écrire 3
Quand mes cheveux restent noués trop longtemps, leur poids me pèse. Quand je les dénoue, ils prennent une forme de vague un peu artificielle.
C'est à ça que j'ai pensé avant d'écrire. A des sensations purement physiques d'abord, dont je fais une image, le plus souvent ratée.
En réalité, il y a peu d'images dans ma poésie. Les oiseaux y sont bien réels, de même que la mer ou les fruits. S'il y a des choses inexprimées, il faut les chercher non dans les motifs – taureaux qui transpercent les murs, et dont les cornes sont menaçantes pour de vrai ; suif pour les oiseaux, dégoulinant d'une manière crue ; lac de montagne artificiel, explicite ; toutes ces choses possèdent des référents relativement stables – mais dans leur tissage, dans la manière dont la répétition les module et les altère et dont, parfois – on n'y échappe pas – ils rencontrent de plus grands mots, conceptuels.
Dans un poème, c'est le mot détresse. Et puis il y a des secrets. Des adresses.
Ah, j'ai oublié cette histoire de puits. Il y avait un puits dans le jardin de mon arrière-grand-père. Il était caché au milieu d'un bosquet d'arbres qu'enfant, je prenais pour une forêt. C'était un puits ancien ; j'étais trop petite pour m'y pencher seule, et au fond je ne me rappelle plus s'il était bouché ou non. Il y a trois ans, mes jeunes cousines m'ont montré un petit film qu'elles avaient tourné dans ce grand jardin, que je n'ai plus revu depuis l'enfance ; en arrière-plan, dans le cadre, on devine le bosquet, donc le puits. Mes jeunes cousines n'ont jamais lu mes poèmes, ni le puits qu'elles reconnaîtraient peut-être.
Les clefs de mes poèmes sont des objets pris à l'enfance – mais pas l'enfance de plouf, pas l'enfance comme plouf – plutôt une grande nappe de présent qui se prolonge. Je ramasse toujours des pommes de pin derrière le chalet, je gratte la bruyère, je fais tous ces gestes menus de récolte puisqu'ils demeurent nécessaires. On ne s'arrache pas aux objets de notre enfance ; ils sont là, toujours les mêmes, et leur densité n'en est que plus grande. Ce n'est qu'à cette condition qu'ils intègrent ma poésie : la mer, que j'ai montrée en images dans un vidéopoème, c'est la plage de Fort-Bloqué où mon grand-père nous emmenait ; il gonflait un petit bateau à la force de la bouche, puis nous embarquait pour faire le tour du fort à marée haute. Les autres enfants qui jouaient sur des bateaux gonflables n'avaient pas de grand-père si doué à la rame. Mon grand-père chantait des chants celtiques, et ramait. Cela, c'est l'enfance, et mon grand-père ne ramera plus jamais pour mon frère et moi, mais tous les ans je retourne au Fort-Bloqué et je marche dans le sable quand c'est l'hiver, et je nage vers l'horizon quand c'est l'été. Ce sont les mêmes gestes, très denses maintenant. Si denses que je peux mettre la mer, les vagues et les mouettes de Fort-Bloqué dans mes poèmes sans qu'ils ne deviennent de simples images.
Et si denses, que je peux mettre la bruyère de Savoie et les hortensias de Bretagne dans un même poème, sans qu'ils ne deviennent les métaphores d'un calice, d'une douleur, ou de quoi que ce soit d'autre. Ce sont de bonnes couches de sensations amassées, prises et roulées dans le temps, avec d'infimes variations, et même un approfondissement constant de la sensation. Coucher de soleil sur les montagnes enneigées, lueurs roses depuis le balcon du chalet ; cerfs qui tous les ans reviennent manger les fleurs du talus ; étang du Ter par lequel sinuent les routes minces et goudronnées.