui se noyaient pour les poser, délicatement, sur le rebord. Elle surveillait qu'ils sèchent bien puis qu'ils s'envolent. "La vie est un trésor", c'était le titre de son livre de catéchisme, et il lui semblait bien que le monde serait meilleur, à condition qu'il fût pourvu d'une plus grande quantité de vie. Les vies insectes étaient les seules sur lesquelles elle eût un quelconque pouvoir. Enfin, adulte, c'est différent ; l'on est supposée dépasser ce sentimentalisme, ne plus jouer les maîtresses nageuses de l'infime. Mais elle a lu quelque part qu'il n'était pas dit que les insectes ne ressentent pas de douleur ; elle sent désormais la chose infâme qui consiste à infliger une grande douleur pour un confort ponctuel et, au fond, mesquin. Les mouches peuvent bourdonner, les moustiques lui tourner autour, et même les araignées (qui ne sont pas des insectes, elle le sait bien, sans que ça n'enlève rien au raisonnement) courir sur son lit en crachotant sans qu'elle agisse. Elle a sauvé, deux jours plus tôt, un papillon de nuit qui s'était emmêlé dans la bonde de la baignoire – il lui faut avouer que son mouvement réflexe, ç'aurait été de le noyer, de le faire disparaître dans les canalisations, sans retour – mais face à la perspective de cette mort atroce, elle a changé d'avis, lui a tendu la main – effarouché, le papillon ne voulait pas s'y tenir tranquille, alors elle l'a enfermé sous un gobelet, qu'elle a glissé le long du mur en remontant, jusqu'à la fenêtre – et le papillon s'est envolé, pour les quelques heures de vie, peut-être, qui lui restaient à vivre. Mais elle sait bien qu'elle n'a pas à juger de la durée de cette vie, ni de sa qualité. Elle n'a pas à infliger la mort, et le fait sans doute pourtant quotidiennement, faucheuse indirecte. Elle a lu un roman de Philip Roth où une adolescente juive américaine se fait jaïn – une secte pour laquelle la vie est si sacrée que l'on doit porter un petit voile devant la bouche, pour n'avaler aucun moucheron, pour n'ôter la vie à rien qui bouge – une secte végétalienne que Roth moque abondamment, raillant cette jeune fille voilée pour le maintien de la vie sur Terre. Elle s'est sentie accusée, mise au rebut, comme si l'empathie et la parole biblique étaient au fond un peu ridicules. Elle ne sait pas toujours que faire des livres, même des bons livres. Dans un recueil de nouvelles, Lydia Davis évoque une femme qui sauve un petit ver, le pose sur une marche d'escalier et, toute la journée, est hantée par la possibilité, même infime, de l'écraser machinalement ; elle en perd la trace et, le lendemain, l'oublie. À l'échelle d'une vie d'insecte, qu'auront représenté ces heures d'angoisse ?
Biches atroces.
Regard où gît la peur :
Quinze biches atroces,
Cerveau gelé. Une chair
Dévorée. Les monstres
Habitent la forêt, et hu-
Rlent pour le prouver.
Habitués aux pierres,
Par l'euphorie gagnés,
C'est comme pour te
Chasser. Tu es le nœud
De bois, l'écharde et le
Frimas ; tu es salie par les
Éclairs, seule vie dans la
Forêt. Qu'on te fracasse
Dans le désert, eau douce
Suintée par une chair,
Eau trouble qu'on a
Pleurée.
Taffetas bleu.
Petit carré, tu brilles. Jaune d'œuf comme pour
Pleurer, ouvert comme s'ouvre une fenêtre
Ou un parapet ; on peut te sauter. On
Dirait que tu es plein de farine pilée.
Piscine étrange pour marlous
Apeurés. Tout petit carré bi-
En morcelé. Quand je t'ai
Pris je l'ai vu : tu étais
Fêlé.
On aurait dit lucarne
Pour chatte venue de loin.
Ou marsouin. Venu comme un
Carré de laine rêche et râpée. Tiré
De la cuisse d'un églantier, longue lande
À broder. Alors, je t'ai couvert de fils, et j'ai
Tiré, pour mieux te ravauder. Alors : hiboux, et
Fées, luxe inouï d'une longue nuit d'été. Ébloui par
L'éclair
Il est temps de connecter les points.
Brûlant, tu tisses. Des chairs
Tu déchiquettes, pardon, l'épaisseur
Équestre. Épaisse, tu romps, quand tu
Planes / tu demandes l'absolution. Brûlant,
Tu cherches, sur le fil tu es l'étagère, la
Main repliée dépliée et tu romps. Tu
Es l'absolution. Absolue tu erres
Comme une chair et comme les
Avions. Les planeurs les chaleurs te
Raviront, car tu es le souffle et l'asbsolu-
Tion. Brûlante et plume épaisse, carcasse et
Prophétesse. Je te demande pardon, seule
Et ravie tu planes au-dessus des avions.
Perdue, tu restes, le divin c'est une
Première dimension. Énorme, tu
Pestes, fétide comme le souffle issu
De l'haleine d'un lion, tu es le hangar et
Tu es le bastion. Le brin d'herbe où tu ploies
T'enferme en ta respiration, tu étouffes
Et tu tonnes, pour ce que tu donnes
L'absolution.
"Dans l'adversité de nos meilleurs amis, nous trouvons quelque chose qui ne nous déplaît pas." La Rochefoucauld.
