écrire 2
Je n'ai aucune imagination, c'est ce que j'écrivais il y a un mois déjà, et ça n'a pas changé.
Par exemple, dans mon dernier poème, un essaim d'abeilles se noie dans une auge ; on y voit des petites pommes acides qui viennent tard, et ce sont exactement les pommes du jardin de mon arrière-grand-mère, à Pontivy. Elle possédait trois pommiers, de petits pommiers rares qui donnaient chaque année leur maigre récolte de fruits acidulés ; ma grand-mère me répète souvent que c'étaient là des pommes de valeur, puisque rares. De cette variété, il reste peu d'exemples en Bretagne.
Quand mon aïeule est morte, la maison a été vendue : les nouveaux propriétaires, un jeune couple, ont fait couper les trois pommiers, l'immense noyer dans le fond du jardin, les nombreux framboisiers, cassissiers et groseilliers. Mon arrière-grand-mère m'emmenait à la cueillette, et me disait les noms des fruits : grosses groseilles à maquereaux, groseilles rouges plus petites, et quelques mûres. Elle en faisait des confitures que nous ramenions dans nos valises ; on nous appelait "les petits Grenoblois". Nous ramenions aussi des crêpes, du beurre salé et parfois du kouign-amann.
Donc, le jeune couple a rasé les arbres et buissons fruitiers, l'auge vermoulue, et a remplacé toutes ces choses vieilles par de la pelouse – et une grande terrasse en béton. Je ne sais pas s'ils ont conservé les hortensias, qui en massif faisaient le tour de la maison. Il y en avait tout un nuancier, du bleu au rose en passant par des teintes très pâles ou au contraire, violacées.
De ce jardin je conserve le souvenir émerveillé et méticuleux d'heures de cueillette ; accroupie, je saisissais les fruits un à un pour les poser dans le panier ; je triais les branches, les herbes, traquais les pucerons. Je mettais trois fois le temps réglementaire pour remplir mon panier, et jamais comme dans ces heures patientes je n'ai rêvé.
Souvent, je mets du jardin de Bretagne dans mes textes. Je mets de ses fruits, de son auge, de la patience qu'il fallait pour récolter les baies, les patates ; pour semer les haricots. Je ne mets pourtant ni les poules, ni les lapins, qu'en vieillissant mon aïeule délaissait.
Une tâche parallèle mais semblable m'occupait, le restant des étés, et l'automne, et le printemps, en Savoie : la collecte des pommes de pin pour l'hiver. Je parcourais lentement les abords du chalet, les pentes brusques où la forêt s'épaissit, les grandes dalles que nos voisin·es – cousin·es éloigné·es – avaient posées autour du leur. C'était lent, plutôt doux ; les oiseaux chantaient fort et cherchaient les boules grasses accrochées aux sapins. Les papillons entouraient le talus de fleurs, et les bruyères s'accrochaient aux roches blanches. Un long été, je m'étais mis en tête de récolter la fleur rose de bruyère, parce que la voisine en faisait des remèdes sous forme de tisane.
Pour récolter la pomme de pain, on prend de grands sacs en plastique qu'on traîne derrière soi – ils s'alourdissent vite – et on ramasse, on fouille entre les épines, le petit bois ; même exigence qu'avec les groseilles, je triais, je trie toujours, les pommes de pin des branches auxquelles parfois elles restent attachées, des tas d'épines dans lesquels il faut fouiller. Souvent, je chantonne à cette tâche ombreuse.
Ces récoltes patientes, menues et rêveuses, font le motif de ma poésie. Elles en font les oiseaux, les fleurs, le paysage et l'absence de lyrisme, finalement. On n'est pas lyrique, non, quand on récolte les groseilles, la bruyère, les sons modestes de la montagne.