Nous sommes l'utile. La compensée.
L'épaule droite, une brève vérité.
Nous sommes la raisonnable,
Qui prie, ourdit l'ourlet. Je
Suis l'idiote, la fille qui
Ne sait. L'étrange é-
Troite, la vérité.
Nous sommes
Utile nous sommes
L'ourlet. Nos lèvres si
Lourdes, pareilles ourlées.
Je suis la perle et l'adorée. U-
N rien nous touche ; un rien bien
Maigre. Braise écarlate, rien de râpé.
15/08/2022
Parfois, je me demande à quoi sert de penser quand le monde s'effondre ; à quoi sert de penser ce que je pense. Tout est-il bon à penser quand le monde s'effondre ? il y a quelques mois, sur Twitter, l'une de ces polémiques que j'aime tant a éclaté – un chercheur expliquait qu'il n'était plus possible, dans un monde qui s'effondre, de penser des choses qui ne l'empêcheraient pas, même partiellement, de s'effondrer. J'ai été troublée. Je me suis demandé, parce que c'était rassurant d'avoir cette pensée-là, s'il valait la peine de continuer à penser des choses sans lien avec l'effondrement du monde – au cas où, justement, il ne s'effondrerait qu'en partie. Pour l'après. Pour que les êtres ensuite aient encore beaucoup de pensées à disposition, dans un monde effondré en partie et qu'ils reconstruiraient. Cette pensée que j'ai pensée était une pensée rassurante, et douce. Elle ne m'a pas vraiment soulagée. Parfois, quand les pensées que je pense me sont agréables – et elles le sont souvent –, je suis saisie d'une angoisse : tout ce temps que je passe à les penser, c'est un temps où le monde peut bien continuer de s'effondrer. Je suis l'être absorbé par sa tâche, douce et ingrate ; l'être penché sur d'égoïstes merveilles. L'être qui s'efforce de partager ses pensées pour qu'elles soient irriguées, charriées par les autres pensées. Ça ne résout rien.
Pas venue.
Pas venu ; pas vernie. Trace touche.
Séparation : tout débute. L'atroce en
Un moment : tout termine. Touche
Amère ; pas venue, pas verni, tout
Débute. L'Atroce, une mélancolie,
Rien que : deuil. Finition, déchire
Ce qui existe, qui nous plaît. Mais
Comment s'achèvent les choses ?
Youtubeuse.
Je me suis plantée devant ma webcam, et j'ai raclé ma gorge. C'est ce que je fais depuis que je suis devenue youtubeuse. Je sais que quand j'enregistre, je peux couper, effacer, ré-enregistrer ; il n'existe pas de maladresse ou d'imprévu, lorsqu'on devient youtubeuse. J'ai prévu les bonnes couleurs, les bonnes formes, le bon cadre. J'ai réglé les lumières, ajusté le col de ma robe. Puis j'ai parlé. Au début, je faisais diversion ; c'est-à-dire que je parlais volontiers de livres qu'avaient écrits d'autres personnes, enfin, d'objets qui m'étaient extérieurs et que pourtant j'aimais : tout petit je, prudent. Les mois suivants, j'en suis venue à parler de moi ; comme le fait toute youtubeuse un peu aguerrie. On n'allume pas impunément la webcam, ça se paie devant dieu. Je me suis plantée là devant, j'ai appuyé. Un - deux - trois – c'est le temps que je me réserve avant la parole. Puis j'ai parlé ; j'ai contourné, d'abord, l'histoire des femmes. De tout temps, les femmes... puis j'ai ri, convaincue que mon auditoire cultivé saisirait la double couche d'ironie... mais si, la fameuse accroche des dissertations de philo, en terminale, celle qui agace les profs. De tout temps... mais détournée, réécrite ; comme Olympe de Gouges le fait de la DDHC. Et vous savez, mais peut-être ne le savez-vous pas, Elianne Viennot a écrit un petit bouquin à ce propos, au temps d'Olympe de Gouges, le mot "homme" ne désigne rien d'autre que le mâle de l'espèce humaine. J'ai contourné, buté, sur ces éléments d'humour forcé et d'histrionisme. Je voulais dire : à 15 ans, je ne voulais pas être une femme, puisqu'elles valaient moins. Sur le chemin de pierres, sur le banc, sous les draps de mon lit, je pensais à toute la haine que je me vouais, à tout le désespoir de n'être que. À 19 ans, je tentai de m'arracher les seins, sous le coup d'une ivresse rationnelle. Le temps a passé et, grâce à la colère, je n'y ai plus pensé. Je ne sais pas ce que c'est que d'effectuer le grand saut du genre – ne le saurai probablement jamais. Je n'ai pas été un homme, mais j'ai désiré de n'être pas une femme. C'est une toute petite expérience, sans doute largement partagée – lorsqu'on est youtubeuse, on dit des choses comme ça, pour que le public nous regarde droit dans les yeux à travers la webcam, et qu'il réponde. Je sais que vous aussi... je me suis tue, puis j'ai arrêté l'enregistrement. Je ne savais pas – je sais rarement – s'il était bon de poster la vidéo. Je pensais aux personnes trans, qui pourraient être offensées ; et aux personnes transphobes, qui pourraient utiliser mes mots contre les personnes trans. J'étais une youtubeuse prudente, le suis toujours ; j'ai supprimé la vidéo.